Objet de l’Eté : l’Éventail

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En ces temps caniculaires, la main est leste à se tendre vers la climatisation dont tu connais les nuisibles effets. Pourquoi ne pas te tourner vers des méthodes plus traditionnelles et esthétiques ? L’éventail pourvoira à tes désirs et si tu argues que t’éventer n’est pas compatible avec le travail sur un clavier d’ordinateur, je ne saurai trop te recommander d’employer un porteur d’éventail – charge ô combien respectée en Égypte antique – et qui aura tout le loisir d’offrir un travail saisonnier à un étudiant désargenté. Sans compter que tu écarteras par la même occasion le mauvais air que chaque éventail, depuis la nuit des temps, se plait à combattre. Lis plutôt.

Eventail de Canton en ivoire, 1800-1820
©Cristina Ortega

Prendre l’Air

Tu n’es pas sans savoir que durant la plus haute antiquité, les gens n’avaient pas encore accès à Doctissimo et, de fait, leur système médical en était fortement impacté. Les malheureux découvraient maladies et remèdes de manière empirique mais il faut bien reconnaître qu’un sens de l’observation aigu allié à une intuition sans faille les orientèrent vers ce que la science parvient à prouver aujourd’hui.
Ainsi, les civilisations du Croissant fertile en Mésopotamie furent les premières (d’après nos sources qui n’égaleront jamais une machine à remonter dans le temps) à différencier deux qualités d’air : l’une bienfaisante et l’autre nuisible.
L’air bienfaisant est source de vie, il insuffle le souffle à chaque créature l’éveillant ainsi au monde. Naturellement, cet air bienfaisant est incarné dans la mythologie, et pas par n’importe qui, par Enlil, le roi des dieux dont le nom signifierait « Seigneur de l’air » et dont plusieurs mythes lui attribuent la création de l’Homme. Il est aussi celui qui disperse les récoltes en soufflant légèrement sur les paniers où elles sont disposées. De cette manière, il ensemence la terre et prépare la récolte suivante. Son souffle donne la vie à tous et toute chose.

Quand à l’air nuisible, il semble attribué au démon Pazuzu. Attention néanmoins lecteur à ne pas te fourvoyer ! Les démons dans le monde antique n’étaient pas uniquement des êtres malfaisants. Le mot « démon » vient du grec daimon qui signifie « esprit » ; un démon est donc aussi bien capable de méchanceté que de bienveillance. Pazuzu est le démon du vent, il est responsable de la propagation des épidémies et des fièvres. Les Sumériens semblent lui avoir attribué les vents apportant famine et malaria pendant la saison sèche et inondation durant la saison humide. Cepandant, Pazuzu était aussi invoqué pour protéger les femmes enceintes, celles qui donnent la vie… Pour faire son job, Pazuzu possédait, non pas une, mais deux paires d’ailes. Note ça dans un coin de ta tête c’est important.

Au dos de la statue est noté
« Je suis Pazuzu, fils de Hanpa.
Le roi des mauvais esprits des vents,
qui sort violemment des montagnes en faisant rage, c’est moi ! »
Les choses sont dites et bien dites.
Musée du Louvre, Paris

