Les vacances de la Toussaint les voit fleurir, quelques-uns trainent dans ton jardin ou sur le balcon et tu ne t’interroges plus sur leur utilité, tu devrais car ils sont formidables : les enfants pots de fleurs.

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Jardinière médiévale figurant un homme et une femme entretenant un jardin
©Berkshire Home & Antiques

 

Objet pour le moins anodin, le pot de fleur souffre d’une abyssale banalité. À force de vivre avec, on ne lui prête plus l’attention qu’il mérite et c’est un bien grand tort (je parle toujours du pot de fleur, pas de ton conjoint). C’est le Moyen-Âge qu’il faut explorer pour redonner à notre vieux pot de fleur tout le lustre qu’il se mérite.

 

Du Monde au Balcon

Le Moyen-Âge, je ne t’apprends rien, s’étire sur plusieurs siècles (du Ve au XVe) et il serait fort malvenu de prétendre couvrir l’intégralité de cette période en un article. C’est pourquoi, avec toute l’humilité qui me caractérise et que mes proches sauront reconnaître – non sans une certaine admiration – je ne traiterai que des XIIIe et XIVe siècle (et un peu du XVe) bien que certains concepts, nous le verrons, se maintiennent sur cette vaste étendue temporelle.

Le pot de fleur est présent au XIIIe et XIVe siècle. Il était déjà présent durant l’Antiquité, les braves gens de cette époque ne sont donc pas en transe comme nos contemporains dès la sortie du dernier IPhone à chaque fois qu’ils en aperçoivent un. Les enluminures attestent de son existence :

2-L44-H1-1462-7 (152837) 'Regnault de Montauban' Literatur / Sagen: Haimonskinder (Reinold von Montalban). - Maugis und Orlande im Garten. - Buchmalerei, Br¸gge, um 1462/70, von Loyset Liedet (gest.1478). Aus der Prosabearbeitung 'Regnault de Montauban' von David Aubert in vier B‰nde. Ms. Arsenal 5072, fol. 71 v, Paris, BibliothËque de l'Arsenal. E: David Aubert/Maugis a. Orlande/c.1462/70 Aubert, David born c.1435. 'Maugis and Orlande in the garden'. Book illustration, Bruges, c.1462/70. Illustration for 'Roman de Renaud de Montauban'. Ms.Arsenal 5072 fol.71 v, Paris, BibliothËque de l'Arsenal.

Maugis et Orlande dans le jardin.

Enluminure, Bruges, v. 1462/70.
Illustration in : “Roman de Renaud de Montauban”.
Ms. Arsenal 5072 fol. 71 v,

Paris, Bibliothèque de l’Arsenal
©bibliothèque de l’Arsenal

Les ordonnances judiciaires surtout témoignent de la présence de ces objets aux fenêtres des habitations citadines. Ainsi en 1388, une ordonnance parisienne réglemente l’usage des pots de fleurs placés au bord des fenêtres afin de prévenir les accidents malheureux. Et 250 ans plus tard, il sera même interdit de placer des pots de fleurs aux fenêtres, armes susceptibles d’occire un badaud malchanceux. Le pot de fleur fait donc partie de la vie quotidienne mais il ne répond pas en priorité à un goût esthétique.

Le Moyen-Âge a vu l’émergence de véritables centres urbanisés. Dans ces villes, les jardins n’ont pas beaucoup de place et c’est donc naturellement qu’ils se regroupent à l’extérieur des murs des villes. Or, le jardin au Moyen-Âge tient un rôle primordial. Il est avant tout un jardin de subsistance car les plantes sont importantes pour tous les membres de la société, du plus humble au plus riche. Elles servent d’abord à l’alimentation où choux, poireaux, fèves et oignons prédominent. Les « herbes à pots » regroupent la laitue, la roquette, le cresson, la chicorée, la bette, la blette ou encore la moutarde. Cuites dans un pot, elles constituent les ingrédients du « potage » et donnent son nom au potager. Les plantes sont aussi les médicaments de l’époque à l’image des « simples » cultivées dans les jardins monastiques.

