Histoire des Clefs

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« La porte la mieux fermée est celle qu’on peut laisser ouverte » dit le proverbe chinois. C’est très joli et plein de poésie philosophique mais personne ne le fait. Histoire des clefs, des clefs égyptiennes aux clefs USB.

Des Débuts Antiques

Les premières clefs apparaissent logiquement avec les premières serrures, elles-mêmes apparaissant avec les premières portes. Or les premières portes ont certainement été très sommaires avec pour première vocation d’empêcher une bête sauvage de venir bouffer toute la réserve de Knacki des hommes préhistoriques. La porte est alors chichement obstruée par une simple tige poussée dans le montant fixe de la porte. C’est aux Égyptiens que l’on doit les premiers verrous il y a environ 7000 ans. Adeptes de complexité (coucou les pyramides), les Égyptiens inventèrent le verrou à loquet tombant qui se bloquait grâce à une cheville mobile : c’est la première serrure. Pour déverrouiller cette dernière, une tige de fer à une dent était utilisée pour soulever la cheville et de libérer le verrou : c’est la première clef ! En multipliant les chevilles bloquant le verrou, les Égyptiens complexifiaient les serrures et, de fait, complexifiaient les clefs qui commencèrent d’avoir plusieurs dents disposées selon la combinaison de position des chevilles.

Ces clefs crochets primitives et les clefs à dents dites laconiennes se diffusèrent vers la Grèce antique puis vers le monde Romain et dans la culture celte. Les plus belles étaient gravées ou sculptées comme cette clef de temple grecque :

Clef de temple gravée à forme de serpent
provenant du temple d’Artémis Héméra à Lusoi (Arcadie) évoquant, au choix,
le combat d’Artémis et son frère contre le Python
ou tout simplement la sinuosité élégante du reptile capable de se faufiler partout, comme la clef.

© Musée des Beaux-Arts de Boston, US

Le chant XXI de l’Odyssée d’Homère nous apprend que les clefs pouvaient être enrichies de matériaux précieux :

Par le haut de l’escalier, la sage Pénélope descendit de sa chambre. Sa forte main tenait la belle clef de bronze à la courbe savante, à la poignée d’ivoire.

 

Clef laconienne, découverte à Tanagra en Boétie.
Athènes, National Archaeological Museum, Bronze Collection
© Anthodiaitos

Puis les clefs se diffusent dans le monde romain et celte sous des formes parfois incroyablement ouvragées. Les superbes clefs lacustres (vers 1000 – 800 av. J.C.) furent découvertes dans la région du lac près de Zurich. Elles sont pour la plupart ornées de motifs stylisés d’oiseaux aquatiques, un motif symbolisant le cycle solaire dans la période du bronze. Comme sur la clef de temple à forme de serpent, les motifs évoquent déjà un pouvoir apotropaïque de la clef, un pouvoir qui conjure le mauvais sort ou qui aide, au moins, à ce que tout se passe bien dans la vie du propriétaire des clefs.

Clefs crochet, 1000 – 800 av. J.C, décors d’oiseaux aquatiques stylisés
Bronze. Clefs retrouvées sur les sites de Zurich « Alpenquai » et Zurih « Grosser Hafner »
© Musée national suisse

La clef ne sert pas seulement à ouvrir, elle possède une symbolique forte. Elle peut même dans certains cas ne servir à rien et pourtant imposer le respect à plusieurs millions de personnes. Un seul exemple pour illustrer mes dires : la clef de Saint Pierre et les clefs papales.

 

Les Clefs du Paradis

Puisque la plupart des lecteurs de ce blog sont de véritables hérétiques païens parfois même athées, je m’en vais te rappeler le chapitre 16 versets 18-19 de l’Évangile de Matthieu dans lequel est désigné l’équivalent du Père Fouras du Paradis :

Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
 Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux.

