Avoir une Belle Plume

Accueil / Objet d'Art Européen / Avoir une Belle Plume

Encore une fois cette année, les personnes pourvues d’enfants – ce qui n’est pas mon cas, je te rapporte donc des témoignages de reporters de guerre qui eux, y étaient – donc, disais-je, ces personnes ont vu, sans rien pouvoir faire, agoniser encore un peu plus le rayon des stylos plumes et autres effaceurs. À l’époque où les doigts des gens s’aplatissent pour mieux adhérer aux surfaces des écrans (ce que l’évolution n’avait manifestement pas anticipé, cette conne), les outils de l’écriture font figure d’antiquités, rappelant cette époque lointaine où les punitions consistaient à passer un temps non négligeable à élaborer des techniques foireuses pour recopier plus vite ses lignes imposées et non pas à appuyer compulsivement sur ctrl + C et ctrl + V (copier-coller pour toi là, le nul en informatique).

C’est donc avec émotion que cet article va t’expliquer l’histoire des plumes d’écriture, heureuse époque où faire ses fournitures scolaires consistait essentiellement à buter des oies.

 

La divine écriture lucrative

Les plumes comme outil d’écriture étaient déjà connues des Romains qui leur préféraient pourtant le calame, un roseau taillé en pointe que l’on utilisait sur des tablettes d’argile. Ou carrément le bloc de pierre gravé :


« Vous m’en graverez quatre blocs »
Astérix Mission Cléopâtre

C’est au Ve siècle après J.C. que la plume va progressivement prendre le pas sur le calame en Occident. Entre le VIe et le IXe siècle, le goût esthétique accompagnera également ce changement puisque la plume emportera la préférence par sa capacité à tracer des traits plus fins que le calame sur le parchemin. Le coup de grâce fut donné lorsque l’Occident découvrit le papier, au XIIIe siècle : la calame cède définitivement la place à la plume.

Néanmoins, ne manie pas la plume qui veut. La grande majorité de la population médiévale (aristocrates compris) est aussi illettrée qu’une huître ce qui pourrait poser problème si cette même majorité ne faisait pas, en plus, aveuglément confiance au clergé qui, avec l’angélisme qu’on lui connaît (#buché #inquisition #croisades), s’appropriait un gros paquet de blé et de richesses mobilières et immobilières puisque c’est lui qui gérait la paperasse. Amen.

Parce que oui, du IXe au XIIe siècle, les scribes sont les seuls à savoir scriber, à maitriser l’écriture, ils travaillent alors tous dans des scriptorium, sorte de salles d’écriture placées dans l’enceinte des monastères ou des abbayes. Un peu comme des incubateurs d’aujourd’hui. Quand Jésus disait «  Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt » (Jean 13, 7), je crois qu’on n’avait pas bien saisi toute la portée du truc.


L’autre facette de Jésus
Francis Ford Coppola, Le Parrain, 1972

 

Au Moyen-Âge, l’écriture est donc, à l’image des époques précédentes, l’instrument du pouvoir et, comme le dit Lévi-Strauss, «  quand nous regardons quels ont été les premiers usages de l’écriture, il semble bien que ces usages aient d’abord été ceux du pouvoir : inventaires, catalogues, recensements, lois et amendements, dans tous les cas qu’il s’agisse de contrôle des biens matériels ou de celui des êtres humains, manifestation de puissance de certains hommes sur d’autres hommes et sur des richesses. » (Georges Charbonnier, Entretiens avec Lévi-Strauss, UGE, coll. « 10/18 », 1969). Revers de la médaille, les scribes ou copistes qui maitrisent l’écriture passent le plus clair de leur temps à recopier des textes sacrés, et pour cela, comme pour l’enluminure qui ornent rapidement ces mêmes textes, ils utilisent la plume d’oie.