Les civilisations mésopotamiennes distinguent donc les êtres surnaturels qui donnent le souffle de vie, l’air vital et bienfaisant de ceux qui propagent un air vicié et dévastateur source de maladies et donc de mort. Or comment séparer ces deux airs ? Comment favoriser l’un et se prémunir de l’autre ? Il faudrait être capable de disperser l’air. Dans la nature, seulement une créature est capable de cette prouesse : l’oiseau. Ce dernier est capable de déplacer l’air en battant des ailes, il créé un courant d’air que l’on peut sentir, il est le lien entre la terre et le ciel et ce n’est pas un hasard si le panthéon mésopotamien attribue à une majorité de ses divinités une ou parfois deux paires d’ailes. Il suffit d’observer un oiseau et notamment un oiseau et ses petits pour remarquer le caractère protecteur d’une aile, l’humain l’a très vite remarqué comme plusieurs expressions en témoigne : « prendre sous son aile » est synonyme de protection. « Il te couvrira de ses plumes, Et tu trouveras un refuge sous ses ailes» indique le Psaume 91 : 4 de l’Ancien Testament. À moins de prendre le texte au pied de la lettre et d’imaginer que Jéhovah est un pigeon, il faut ici comprendre que les ailes et les plumes protègent. Et c’est le plus important.
Les plumes et les ailes permettent aux oiseaux de s’élever vers les cieux et apportent une protection, comme un large bouclier, ce dont témoigne la physionomie des anges qui accueillent sous leurs ailes les fidèles ou les larges ailes ouvertes des oiseaux dans les armoiries. Naturellement un tel pouvoir de protection se transposa des divinités aux humains les plus puissants : les rois firent des plumes un attribut royal symbolisant la protection qu’ils garantissaient à leur peuple. Les couronnes de plumes, les sceptres qui en étaient ornés, les parasols ou encore… les éventails de plume, tout ces accessoires du pouvoir se retrouvent partout dans le monde.
Bien sûr les palmes et larges feuilles permettaient de s’éventer dans un climat particulièrement chaud et étouffant. Néanmoins, il semble que les premiers éventails raffinés créés furent réservés à une élite au pouvoir car l’objet en lui-même renfermait cette symbolique forte de protection.

L’Égypte antique reconnaît également ce souffle vital, cet air bienfaisant incarné par Khnoum, le maître du souffle, tandis que symboliquement l’éventail illustre la fertilité de Chou parcourant et ensemençant la terre. L’utilisation symbolique de plumes d’autruche pour ces éventails s’explique par leur forme même dont la largeur est égale de part et d’autre du rachis (l’axe central) ce qui n’est pas le cas chez les autres oiseaux. Ces plumes égales en toutes parts sont ainsi l’attribut de la déesse Mâat personnifiant le concept de vérité, de justice et de norme. Tout un symbole donc lorsque cet éventail sert au Pharaon qui est alors éventé par la justice et la vérité. Tranquille.

Eventail en ivoire et plumes d’autruche de Toutankhamon
Elément du mobilier funéraire retrouvé dans son tombeau
©Pinterest

En Grèce, l’éventail sous forme de branche de feuilles de myrte, d’acacia ou de feuille lotus est nommé rhipis. Les sources grecques témoignent quant à elles de l’inconvénient récurrent des mouches envahissant les autels où sont disposées les offrandes (essentiellement de la bouffe) pour les dieux. Le problème est tellement important que Pausanias (circa 115 – 180) rapporte que la cité d’Élis dans le Péloponnèse sacrifiait d’abord à Zeus Apomyios (Zeus « chasseur de mouches », ce n’est pas une blague) avant de sacrifier aux autres dieux pour éviter que les bestioles ne viennent picorer les offrandes. Il paraît que ça a fonctionné quand Hercules l’a fait…
L’éventail aussi appelé esmouchoir possède également cette fonction : préserver les aliments des mouches, notamment quand il s’agit de la nourriture des dieux ou des rois. Car les mouches sont des vecteurs importants de maladie, ces maladies propagées aussi par le mauvais air. En Mésopotamie il semble que les mouches aient été synonymes de guerre et par extension, de mort. Chasser les mouches revient à chasser les épidémies, les épidémies étant associées au mauvais air et aux démons malfaisants, les mouches le deviennent également.
Plus tard, les Pharisiens désignent, dans le Nouveau Testament, le « prince des démons » par le nom de Belzébuth. L’étymologie, bien que discutée, s’oriente le plus vraisemblablement vers la traduction de Baal Zebub, dieu d’Eqrôn qui est dans le deuxième livre des rois (dans l’Ancien Testament) un dieu médecin associé aux … épidémies. Littéralement Baal Zebub signfie le « roi des mouches » et par extension le roi des épidémies. Si cela sous entendait qu’il soignait les épidémies comme personne, Google translate n’a pas joué en sa faveur… Sale réputation pour un dieu médecin… Pauv’ vieux !
Belzébuth roi des mouches ruinera pour toujours dans l’imaginaire chrétien l’image de la mouche désormais associée aux maladies, aux péchés et au diable.
L’utilisation du flabellum par l’Église catholique poursuit cette tradition de racisme anti-mouche et emprunte à l’Égypte l’utilisation de plumes d’autruche (la symbolique proposant alors une autre forme de vérité, de justice et de norme). À cela s’ajoute l’idée récurrente que l’air en mouvement chasse les démons. Un exemple parmi tant d’autre dans le Livre de Jérémie (Ancien Testament) 51 :5 :