Saint Pierre devient gardien officiel des clefs des Cieux et obtient délégation d’une part du pouvoir divin – ce qui n’est pas rien, j’aime autant te le dire. Ces versets sont importants dans l’histoire de la chrétienté parce qu’ils justifient le pouvoir par la possession des clefs d’une église, en l’occurrence Saint-Pierre de Rome. Désormais, le taulier est celui qui possède les clefs à savoir le Pape. C’est Dieu qui l’a dit. La répercussion de cette symbolique des clefs est capitale. Les rois de monarchie de droit divin en bénéficient directement : puisqu’ils sont sacrés par le Pape (qui détient lui-même son pouvoir de Dieu comme le prouvent les clefs de Saint Pierre), les rois possèdent donc le pouvoir par la volonté de Dieu. Et ça suffit souvent à mater ceux qui auraient l’outrecuidance de remettre le pouvoir en question.

Une preuve de l’importance des clefs dans la justification du pouvoir est qu’elles apparaissent par deux fois sur le blason papal :

Armoiries du Pape Pie II (1405 – 1464)
1550 – 1555

© Bayerische StaatsBibliothek

Ce pouvoir divin incarné par les clefs n’est pas propre à la religion chrétienne, à vrai dire elle a même tout pompé aux croyances païennes et antiques dont tu pourras découvrir l’origine en janvier prochain à l’occasion de ma participation à une revue de philosophie et d’art (sous vos applaudissements).

Quoiqu’il en soit, ce symbolisme des clefs infuse notre quotidien sans que nous le remarquions, c’est une connaissance commune inconsciente : avoir les clefs, ce n’est pas tant pouvoir enfermer quelqu’un ou quelque chose que être dépositaire du pouvoir et donc de la liberté d’action et de penser. Combien de fois as-tu eu envie de prendre la clef des champs ? Ou de trouver la clef du problème ? À moins que toi, lecteur mélomane, tu ne jures que par cette musique que les clefs de sol ou de fa te permettent d’entendre dans ta tête avant même de pouvoir la jouer ? Les clefs ouvrent des perspectives, des mondes nouveaux réels ou imaginaires. Pour apprendre et comprendre les langues asiatiques et pénétrer leur culture, il faut en connaître les clefs : ces fameux kanji japonais qui trouvent leurs équivalents dans toutes les langues idéogrammatiques d’Asie et rattachent chaque mot à un concept ou un champ sémantique particulier.

En ce sens, les plus belles clefs de l’époque du Haut Moyen-Âge et de l’époque carolingienne prennent la forme du pouvoir qu’elles incarnent. Les anneaux des clefs représentent tout ou partie de l’édifice auxquelles elles donnent accès. Le panneton (la partie dentée) très simple laisse imaginer un mécanisme de serrure qui l’est tout autant :

Clef découverte dans la crypte de l’abbatiale carolingienne
de Saint-Philbert de Grandlieu, Loire Atlantique.
Fabriquée dans un alliage cuivreux, elle est datée entre 800 et 900 ap. J.C.
L’anneau reprend clairement les éléments architecturaux du bâtiment.

Abbatiale Saint Philibert de Grandlieu
© Structurae

La culture viking considérait quant à elle les clefs comme des amulettes au pouvoir apotropaïque, comme les clefs lacustres. Elles étaient portées en pendentif, au poignet ou accrochées à la ceinture comme l’attestent des fouilles effectuées à Haithabu près de Schleswig au Danemark. À l’instar des oiseaux aquatiques des clefs lacustres, on retrouve régulièrement la « bête rampante » ou les serpents bicéphales des pierres runiques vikings. Si leur symbolisme n’est pas aujourd’hui précisément connu, ces deux motifs sont néanmoins associés à une sorte de protection.

Clef viking en bronze
Probablement Xe siècle
© The Swedish History Museum

On retrouve également cette idée de protection de la clef dans les clefs gothiques. Les ajours cruciformes, les formes trilobées font directement référence à la religion chrétienne dont on espère que les symboles protégeront le porteur de la clef. Les anneaux en forme de losange ne sont pas différents : le losange était considéré comme une forme propre à éloigner les mauvais esprits. Croyance que l’on retrouve dans les tuiles colorées de la cathédrale de Bâle.

Clef gothique de portail, XVe siècle
Fer forgé
© Hans Schell Collection

Détail du toit de la cathédrale de Bâle, Suisse.