Chaque copiste couvrait en moyenne quatre in-folio par jour sachant qu’un in-folio mesure entre 35 et 50 cm de hauteur et entre 25 et 30 cm de largeur. Et le problème majeur qui se posait à l’époque était la taille des plumes d’oies.

moine-taille-plume-enluminure-ecriture-histoire-art-objet-marielle-brie

Un moine tenant un canivet avec lequel il taille une plume
Un des dix médaillons d’une page illustrant les étapes de fabrication d’un manuscrit, XIIe siècle
Bamberg, Staatsbibliothek Msc. Patr.5 folio 1v
©Blog Enluminure

 

De l’état de la plume dépendait la netteté de l’écriture et puisque les copistes n’étaient pas vraiment là pour recopier des recueils de blagues (bien que certaines drôleries médiévales puissent laisser penser l’inverse), la plume devait être taillée (presque) constamment. En effet, la corne qui compose les plumes est tendre et s’use rapidement sur le parchemin dont la surface inégale est souvent rugueuse, sans parler des acides contenus dans l’encre qui favorisaient le ramollissement de la corne.

Partant de cette constatation, le taillage de plume devint une discipline majeure quasiment élevée au rang d’art par la suite. Il existait différentes techniques et différentes tailles des plumes selon la graphie souhaitée.

taille-plume-xviiie-histoire-objet-art-marielle-brie

Taille-plume de la fin du XVIIIe siècle
Manche en os sculpté, deux lames coulissantes
©couteaux-jfl

Bien avant les plombiers polonais, les plumes polonaises

À la fin du XIIe siècle, l’enseignement est quasiment entièrement détenu par l’Église mais la naissance des universités va peu à peu bouleverser cet ordre. Les scribes laïcs qui collaboraient avec les moines s’organisent en atelier autour des universités qui inaugurent la laïcisation de l’écriture pour fournir les documents nécessaires aux études (de la logique, des mathématiques, du droit ou de la philosophie). L’écriture devient désormais accessible à la bourgeoisie marchande qui fait gonfler la clientèle des ateliers laïcs. Ces derniers, croulant sous les commandes, créent alors guildes et confréries afin de protéger leurs techniques et secrets de fabrication, car l’apprêt des plumes devient un art véritable.

érudit-taillant-plume-gerard-dou-histoire-art-objet-marielle-brieGerrit Dou (Leiden 1613 – 1675 Leiden)

Érudit affutant sa plume
ca. 1632-35
Huile sur panneau ovale

©The Leiden Collection

En effet, une plume de n’importe quelle bestiole en possédant est naturellement impropre à l’écriture car le calamus, le « tube » qui maintient les barbes et les barbules est recouvert d’une sorte de peau graisseuse renfermant la moelle et qui a tendance à ramollir. Pour remédier à ce problème et rendre le calamus rigide, les « apprêteurs » ou « faiseurs » de plumes (on notera par ailleurs l’absence totale d’imagination de ces professionnels de la plume qui n’ont pas été foutus de se trouver un nom – je propose « plumiste »), ces plumistes donc privilégiaient les premières rémiges des oiseaux (les plumes les plus grandes des ailes, celles dirigées vers l’extérieur) et de préférence celles de l’aile gauche ; et je n’ai pas trouvé la raison à ça. Puis, les plumes étaient mises à tremper pendant plusieurs heures. Une fois que la corne était ramollie (étape de la trempe), elle était séchée puis mise à durcir dans du sable chaud ou des cendres. Enfin, on pouvait tailler la plume. Au XVIIe siècle, le procédé fut modifié : la première étape consistait à retirer la pellicule extérieure de la plume en la grattant avec un couteau puis on la plongeait pendant un quart d’heure dans l’eau bouillante qui contenait une petite quantité d’alun et de sel. On terminait par passer la plume dans un poêlon de sable chaud avant de la mettre au four. Le procédé prit le nom de « clarification ».

