L’Encens et le Brûle Parfum Chinois

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À l’occasion de l’exposition Les objets de l’encens : Parfums de Chine au musée Cernuschi, voici le mode d’emploi du Fébrèze le plus ancien du monde : le brûle-parfum et l’encens.

Brûle-parfum (xianglu 香爐)
Anonyme
Entre 1600 et 1644
Bronze, Fonte à la cire perdue et dorure
©Musée Cernushi

 

 

Le Parfum de la Haute Société

Les parfums jouent un rôle prépondérant dans la culture chinoise, ils sont présents dans presque tous les moments de la vie quotidienne. Dans les nombreux rituels qui organisent la société chinoise, qu’ils soient taoïstes, bouddhistes ou bien confucianistes, les chinois emploient résines et bois odoriférants pour délimiter un espace ou un temps sacrés. La présence seule du brûle-parfum suffit à signaler ou à définir un lieu sacral. Dans la vie quotidienne, on soigne son corps grâce à l’usage des produits odoriférants et parfums comme en témoignent les ouvrages de recettes médicales (fangshu), ceux consacrés aux parfums ou même les recueils de poésies.

Les parfums font partie intégrante de la vie chinoise mais ne sont pas accessibles à tous bien évidemment. Le pécore de base devra bien souvent se contenter du parfum des fleurs pour s’évader un peu de l’odeur des eaux usées et autres joyeusetés qui parfument les villes et villages.

Pour le Chinois aisé (et le plus souvent pour la catégorie sociale que l’on nomme les lettrés) les substances aromatiques font partie de la vie quotidienne. Leur quotidien nécessite l’utilisation de nombreux objets raffinés, correspondant à leur rang – comme le brûle-parfum – ou leur permettant d’exercer leur profession – comme l’encrier. La combustion de produits aromatiques permet également de mesurer le temps : des bâtonnets d’encens (xiangbang) ou des cordes spiralées indiquent l’écoulement des heures ou des jours.

La culture chinoise attribue pas moins de dix utilités aux encens (alors que toi, tu n’en aurais probablement donné qu’une seule, en rustre que tu es) :

 

  • communiquer avec les esprits et les divinités
  • cultiver son tempérament et sa nature propre
  • chasser les insectes et les mauvaises odeurs
  • stimuler et éveiller le corps et l’esprit
  • dissiper les mauvaises ondes d’un lieu
  • délimiter une zone de calme dans un endroit bruyant
  • satisfaire l’esprit, mettre à l’aise les personnes
  • procurer du plaisir (forte notion d’hédonisme)
  • favoriser la constance de l’amitié ou de l’amour
  • créer une atmosphère agréable

 

Chen Hongshou, Femme parfumant ses manches sur un brûle-parfum
détail, encre sur soie
Dynastie des Ming (1368-1644)
© Musée de Shanghai

La Wonderbox « dégustation d’encens », une niche à creuser

Par ailleurs, l’appréciation – on pourrait presque parler de dégustation – des parfums sous tend une grande érudition et un niveau social élevé. Les lettrés se retrouvent en effet pour « déguster » ces parfums subtils. Ces séances sont nommées littéralement « session d’encens » (xiangxi). Cette habitude des élites chinoises fut progressivement élaborée à partir des Tang (618-907) et affinée sous les Song (960-1279). Il s’agit pour les participants d’un moment de sociabilité distinguée où chacun apprécie le raffinement des parfums d’encens. On parlait alors d’une véritable expérience esthétique où les érudits échangeaient, comme ils pouvaient le faire sur la calligraphie, le thé, la poésie ou le jardin.

Le brûle-parfum entre dans la pratique de ce cérémonial qui nécessite plusieurs étapes. Et mieux vaut pour toi ne pas te planter sous peine de passer pour un grossier personnage qui sent pas bon.

Il faut d’abord tailler le bois odorant et le faire apprécier à l’assemblée afin de le « classer » par rapport à une même essence de haute qualité. C’est à se moment qu’on fait la différence entre le connaisseur et l’amateur, entre la maison de parfumeur Creed et Eau-Jeune.