Les clefs gothiques s’enrichissent de matériaux précieux en même temps que les forgerons perfectionnent leur art. Ainsi apparaissent des clefs en métal damasquiné : des fil de cuivre, d’or ou d’argent sont enchâssés sur une surface métallique. La technique est déjà connue en Orient où on réalise alors de véritables œuvres d’art :

Clef de la Kaaba au nom du sultan al-Malik al-Nasir Faradj ibn Barquq 
début du XVe siècle, Musée du Louvre
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

La Renaissance laisse libre cours à sa fantaisie faisant de l’anneau la partie dominante de la clef. Le développement spectaculaire des arts impacte également les arts du feu et permet une profusion de détails d’une grande finesse. La technique du découpage de l’acier autorise dorénavant la sculpture sur métal ouvrant la voie vers les clefs de maîtrise. Cariatides, griffons et sirènes sont monnaie courante tandis que les chimères adossées sont essentiellement un motif français et italien. La clef dite vénitienne offre à voir des rosaces extrêmement fouillées, souvent en cuivre rouge.

Clefs vénitiennes, XVIe siècle
© Christie’s

 

Clefs de Maître(s)

À la fin du XVe siècle, apparaissent les merveilleuses clefs de maîtrise qui perdureront jusqu’au début du XVIIIe siècle. Ces clefs sont étroitement liées aux corporations des ferronniers et serruriers puisqu’elles devaient attester du haut degré de maîtrise d’un apprenti qui pouvait, si son chef d’œuvre était accepté, acquérir le rang de maître.

Régulièrement, l’anneau prend la forme d’un lanternon très ouvragé sur lequel se déploient les talents minutieux du ferronnier compagnon. Je ne saurais assez te recommander d’aller visiter le Musée le Secq des Tournelles à Rouen qui possède une incroyable collection de clefs de maîtrise dans un cadre parfaitement merveilleux.

Clef de maitrise. France, vers 1800. Clef à dôme en fer forgé sculpté.
À l’intérieur, deux hommes et deux femmes dénudés se tiennent par la main 
© Drouot

Clef de maitrise en acier, XVI – XVIIe siècle.
Conservée au Musée de la Renaissance d’Écouen.
© RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, château d’Ecouen) / Stéphane Maréchalle

Encore un insigne du pouvoir, la clef de chambellan, portée sur le corps, permettait  l’accès aux chambres privées du roi. Elle est un rappel direct aux clefs des prêtresses grecques qui portaient sur l’épaule les clefs des temples dont elles avaient seules l’accès. Hautement convoitée, la clef de chambellan était donc par nature extrêmement luxueuse. Elle portait souvent le chiffre du souverain et était dorée à l’or fin.

Clef de chambellan en vermeil au chiffre de Napoléon Ier.
Il existait aux Tuileries sous le Premier Empire quatre chambellans.
Les clés étaient le plus souvent ciselées par Biennais et ornées de nœuds en passementerie.
Ces clefs étaient portées à la ceinture.
À dos plat, toujours démunies de panneton, elles étaient payées par Napoléon
qui les réglait sur sa cassette et les offrait aux titulaires.
© Binoche et Giquello

Clef de chambellan en bronze doré au chiffre couronné de Joseph Clemens de Bavière, 1671 / 1723,
Duc de Bavière et de l’évêché de Regensburg, 1685 / 1716.
Début du XVIIIe siècle.
© Pierre Bergé et Associés

En plus des nombreuses fonctions de pouvoir politique et religieux qu’incarne la clef, les ferronniers et serruriers à l’âme joueuse et à la main habile on créé une multitude de clefs à double fonction comme la clef pipe ou la clef pistolet qui seront l’objet d’un prochain et imminent article. Un mot encore sur les clefs anglaises qui, à la fin du XVIIe siècle, devinrent à la fois fines, légères et solides. Elles firent alors l’objet d’un commerce d’exportation important et équipèrent nombre de petits meubles comme les secrétaires ou les coiffeuses et sont encore très communes aujourd’hui sur les meubles présentés par les antiquaires. Si elles n’équipaient pas les portes c’est sûrement du au fait qu’en Angleterre il était de coutume pour les propriétaires d’une maison d’emporter avec eux les serrures ouvragées et précieuses en déménageant. Une coutume qui ne réchauffa pas les liens déjà frileux entre la reine Anne (1665 – 1714) et la duchesse de Marlborough (1660 – 1744) : cette dernière quitta sa résidence du palais Saint James en emportant avec elle les luxueuses serrures, le reine s’en apercevant fut, d’après les témoignages de l’époque, « much displeased ». Bah teh.