© essaisdecalligraphie.blogspot.com

C’est d’ailleurs au XVIIe siècle et XVIIIe siècle que le commerce de plumes d’écriture devient un business européen. L’intensification des relations commerciales, le développement des sciences et des arts accrurent les besoins en matériel d’écriture. La Russie, la Lituanie, la Pologne et la Poméranie se démarquaient dans cette production mais les plus renommées venaient de Hollande : leur panache blanc et les décorations géométriques appliquées sur la corne leur conféraient beaucoup d’élégance. En France, les villes d’Orléans et d’Auvillar dans le Tarn-et-Garonne étaient également productrices.

À cette époque, la noblesse et la bourgeoisie ont appris à lire et à écrire ; l’Église l’a dans l’os et a du se résigner à partager. Et le partage, c’est bien quand c’est Jésus qui le fait mais à appliquer c’est moins marrant visiblement. Naturellement, on ne commande plus ses livres de rentrée dans les ateliers ou auprès des confréries de copistes – d’autant plus que Gutenberg est passé par là – mais on se fournit auprès des marchands merciers-papetiers qui vendent en bottes des plumes d’oies, de cygnes ou de corbeaux déjà apprêtées pour l’écriture. Comme pour chaque bien de consommation – sauf chez les communistes – il existait différentes qualités de plumes. Pour les différencier, chaque botte était nouée avec des liens de couleurs différentes permettant de s’y retrouver entre le prix pouce et la plume qualité Mont-Blanc (nan pas la crème au chocolat).

Sachant qu’une oie pouvait fournir entre 10 et 12 plumes de qualité et qu’un « écrivain » utilisait en moyenne 5 plumes par jour, combien de personnes étaient-elles employées par la banque d’Angleterre qui consommait en moyenne (dans la première moitié du XIXe siècle) environ 27 millions de plumes de Saint-Pétersbourg par an ?

À ce rythme on imagine la fréquence à laquelle chaque « écrivain » devait tailler sa plume, entrainant l’apparition du métier de tailleur de plumes dont certains champions pouvaient tailler jusqu’à 100 plumes par heure. Des accessoires pour ne pas user trop vite les plumes firent ainsi leur apparition comme par exemple le rafraichissoir à grille ou à lame et le taille-plume à mécanisme simple ou à canivet. Les accessoires les plus sophistiqués étaient même de taille à remplacer un tailleur de plumes qui, à l’image d’un serrurier parisien le dimanche, possédait une grille tarifaire propre à déclencher une attaque cardiaque chez n’importe quel sujet sain.

outil-taille-plume-ecriture-objet-art-histoire-marielle-brie

Outils nécessaire à l’entretien d’une plume d’écriture
Extrait de l’ouvrage Les instruments de l’écriture, de l’outil confidentiel à l’objet public
(voir les sources plus bas)

Se faire plumer : histoire symbolique de la plume

Jusqu’à ce que la plume d’écriture soit remplacée par la plume métallique, le plume d’oie dominait le marché. Mais d’autres espèces avaient également le privilège de se faire plumer pour la grandeur des textes de lois de l’art. Ainsi, les plumes de cygnes et de dindons étaient destinées avec celles de l’oie à des écritures de grosseur moyenne. Tandis que pour les écritures plus fines et pour le dessin, on préférait celles des canards ou des corbeaux. Mais au Moyen-Âge notamment, on pouvait tout aussi bien utiliser des plumes de pélican, de faisan, de coq de bruyère, d’aigle ou même de paon, la fantaisie dans ce domaine n’avait pas de limite. L’époque moderne quant à elle privilégiait les espèces communes comptant de nombreux individus à cause de la très forte demande. Ces siècles furent parmi les plus sinistres de l’histoire aviaire.

Pourtant, le XIVe siècle avait entrepris un redéploiement de la fonction poétique de l’oiseau qui augurait une belle carrière pour les volatiles. Tout dans leur anatomie devint propre à l’allégorie, surtout à l’allégorie de l’écriture ou du poète : l’idée n’était pas nouvelle puisque déjà Virgile (70 av. J.C. – 19 av. J.C.) était surnommé « Le Cygne de Mantoue » mais il était temps de la remettre au goût du jour.