Ainsi parle l’Eternel:
Voici, je fais lever contre Babylone,
Et contre les habitants de la Chaldée,
Un vent destructeur. »

Là par exemple, le vent (initié par Dieu, immortel et insufflant la vie) va mettre une raclée à ces hérétiques de Babylone (des démons dégénérés selon la Bible).

Au cœur de l’église, tenus par deux diacres, deux flabella se dressent de part et d’autre de l’autel protégeant le calice des insectes : qu’adviendrait-il si une mouche (un démon dans le sens malfaisant du terme du point de vue chrétien) venait à se noyer dans le calice ? Et bien crois-moi, ce serait le bordel : le pinard ne se transformerait certainement pas en sang du Christ ou alors en sang contaminé, et c’est tout bonnement impossible, ce serait le début de la fin.

Le pape Pie XII lors de son couronnement
au printemps de 1939

Flabellum de Cologne (probablement), XIXe siècle
Quelques éléments du XIIIe siècle
MET Museum, New-York
©MET Museum

Ce qu’il faut retenir de tout cela c’est finalement qu’il existe deux qualités d’air chacun lié ou imprégné de une ou plusieurs divinités ou êtres surnaturels. Le vent, l’air en mouvement chasse les esprits ou divinités malfaisantes ; c’est aussi lui qui ensemence la terre tout comme il peut véhiculer des maladies. L’air est ambivalent, comme le sont les divinités (et les humains). Pazuzu en est l’exemple même : il est le « roi des mauvais esprits du vent » mais protège les femmes enceintes.

L’air se ressent sans être vu, il peut être chaud ou froid, passer violemment à travers les feuillages des arbres, élever des vagues de toutes tailles sur l’océan, il peut soulever la terre et le sable. Chacun en fait l’expérience et pourtant personne ne peut s’en saisir ou le voir, ce sont là les qualités principales de n’importe quelle divinité, bonne ou mauvaise. Rappellons que le Saint Esprit est la traduction du mot latin pneuma signifiant « souffle ». Ce souffle vital trouve son équivalent en Asie dans le célèbre Qi chinois ou le prāṇa indien.
Cette idée importante ne s’est pas seulement développée à l’ouest de la Mésopotamie. Elle fit fortune également à l’est dans les pays asiatiques où le lien entre divinité, surnaturel et vent / air en mouvement est bien plus évident que chez nous. Et ce sont également des pays comme la Chine, la Corée et plus particulièrement le Japon qui ont élevé l’éventail au rang d’art de vivre.