Un jardin en ville nécessite d’avoir de l’espace et les moyens de l’entretenir. D’ailleurs, les jardins citadins appartiennent généralement à la noblesse et aux établissements ecclésiastiques. Par exemple, Saint Louis (1214 – 1270), qui n’était pas, soit dit en passant, si saint que ça, a installé son jardin sur la pointe de l’Île de la Cité, ce qui inspire ses courtisans. Au XIIe et XIIIe siècle, la bourgeoisie naissante commence à se faire du fric et aime à le faire savoir. C’est visiblement à cette période que le couple jardin-maison devient un marqueur de richesse.

En attendant, le pécore lambda doit sortir de la ville pour cultiver de quoi se nourrir ; c’est la raison pour laquelle il utilise les pots de fleurs qui lui permettent d’entretenir « à demeure » quelques herbes aromatiques comme par exemple le romarin qui « fortifie le cerveau » et « soulage de l’épilepsie » et la marjolaine (qu’il faut entendre comme du basilic). On sait par les ordonnances judiciaires que des œillets étaient aussi plantés dans les pots de fleurs, leur nom latin ancien carnatio renvoie au Christ et à son incarnation dans la Vierge. Ils évoquent le jardin monastique du Moyen-Âge, un jardin d’apparence simple mais dont la symbolique n’est pas étrangère à notre pot de fleur.

 

Deux pots de fleurs en terre cuite découverts à l’hôtel de Brion
Région d’Avignon
© L’histoire pour tous 

 

DEFENSE DE MARCHER SUR LES PELOUSES

Le premier élément qui définit le jardin médiéval est sa clôture. Impossible de concevoir un jardin sans qu’il soit ceint par une quelconque palissade. C’est l’élément commun à tous les jardins, qu’ils soient monastiques, aristocratiques ou paysans, urbains ou ruraux. La première raison est pratique et vise à protéger les précieuses cultures des intrus, comme les cochons ou les animaux sauvages (ou les mecs bourrés), qui auraient vite fait de gentiment bousiller tout ce patient travail. L’autre raison est liée à la pensée chrétienne.

Prenons l’exemple du jardin monastique réunissant l’usage commun de jardin de subsistance avec l’hortus (potager), le viridarium (verger d’arbres) et l’herbularium (jardin des simples) et avec celui, plus élitiste, de jardin d’agrément qui prend ici des allures de jardin de méditation. Ce jardin est constitué de plusieurs parterres réguliers et ordonnés autour d’un parterre central ou plus régulièrement d’une fontaine ou d’un puits. Les allées permettant de circuler sont parfaitement droites et toutes les cultures sont contenues dans leur espace par des treillis d’osier, des pierres ou des gros pots. Tout dans le jardin médiéval est contenu et maitrisé : l’espace clôt regroupe des espaces délimités desquels ne « s’échappent » pas les cultures. Et cette conception traverse tout le Moyen-Âge. De là à conclure que nous sommes face à de gros maniaques, il n’y a qu’un pas.

 

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Vue du jardin de Bazoges en Pareds, Vendée

 

En réalité, si la conception des jardins médiévaux emprunte beaucoup aux jardins arabes comme nous le verrons plus loin, la conception aussi maniaque des jardins répond à la volonté de la chrétienté de se démarquer de la vision païenne de la nature qui avait cours avant que Jésus et sa clique ne viennent ranger. Dans la croyance chrétienne, l’homme est la créature créée à l’image de Dieu et donc la plus parfaite. Et humble avec ça. C’est donc l’homme qui peut maîtriser la nature, à l’image de Dieu tout-puissant.

Le jardin clôt est ainsi l’image de la nature parfaitement maîtrisée par l’homme créé à l’image de Dieu ; il est aussi l’image du jardin d’Eden où résidaient Adam et Eve avant le péché originel. Ce même jardin clôt devient également l’image symbolique de la virginité de Marie qui donnera naissance au Christ venu racheter le péché des hommes, dont le premier est de s’être minablement fait virer…de l’Eden. Il s’agit tout bonnement d’une crise nostalgique aigüe.

 

Le Pot de Fleur est au Jardin ce que le Kinder Surprise est au Kinder Maxi

C’est en étudiant l’étymologie du mot « pot » que l’on comprend le lien unissant le pot de fleur à la conception chrétienne des jardins.