 

Aujourd’hui tu ne prêtes certainement plus attention aux clefs de ta maison, de ton appartement ou de ta voiture car, sûrement, la plupart d’entre elles sont d’une effroyable banalité. Certains afficheront fièrement un porte-clef plus ou moins discret et qui n’est pas non plus anodin dans ce qu’il dit de son propriétaire. Quant aux clefs de voiture, tu remarqueras la dichotomie entre les clefs au design parfait des voitures haut de gamme et la médiocrité patente des voitures moyen de gamme. Devil is in the detail isn’t it ?

En revanche, le marché florissant des clefs USB aux formes plus fantaisistes les unes que les autres témoigne bien de l’importance de la clef dans notre quotidien : on l’affiche, on la revendique comme donnant accès à notre personnalité (dans sa forme extérieure) et à notre « monde intérieur » (dans les documents qu’elle conserve).


La clef de la voiture que j’aurai quand je gagnerai au loto
pour avoir le flegme de James Bond dans les embouteillages 

Clef d’Aston Martin

La clef que j’ai et que son porte-clef apotropaïque rend « inusable »
(comme les chaussettes Phildar)

BIBLIOGRAPHIE

  • AMBLARD Émile, Guitard Eugène-Humbert. L’histoire merveilleuse de la clef de saint Hubert. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 48e année, n°166, 1960. pp. 369-371
  • BLOMART Alain. Frugifer : une divinité mithriaque léontocéphale décrite par Arnobe. In: Revue de l’histoire des religions, tome 210, n°1, 1993. pp. 5-25
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  • BRUNNER Jean-Josep, Les Clefs, Éditions Vial, Corlet, 2006
  • Sous la direction de CULOT Maurice, Ouvrez la porte, la serrurerie décorative, AAM Éditions, Bruxelles, 2005
  • DEONNA W. Clef et hache. In: Revue des Études Anciennes. Tome 21, 1919, n°3. pp. 219-222
  • GUIRAUD Hélène, Bagues et anneaux à l’époque romaine en Gaule. In: Gallia, tome 46, 1989. pp. 173-211
  • GUILLIAUD Maximilien, Rudiments de Musique pratique, reduits en deux briefs traictez, le premier contenant les preceptes de la plaine, l’autre de la figurée, Paris, Nicolas du Chemin, 1554 [préface de 1552], 1er traité, chapitre 3 [s.p.]. Fac-simile Minkoff, Genève, 1981
  • HERTEL, Carola. Les clés en musique : signes et métaphores In : Les clefs des textes médiévaux : Pouvoir, savoir et interprétation [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2006
  • LINLAUD Mathieu,Serrures médiévales, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2014
  • PASTOUREAU Michel, Une histoire symbolique du Moyen-Âge occidental, Éditions du Seuil, Collection Points hitoire, Paris, 2004
  • (Sous la direction de) POMEL Fabienne, Les clefs des textes médiévaux: Pouvoir, savoir et interprétation, Presses Universitaires de Rennes, 2005
  • SCHILLING Robert. Le dieu introducteur. Le dieu des passages. In: Mélanges d’archéologie et d’histoire, tome 72, 1960. pp. 89-13
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Voir 2 commentaires
  • Del

    Les tournures pleines d’humour par un anachronisme débordant, on aime ou pas mais dire que la première vocation des portes est d’empêcher une bête sauvage de venir bouffer toute la réserve de Knacki des hommes préhistoriques, je pense que ce n’est pas tant la réserve de nourriture mais plutôt les hommes eux mêmes qui faisaient office de knacki ! Merci pour cet article qui est une « clef » de porte à penser !

    • Marielle Brie

      Merci pour ce commentaire qui éclaire avec justesse sur la nature des knacki préhistoriques ! 😀

      À venir en janvier un article plus complet sur le sujet dans une revue de philosophie et d’art… Le lien sera partager via la Newsletter et la page Facebook ! Bonne journée !

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