Le Vent se Lève

En Asie et Asie du sud-est, les éventails sont partout. Il est certain que pour la majorité des régions le climat s’y prête mais cet accessoire occupe une place bien plus importante que dans nos sociétés. Les premiers éventails « laïcs » connus de l’Europe ont parcouru la route de la soie ou des épices avant de parvenir dans les cours des rois. Dans l’imaginaire collectif, l’éventail est un objet chinois ou japonais, en tous cas asiatique.
Si sa place est si importante c’est justement à cause de ce lien qui unit l’air au monde surnaturel. L’éventail explicite ce lien, il lui donne substance.
En Chine, l’éventail fait partie des Huit Objets Auspicieux du bouddhisme. L’objet se retrouve également chez les Huit Immortels taoïstes, des divinités importantes. Ils personnifient l’espérance d’une longue et heureuse vie et surtout la quête de l’immortalité (le souffle éternel). Parmi eux Zhongli Quan, l’ancien général devenu ermite, porte un éventail qui lui permet de ranimer les morts ! On fait difficilement plus clair : l’éventail attribut d’un être immortel permet de redonner vie lorsque Zhongli Quan évente un défunt ! L’air en mouvement, mouvement initié par un être à la vie infini (donc au souffle éternel) redonne la vie, redonne le souffle vital.
Et de fait, qui n’a jamais ressenti cela ? Lorsque la chaleur est harassante et lourde, le simple fait de s’éventer apporte un regain d’énergie, un souffle frais revigorant. Comme lui là :

L’éventail dans la culture chinoise est avant tout un attribut divin. Il permet notamment aux divinités de se déplacer dans les airs ou de traverser les océans en se tenant dessus.

Zhongli Quan, porcelaine
Epoque Jianjing (1521 – 1566), Dynastie Ming (1368 – 1644)
Indianapolis Museum of Art
©Indianapolis Museum of Art

En Chine les éventails ont d’abord été fixes, on les nomme alors « éventails écrans ». Plusieurs sources attestent de l’ancienneté de ces éventails. Dès la dynastie Tang (618 – 907), les éventails ronds sont déjà très populaires. C’est d’ailleurs ce type qui se diffusa en Corée et au Japon avec la diffusion du bouddhisme. Selon les moyens du propriétaire, ces éventails pouvaient être en papier, en bois, en fibres tressées. Les plus luxueux étaient ornés de peinture d’artistes célèbres quand les plus humbles présentaient de simples motifs géométriques ou végétaux. Les éventails en plume sont aussi très représentés dans les peintures, sculptures et objets d’art asiatiques attestant de leur caractère précieux. L’éventail en plumes témoigne de son lien avec l’oiseau et sa symbolique. Seulement au Japon ce dernier type d’éventail ne rencontrera pas un franc succès bien qu’ils aient existé. La raison en est probablement que les éventails en plumes d’oiseaux nécessitaient logiquement du tuer des oiseaux, allant ainsi à l’encontre des principes bouddhiques de respect de la vie mais surtout se confrontant au tabou important qui entoure toute créature morte dans la culture shintō.

Peinture pour éventail écran chinois
Gibbons jouant dans un arbre
Par l’artiste Yi Yuanji (ca. 1000-ca. 1064)
Musée national du Palais, Taipei

Eventail en plumes chinois, circa 1911 – 1930
Victoria & Albert Museum, Londres
©Victoria&Albert Museum

Eventail écran chinois en bois tressé,  XXe siècle
Palais Galliera, Musée de la Mode de la Ville de Paris
©Paris Musées Collections

Ajoutons à cela que l’homophonie si chère à la culture chinoise joue encore ici un rôle intéressant puisque shan signifie à la fois « éventail » et « bienfait », « bon », « vertueux ». Sans compter que le caractère permettant d’écrire éventail est composé à partir de celui qui signifie « plume » rappelant le lien dont j’ai parlé précédemment, celui qui unit l’éventail à l’oiseau et toute sa symbolique.

A gauche le caractère pour « plume », à droite le caractère pour « éventail »

En Corée, les mudang sont des chamanes, des intercesseurs avec les esprits. Ce sont majoritairement des femmes. Tous possèdent un grand éventail puch’æ, accessoire indispensable pour entrer en communication avec les Esprits. Ce grand éventail permet aux mudang d’inviter les Esprits à venir, à l’aide d’un geste vers soi, et inversement les invite à repartir. Encore, le lien entre le monde surnaturel, invisible et le monde humain et matériel se trouve dans l’éventail.