En ancien français, plusieurs mots permettent de désigner un pot comme par exemple vaissel ou test. Ce dernier vient de testum en latin qui signifie « pot de terre » et également « crâne ». Et il est un texte qui utilise test dans sa version italienne testo : le chant XXVII de la Divine Comédie de Dante (1265 – 1321) :

E come’l tempo tegna in cotal testo

Le sue radici, e negli altri le fronde

Omai a te puot’esser manifesto

 (« C’est ici le vase où le temps plonge
ses racines, c’est ailleurs qu’il épanouit ses feuilles
tu le comprends maintenant »)

 

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Dante et Béatrice contemplant l’Empyrée, là où est le Premier Mobile
Gustave Doré (1832 – 1883)
pour une édition illustrée et en anglais de la Divine Comédie, Édition de 1892

 

Ce texte intervient dans la description du Paradis lors de l’exotique voyage de Dante.

En encerclant, en restreignant, l’homme médiéval traduit aussi sa vision du monde : une vision qui cherche la singularité et non pas la vision d’ensemble. L’homme du jardin médiéval ne regarde pas les fleurs, il regarde la fleur. Il l’observe et la contemple pour ce qu’elle est dans sa particularité. Et le pot de fleur est en cela un moyen de limitation de la nature, il permet de planter et de voir vivre le végétal tandis qu’une plante coupée mourra immédiatement. La relation au temps, à la vie et à la mort, est donc importante.

Dante utilise le pot pour faciliter la compréhension de l’essence divine à l’origine du temps. Dans la Divine Comédie, le pot de fleur doit être compris comme le Premier Mobile c’est-à-dire la première sphère céleste, celle qui impulse le temps à l’Univers. Et celle dans laquelle vit Dieu.

Le pot est donc le temps tandis que la plante dont les feuilles s’épanouissent « ailleurs » représente la vie. Vie qui s’incarne dans des êtres particuliers (les feuilles). Nous retrouvons cette spécificité de l’homme médiéval à regarder la vie dans le détail.

Dans la pensée médiévale, le pot de fleur n’est donc pas seulement un objet banal du quotidien. D’ailleurs, sa présence de plus en plus fréquente dans les enluminures à partir du XVe siècle est la preuve de l’intérêt que cette culture lui porte.

Tu as vu précédemment que le jardin médiéval s’efforce de contenir, il restreint le végétal en l’entourant d’une palissade, d’un mur ou d’un treillis. De cette manière, l’endroit est préservé, il est symboliquement vierge de toute nature « païenne » foisonnante, rampante, bref incontrôlable.

Pot de fleurs et pot à bulbes en terre cuite découverts à l’hôtel de Brion
Région d’Avignon
© L’histoire pour tous 

Le pot est comme ce jardin médiéval parfait qui nourrit, soigne et invite l’homme à la méditation, le pot de fleur est un espace où règne la beauté et l’ordre. Il est l’espace contrôlé par l’homme, aucun désordre naturel ne permet sa destruction. Il est à l’image du paradeisos ou pairi-daéza, terme persan qui signifie « lieu protégé par un rempart ». C’est ce mot « paradeisos » que le grand roi perse Cyrus répandit tout au long de ses conquêtes qui est à l’origine de notre « Paradis » chrétien, tant par le mot que par la forme.

Espace terrestre inviolable, le pot de fleur est, comme le jardin, la matérialisation d’une quête utopique de perfection et d’éternité, deux qualités qui caractérisent Dieu et à quoi tendent les hommes.

Rappelle-t’en la prochaine fois que tu plantes tes tomates-cerises sur ton balcon.

 

 

 

SOURCES

  • ALIGHIERI Dante, La Divine Comédie, traduction de M. Mesnard, Amyot, Paris, 1854 – 1857 (disponible sur Gallica)
  • BARIDON M., Les Jardins, Collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998
  • BOTINEAU M., Les plantes du Jardin Médiéval, Éveil Nature, Angoulême, 2001
  • QUELLIER F., Histoire du Jardin Potager, Armand Colin, Paris, 2012
  • TREFFORT C., De L’écrin au Cercueil : essais sur les contenants au Moyen-Âge, PU Paris-Sorbonne, Paris, 2007
  • ZABBAL F., « Jardins Secrets », Qantara, Numéro 98, janvier 2016, première pp. 26-27