Objet de l’Été : le Paréo

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Histoire du paréo, cette large bande d’étoffe aux origines polynésiennes aujourd’hui maltraitée à coup de matières synthétiques et de motifs imprimés dauphins.

Tapa circa 1917, îles Samoa
©Museum Of New Zealand 

En Polynésie, le climat très favorable permet une économie vestimentaire non négligeable, économie bienvenue puisque les matières premières nécessaires à la fabrication de textile (la laine, le chanvre ou la soie par exemple) sont rares. Les moutons notamment sont peu à leur aise sous les tropiques. Le vêtement le plus répandu parmi ces populations insulaires fut pendant longtemps une large bande d’étoffe non tissée que les hommes et les femmes enroulaient autour de leur taille. Nommée Ka’ aux Îles Marquises, cette étoffe est désignée par le mot pāreu aux Îles de la Société, mot ancêtre de notre « paréo ». Le pāreu était fait de la partie intérieure de l’écorce (partie qui se nomme « liber ») du mûrier à papier mais surtout du banian, un arbre considéré comme sacré partout en Polynésie.

Banian à Bora Bora
©Stephan Debelle Duplan


Les Paréos de James Cook

Le terme tapa désigne partout en Polynésie ces étoffes non tissées obtenues à partir du liber du banian ou du mûrier à papier.

Nul besoin d’être un anglophone averti ici, les images parlent d’elles-mêmes. On y voit la confection du tapa, depuis le retrait du liber jusqu’à sa teinture et les multiples occasions au cours desquelles ce tissu traditionnel est porté.

Le tapa est le tissu par excellence de Polynésie, il accompagne chacun de ses habitants du berceau au tombeau. Mais parmi ces tapa, certains possèdent un caractère sacré attribué par un procédé simple et inhérent à la pensée polynésienne : un objet pouvait capturer un processus de prière et devenir ainsi un objet de prière objectivée, c’est-à-dire une prière existant hors de l’esprit, sous forme matérielle.

Tapa funéraire Nakanai, XIXe siècle
Nouvelle-Bretagne
©Welcome-Haiti.com

Ainsi, le tapa devenait l’expression matériel d’une connaissance intangible, il était alors nécessaire aux rituels polynésiens. C’est, comme le dit joliment Fanny Wonu Veys, anthropologue anglaise, « un emballage ordinaire du sacré ». Le tapa est à la fois protecteur et support d’accueil du divin comme son usage le laisse percevoir. Dans les sociétés polynésiennes, enrouler / emballer dans du tapa constitue la consécration de l’objet ou de la personne placée à l’intérieur : James Cook (1728 – 1779) en fit l’expérience lors de son séjour à Hawaï, à Kealakekua notamment où il fut enveloppé dans du tapa, comme il l’avait auparavant été à Kaua’i et Waimea.

Danse tahitienne du tapa où s’envelopper de tapa et se peu à peu se dévoiler touche au sacré
©Hot Funny Days 

Être enveloppé dans du tapa est une forme d’idolâtrie et c’est bien ici le tapa qui fait le sacré et non le sacré qui fait le tapa. Nuance de taille. Emballer un objet ou envelopper une personne revient à cacher aux yeux du reste du monde et à dévoiler en temps voulu, principe fondamental de la religion (en général) où le sacré se fait le plus souvent invisible bien que sa sacralité soit visible sous forme matérielle.

Circa 1890, îles Samoa
©Museum Of New Zealand 

Le mot même tapa est très proche du mot tapu, concept fondamental de la pensée religieuse polynésienne. Le tapu est un concept de l’interdit lié au sacré : tu ne touches pas un objet ou une personne tapu à moins de l’être toi-même, de la même manière tu n’approches pas un lieu tapu. C’est comme ça, t’as pas le droit. Parfois même on ne peut mentionner à l’oral ou à l’écrit un objet ou une personne tapu. C’est d’ailleurs ce mot tapu qui donnera plus tard notre mot « tabou » qui incarne un peu maladroitement ce riche concept polynésien.

Tapa des îles Marquises, XXe siècle
©Welcome-Haiti.com

Et Tu Tap(es), Tap(es), Tap(es) (Air Connu)

Si tu as déjà lu d’autres articles sur ce blog ce dont je ne peux que te féliciter (les autres s’y mettront fissa), tu sais à quel point les mots sont importants et que l’étymologie n’est pas faite pour les truites.

Les érudits et chercheurs en linguistique ont pu proposer une origine proto-austronésiennes aux langues polynésiennes ce qui signifie, entre autre, que ces langues ont été fortement influencées de près ou de loin par le sanskrit.

Or il se trouve que les mots tapa et tapu possèdent la même racine « tap ». En sanskrit, la racine « tap » évoque la chaleur d’une lumière ; si un terme précis ne peut définir tout ce que cette racine englobe, on pourrait néanmoins proposer le terme « incandescent » traduisant à la fois la qualité d’émettre de la lumière et une certaine forme de chaleur liée au feu. Cette racine sanskrite « tap » renvoie aussi au rituel, au sacré et à la chaleur et l’activité cosmique.

