Pourquoi décore-t-on les oeufs de Pâques ?

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Aujourd’hui, tu as peut-être fait partie de ces gens qui cachent ou ramassent les œufs de Pâques. Si la question de savoir pourquoi on cherche des œufs plutôt que des haricots mérite d’être posée, la raison pour laquelle les œufs doivent être décorés mérite également qu’on s’y attarde. Parce qu’étonnement, la plupart d’entre vous s’accommode de faire de la peinture sur œuf une fois par an sans poser la moindre question. Alors que c’est probablement l’activité manuelle la plus bizarre que je connaisse.

 

Réappropriation chrétienne

Lors du dimanche de Pâques (aujourd’hui donc), les Chrétiens fêtent la résurrection de leur champion, Jésus, et avec elle la promesse de la vie éternelle pour tout le monde. Aucun œuf ne vient ponctuer cette histoire. C’est en regardant chez nos voisins anglais que l’on trouve un début d’explication. En Angleterre, on célèbre « Easter », un mot dont l’étymologie désigne une déesse païenne nommée Eostre, déesse de l’est.
Tu n’es plus étonné de voir les Chrétiens récupérer les fêtes païennes pour avoir plus de followers. C’est un poncif de la chrétienté, on garde la symbolique mais on change le casting pour que les gens adhèrent plus facilement. Et ça fonctionne plutôt bien.

Eostre est une déesse que l’on retrouve dans de nombreuses cultures : elle est la déesse Ostara dans la culture germanique, Ausra dans la culture baltique, Eos dans la culture grecque et Aurore pour les Romains. Eostre est donc la figure de l’aube, du renouveau de la journée, du réveil de la nature avec le retour de l’astre solaire. Toutes ces divinités proviennent d’un même prototype indo-européen nommé Hausos. Le prototype religieux indo-européen est considéré par les anthropologues comme une religion primordiale polythéiste supposément partagée par les peuples proto-indo-européens (pour faire simple). Je t’épargne les détails, mais concernant notre culture européenne, étudier les mythes de l’Inde ancienne très en lien avec cette religion primordiale – la culture védique et hindouiste notamment écrits en sanskrit – est souvent plein d’enseignement.

Ainsi, Hausos trouve sont équivalent hindou et védique dans la déesse Uṣā (nom propre védique) « La Brillante », personnification de l’Aurore. Elle commença la Création au matin du monde par l’inceste primordial avec son père Prajāpati.

Passons sur cette fâcheuse histoire d’inceste car Prajāpati a beaucoup à nous apprendre.

Prajā signifie « procréation », « progéniture » en sanskrit tandis que pati signifie « maître », « seigneur ». Prajāpati, c’est donc le « seigneur des Créatures » et c’est surtout l’épithète de la moitié mâle de Brahmā le Créateur. Car si Brahmā est créateur, c’est qu’il est constitué d’une partie mâle et d’une partie femelle. Et ce Brahmā Créateur est donc en rapport avec l’Univers qui s’écrit en sanskrit brahmānda, mot composé de Brahmā et de anda qui signifie « œuf cosmique ». L’Univers, c’est l’œuf de Brahmā.

Tentative pour décrire les activités créatrices de Prajāpati
gravure indienne de 1850

Qui de l’œuf ou de la poule ?

L’œuf évoque ici la naissance du monde, c’est la plénitude faite matière. De l’unité indifférenciée, l’œuf permet la naissance d’une différenciation (entre ce qu’il est et ce qu’il crée). « C’est l’œuvre du rythme qui génère le temps et les formes. Il apporte la division, la multiplicité et des êtres différenciés. » (Anest-Couffin Marie-Christine. L’œuf dans le calendrier populaire grec et le temps mythique.)

Partout dans le monde, l’œuf est présent dans les récits démiurgiques, les récits de création de l’Univers. Quand ce n’est pas un papyrus égyptien sur lequel on lit « Ô œuf de l’eau, source de la terre » c’est une légende talmudique qui décrit Dieu prenant deux moitiés d’œuf, qui se fertilisent l’une l’autre, ceci ayant pour conséquence la création du monde. Plutarque en se demandant qui naquit en premier de l’œuf ou de la poule lie l’œuf à l’origine de la vie et introduit la question philosophique de la cause et de l’effet.

L’œuf porte donc logiquement une forte symbolique de création et, par extension, de résurrection.