Un peu partout dans le monde, la culture humaine a associé l’oiseau à la religiosité. En Occident particulièrement, le fait que l’oiseau s’envole et se rapproche ainsi du ciel a bien sûr été décisif mais rapidement, l’oiseau est réduit à ce qui lui permet de voler : l’aile ou la cuisse la plume.

Finalement ce n’est pas tant l’oiseau que son déplacement dans l’espace qui compte et bientôt, cette réduction symbolique de l’oiseau à ses ailes va mener vers une abstraction de haut vol (ha ha). Désormais, on se fout de l’espèce à laquelle appartient l’oiseau, ce qui compte c’est sa composante essentielle : l’aile et donc la plume.

Attention tout de même aux faux amis qui furent longtemps des sources d’insomnies crasses pour des générations de savants : que faire de l’autruche ou de la poule qui toutes deux possèdent des plumes mais ne volent pas ? La poule ne fut pas tant un sujet d’angoisse puisqu’elle fournissait des œufs et se cuisinait parfaitement. L’autruche néanmoins posa problème. Jusqu’à ce qu’on arrive à en faire des sacs à main.

Ainsi, les caractéristiques de l’oiseau deviennent autant d’attributs des religieux et de leurs activités comme… l’écriture, spécialité quasi exclusive de la cléricature pendant plusieurs siècles. Et dans l’Aviarium ou De avibus (petit traité sur la signification des oiseaux rencontrés dans la Bible) écrit par Hugues de Fouilloy (11..-1173?), lorsque la plume apparaît pour la première fois, elle devient naturellement le symbole de la conversion à la vie religieuse. Par extension, recevoir les plumes de colombe, fut synonyme de l’entrée en religion puisque la plume est un « outil » d’élévation.

de-avibus-plume-objet-histoire-art-marielle-brie

Un oiseau coopératif tenant un couteau dans son bec
Manuscrit italien enluminé du XIVe siècle, Italie du nord
Bodleian Librairies, University of Oxford

©Bodleian Librairies

Or, la plume d’écriture est aussi le symbole d’une élévation sociale et intellectuelle : maîtriser l’écriture, c’est maîtriser les lois, le droit et donc avoir un pouvoir sur les biens et les hommes. Tout comme les anges chrétiens sont pourvus d’ailes, les hommes qui maitrisent l’écriture – l’art de manier la plume – échappent à l’enfermement terrestre, ils peuvent s’élever dans la spiritualité, dans la créativité (l’écriture poétique par exemple) et plus prosaïquement dans la société par une meilleure connaissance du monde.

 

Si aujourd’hui cette dimension symbolique semble vouée à disparaître, on retrouve pourtant cette nécessité de maitriser une technique – au sens de la technè grecque – dans la connaissance pratique et pas seulement théorique du codage informatique : apprendre et maitriser le langage informatique c’est apprendre à agir dans un environnement où la place du numérique ne cesse de croitre.

Apprendre à écrire, quelque soit l’outil, c’est donc s’ouvrir des portes de compréhension et mieux comprendre le monde dans lequel on vit. Et ainsi éviter de devenir un gros cassos.

 

 

 

 

SOURCES :

 

  • COHEN M. et PEIGNOT J., Histoire et art de l’écriture, Éditions Robert Laffont, Paris, 2005
  • Collectif, Le livre des symboles, réflexions sur des images archétypales, Taschen, Köln, 2010
  • Sous la direction de GARENFELD B., Stylos, plumes et crayons, Éditions H.F. Ullmann, Potsdam, 2010
  • JEAN G., L’écriture mémoire des hommes, Éditions Découvertes Gallimard, Paris, 1987
  • ROBERT B., Les instruments de l’écriture, de l’outil confidentiel à l’objet public, Éditions Alternatives, Paris, 2008
  • POMEL, Fabienne (dir.). Cornes et plumes dans la littérature médiévale : Attributs, signes et emblèmes.Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010
Suis et aime Objets d'Histoire ici
Les articles du même thème

Laissez un commentaire