Or tu as appris il y a quelques instants que le mot tapu caractérise le sacré alors que le tapa insuffle la sacralité à un objet ou une personne en l’enveloppant. Maintenant que tu as compris ça, il te faut prendre connaissance d’un mythe commun à toute la Polynésie et qui explique comment il y a longtemps cette feignasse de soleil décida subitement d’accélérer sa course pour profiter d’un temps de repos plus long. Les journées se raccourcirent drastiquement ne permettant plus aux plantes de pousser correctement. Les ressources s’épuisèrent peu à peu menaçant la vie des hommes. Un héros du cru entrepris alors de fabriquer un immense filet fait de longues lanières de tapa et d’un cheveu de la divine Hina (ne l’oublie pas, je t’en parle après). Lorsque le filet fut terminé, il attendit l’arrivée du soleil qu’il captura à l’aide du filet pour freiner sa course. De cette manière, il mit en place le rythme traditionnel des journées et des saisons.

Le tapa a donc permis de réguler la vie sur terre mais sans l’aide du cheveu d’Hina, le filet n’aurait pas résisté à la puissance du soleil. Parallèlement, la racine même du mot semble avoir attribué une efficacité à ce matériau sans rapport avec sa véritable nature végétale. Soyons réaliste, l’écorce séchée face au feu à une durée de vie extrêmement limité. Pourtant ici, c’est elle qui gagne. Comme si la racine « tap » en faisait un égal du soleil en terme de chaleur et puissance lumineuse.

Tapa non décoré, Tahiti, XIXe siècle
©Museum Of New Zealand

Si le tapa fait le tapu alors c’est que son caractère sacré lui attribue une véritable puissance au moins égale à ce qu’englobe la racine « tap ».

Le terme atua désigne les nombreux dieux, esprits et ancêtres qui participent de la vie cultuelle et culturelle polynésienne. Le père de tous les atua est Taaroa tandis que sa fille Hina réside sur la lune. Elle est à travers toute la Polynésie la déesse la plus reconnue. Un mythe commun à toutes les îles explique son lien très fort avec le tapa :

« Un jour qu’Hina était dans le banian, elle brisa, avec son pied, une branche qui tomba dans l’espace et finit par atterrir à Opoa (Raiatea) où elle prit racine ; ce fut le premier arbre de cette espèce dans le monde. C’est un arbre magnifique dont le tronc s’évase en forme de table et qui est si large que depuis des temps immémoriaux, les gens ont l’habitude d’y placer leurs nattes pour y converser et s’y reposer. »

Hina fabriquait le tapa des dieux dans son banian lunaire ; en faisant tomber une branche de l’arbre sur terre, elle permet aux femmes de fabriquer elles aussi du tapa. Car cet art est presqu’exclusivement l’apanage des femmes, ce sont elles qui créent les étoffes tapa qui feront le sacré tapu.

Le lien « matériel » avec la lune s’explique probablement par le fait que la pleine lune est la meilleure période pour couper l’écorce du banian destinée au tapa.

Or, il est un détail linguistique intéressant. Le banian dans les langues polynésiennes est régulièrement désigné par ‘ōrā, un mot très proche du mot ora, la vie.

Battoir à tapa utilisés par les femmes
pour assouplir le liber du banian
©Welcome-Haiti.com

Il est ainsi très possible que les femmes fabriquant le tapa à partir du banian (‘ōrā) soient une métaphore de leur capacité à créer la vie (ora) puisque le tapa accompagne les Polynésiens toute leur vie et sacralise certains d’entre eux.

Souviens-toi également que le cheveu d’Hina fut l’élément nécessaire pour que le tapa du héros résiste au soleil, ralentisse sa course et favorise la vie.

Le tapa et la lune sont liés par des observations naturelles et par des mythes. Leurs capacités à permettre la vie (mythe du soleil), à la protéger (le tapa fut longtemps le vêtement quotidien le plus répandu à tous les âges de la vie) et à la sacraliser (le tapa fait le tapu) sont donc naturellement mises en relation avec les femmes qui donnent la vie.

 

Le paréo que tu arbores cet été, aussi beau soit-il, n’est donc qu’un médiocre avatar de ces pāreu polynésiens faits de tapa. Raison pour laquelle ton potentiel de sacralité a depuis longtemps atteint son plus bas niveau. Tu auras beau t’enrouler autant que tu peux dans ton paréo imprimé d’un coucher de soleil, il n’y a absolument aucune chance pour que tu deviennes un jour tapu.

SOURCES :

  • CHAUNCEY J. BLAIR, Heat in the Rig Veda and Atharva Veda. A start at the « taproot project », American Oriental Series, vol.45, Voir Periodical Service Companypour les demandes de publications.
  • Collectif, De l’écorce à l’étoffe, Art millénaire d’Océanie, SOMOGY Éditions d’art, 2017
  • CRAIG R.D., Handbook of Polynesian Mythology, ABC – CLIO, 2004
  • PICARD J-L., La construction identitaire dans la littérature contemporaine de Polynésie française, Thèse soutenue le 9 juin 2008 pour l’obtention du Doctorat en langue et littérature françaises, Université Paul Verlaine, Metz
  • TCHERKÉZOFF S., Mauss à Samoa: Le holisme sociologique et l’esprit du don polynésien, Pacific-Credo Publications, 2018
  • TOULLELAN P-Y., Missionnaires Au Quotidien a Tahiti: Les Picpuciens En Polynesie Au XIXe Siècle, Brill, 1995
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