Ce qui explique le lien avec la résurrection de Jésus : ce dernier étant l’incarnation de Dieu éternel (du Créateur) sur terre, sa mort ne peut être définitive (sinon c’est la fin de l’Univers). Jésus ressuscite donc, comme la déesse de l’Aurore redonnant vie au monde chaque matin (à l’image de la déesse Uṣā en lien avec Brahmā et l’œuf cosmique : l’Univers). De la même manière, l’équinoxe marque le début du printemps synonyme de retour du soleil rallongeant les journées, le retour de la végétation et donc de la vie (la vie émergeant de l’œuf primordial, universel).

Voilà déjà la raison pour laquelle on cherche des œufs à Pâques, finalement on cherche le retour à la vie.

 

Des œufs optimisés pour Instagram. Des Eggstingram.

Maintenant pourquoi décorer les œufs en question ? Probablement pour les différencier des œufs de tous les jours. Pour rendre à l’œuf sa symbolique universelle. C’est ce que tendent à confirmer les nombreux œufs décorés ou incisés retrouvés par les archéologues dans plusieurs cultures.

L’utilisation des œufs à des fins religieuses ne date pas d’hier. Les œufs étaient offerts dans les sanctuaires grecs anciens, des œufs décorés ont été retrouvés dans des tombes comme cet œuf sumérien retrouvé à Ür et datant de la dynastie archaïque III (vers 2600 – 2340 av. J.C.) qui servait probablement à fournir le défunt en « nourriture » garantissant sa vie après sa mort donc sa résurrection sous une forme ou une autre, finalement, son éternité. L’œuf n’est pas un symbole choisi au hasard.

 

Œuf d’autruche décoré d’incrustations de nacre
Dynastie archaïque III, 2600 av. J.C.
ville de Ur, Mésopotamie (dans l’actuelle Irak)
© The Trustees of the British Museum

 

Ou encore cet œuf phénicien décoré du symbole de la déesse Tanit (déesse chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance), de lotus, symbole de vie et de résurrection (symbolique empruntée à l’Égypte antique) ou encore celui incisé de fleurs de lotus et de phénix, ces créatures mythologiques qui renaissent de leurs cendres et qui ne viennent qu’appuyer un peu plus la valeur « vitale » donnée à l’œuf.

 

Oeuf d’autruche peint du symbole de Tanit, culture phénicienne 
VIIIe – VIe siècle av. J.C.
©artemisgallery.infinitebidding.com

Le même oeuf peint d’une fleur de lotus, culture phénicienne 
VIIIe – VIe siècle av. J.C.
©artemisgallery.infinitebidding.com

 

 

Oeuf d’autruche peint de quatre phénix et d’une frise de fleur de lotus, culture phénicienne
625-600 av. J.C.
© The Trustees of the British Museum

 

Décorer les œufs c’est les rendre particuliers, c’est leur accorder une valeur qui les différencie des œufs ordinaires. C’est aussi leur donner une valeur prophylactique : placés auprès des vivants ou des morts, ils garantissent d’une certaine manière la fertilité et donc la vie éternelle par le renouvellement des individus.

Les œufs de Pâques décorés ont donc plus à voir avec l’éternelle quête d’immortalité de l’être humain. À travers la chasse aux œufs, c’est la résurrection et la vie éternelle sur l’on poursuit.

 

SOURCES :

 

  • ANEST-COUFFIN Marie-Christine. L’œuf dans le calendrier populaire grec et le temps mythique. In: L’Homme et la société, N. 111-112, 1994. Générations et mémoires. pp. 175-182.
  • BURGER Nash K., An Egg At Easter, 11 april 1971, New-York Times Archives https://www.nytimes.com/1971/04/11/archives/an-egg-at-easter-a-folklore-study-by-venetia-newall-illustrated-423.html
  • CONWELL, David « Ostrich Eggs » Expedition Magazine3 (1987): n. pag. Expedition Magazine. Penn Museum, 1987 Web. 01 Apr 2018 <http://www.penn.museum/sites/expedition/?p=14381>
  • HUET G., Héritage du sanskrit, Dictionnaire Sanskrit – Français, Web http://sanskrit.inria.fr/
  • NEWALL, Venetia. « Easter Eggs. » Folklore, vol. 79, no. 4, 1968, pp. 257–278. JSTOR, JSTOR, www.jstor.org/stable/1259357.
  • Sous la direction de  Richard L. Zettler, Treasures from the Royal Tombs of Ur, University of Pennsylvania Press (1 janvier 1998)
  • WILKINS W.J., Hindu Gods and Goddesses, Dover Publications Inc. (21 novembre 2003)

 

 

 

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