La pratique rituelle religieuse se distingue par la fumée produite lors de la combustion d’encens qui permet de communiquer avec les esprits et les divinités. Ces réunions quant à elles appréciaient le parfum grâce à une combustion à l’étouffée ne dégageant donc aucune fumée. Cette caractéristique entraîne donc l’usage du brûle-parfum.

On procédait en plusieurs étapes. Le brûle-parfum était d’abord rempli au trois-cinquièmes (pré-ci-sé-ment) de cendres d’encens (xianghui) puis, grâce à une spatule à encens, on creusait un trou suffisamment profond en prenant bien garde que ce dernier n’atteigne pas le fond du récipient. On introduisait ensuite une poudre d’encens que l’on enflammait et qu’il fallait rapidement recouvrir d’une bonne quantité de la même poudre afin que la combustion se maintienne sans produire de fumée. Puis la poudre odoriférante en ignition était recouverte de cendres formant un dôme. L’encens continuait de se consumer sous la forme de ce que les esthètes nomment la « boule de feu » (huoqiu). Le parfum s’exhalait alors à travers les cendres et pouvait être apprécié. La mise en scène de ce rituel était parfaitement normée et il convenait, pour savourer pleinement les parfums, de déguster du thé (chuocha) dans une petite pièce élégamment meublée. On oublie donc le Starbuck.

 

Brûle-parfum, à couvercle en forme de montagne, boshanlu
Ier siècle av. J.C.
Chine du sud
© MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Yves et Nicolas Dubois

 

Durant toute cette session d’appréciation des fragrances, le brûle-parfum est l’objet le plus important puisqu’il contient et exhale les différentes sensations olfactives. En général, ce moment était partagé par le maître de maison ainsi que trois invités. Une stricte codification permettait de savoir comment passer le brûle-parfum à la personne voisine, la manière de prendre en main ce brûle-parfum puis l’appréciation de l’encens en trois inspirations successives. Si l’art et la manière d’apprécier les parfums sont particulièrement respectés c’est qu’il en va véritablement d’une discipline artistique où il est primordial pour chaque participant de traduire poétiquement les parfums qu’il inhale. Cette expérience se rapproche également de l’expérience spirituelle que les Japonais font de l’encens à travers le kōdōjaponais.

 

L’exposition du musée Cernushi, en plus de te présenter les objets de l’encens te permettra également d’apprécier les odeurs du passé puisque le parfumeur-créateur de la maison Dior Parfums, François Demachy a puisé dans les recettes de six dynasties, Tang, Song, Ming et Qing pour réinterpréter des parfums à partir d’anciennes formules chinoises avec l’aide précieuse du conseiller scientifique de l’exposition Frédéric Obringer (CNRS). L’expérience est proprement fabuleuse, les parfums fonctionnant comme une véritable machine à remonter le temps et réservant des surprises qui t’offriront une dimension inédite de la culture chinoise.

 

 

1 Voir le traité Materia medica, ou Ben Cao Gang Mu (本草纲目 abrégé de Materia Medica), est le traité de médecine le plus complet et le plus détaillé jamais écrit dans toute l’histoire de la médecine traditionnelle chinoise. Il a été préparé et rédigé par LI Shi-zhen (1518-1593), expert en médecine de la dynastie Ming (1368-1644), durant 27 ans.

2 Le kōdō est un des trois arts traditionnels avec la cérémonie du thé et l’ikebana (art basé sur la composition florale). Il s’agit « d’écouter » les fragrances de bois parfumés brûlés selon un rituel codifié dès la fin du XIVe siècle.

 

 

 

SOURCES

  • LIU Liang-you, Chinese Incense Culture, 2011, Tapipei, Zhonghua dongfang xiangxue yanjiuhui.
  • Musée Cernuschi, Bronzes de la Chine impériale du Xe au XIXe siècle, dossier de presse éponyme de l’exposition qui eut lieu du 20 septembre 2013 au 19 janvier 2014 à Paris.
  • www.guimet-grandidier.fr
  • www.guimet.fr
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