Eventail de Mudang coréenne, XIXe siècle

Le Pays de l’Éventail

De la même manière, le Japon lie l’éventail aux Esprits. Le Kojiki, « Chronique des faits anciens » relate les mythes japonais expliquant la formation des différentes îles de l’archipel ainsi que l’origine des dieux, les kami. Ces mythes ont beaucoup inspirés la pratique shintō. Il est le plus ancien écrit japonais, sa première version date de 712. Et déjà, dans cette compilation de récits mythologiques, le bruit fait par les mauvais Esprits est comparé à celui que ferait un essaim de mouches. Au Japon non plus les mouches ne sont pas en odeur de sainteté. Par la suite, les contes folkloriques seront nombreux à attribuer à l’éventail la capacité de chasser les Esprits malveillants et malfaisants.

Le bouddhisme mettra à la mode les éventails à sutra avec cette idée sous jacente que le texte sacré flotterait doucement vers le propriétaire de l’éventail au fur et à mesure qu’il s’éventerait avec les sutra, permettant ainsi de littéralement s’imprégner du texte. L’air en mouvement possède encore ici une action bénéfique, une capacité à influer positivement sur la vie du propriétaire de l’objet.

Feuille d’éventail du sutra Hokekyō (sutra du lotus)
sur papier suminagashi, XIIe siècle
Période Heian (794 – 1185)

Temple Shitennōji, Osaka

Cette idée était tellement forte au Japon que les prêtres bouddhistes étaient dévolus à la fabrication des éventails pour la Cour impériale. Les éventails étant capables d’influer sur l’air fait de forces bienveillantes et écarter les souffles malveillants, employer un être pur pour la fabrication de l’objet ne pouvait pas faire de mal. Et a priori, il n’est personne de plus pur dans le Japon bouddhique qu’un bonze bouddhiste, personne de plus compétent pour éviter que ton éventail ne devienne une arme bactériologique entièrement résolue à te tuer.
Tu auras remarqué que nous parlons ici d’éventails pliables dits « éventails pliés » et non plus d’éventails écrans. Ces derniers existaient néanmoins au Japon puisqu’ils arrivèrent via la Corée depuis la Chine aux alentours du VIe siècle. Ils portaient alors le nom d’uchiwa, altération du mot utsu-ha signifiant « feuille frappante » ; là encore, l’idée de défense contre un ennemi est on ne peut plus claire.
Car ne t’y trompe pas, l’éventail tel que nous le connaissons, l’éventail plié est une pure invention japonaise et non chinoise.

Faire des Plis

Les Japonais adorent plier le papier (coucou les origami) et cette pratique recèle une très belle philosophie dont j’ai déjà parlé dans l’article concernant l’origami.
Les premiers éventails pliés arrivèrent en Chine relativement tard, durant la dynastie Song (960 – 1279). Dans des chroniques de cette époque, on peut lire un regret évident des auteurs chinois de ne pouvoir se vanter d’une invention si esthétique et pratique.
L’éventail japonais brisé se nomme ōgi. Il est le plus prestigieux et donc celui préféré par les classes aisées et ceux qui fréquentent la Cour impériale japonaise. Il existe d’innombrables épithètes pour qualifier le ōgi selon qu’il est destiné à l’usage rituel, laïc, théâtral, etc. Néanmoins, sa méthode de fabrication demeure traditionnellement la même :

Fabrication traditionnelle d’un éventail japonais

Infiltrant tous les aspects de la vie quotidienne, l’éventail japonais est un accessoire indispensable jusqu’à l’époque moderne au Japon, accessoire féminin et masculin qui ne connaît pas d’équivalent occidental. Au mieux, on peut dire qu’il était aussi inconcevable, jusqu’au milieu du XIXe siècle, pour un Japonais ou une Japonaise de ne pas posséder d’éventail que pour un Européen ou une Européenne de sortir cul nu. L’éventail revêt de nombreuses symboliques comme en étant par exemple un symbole particulièrement auspicieux. L’éventail déployé se nomme suehiro : comme l’éventail partant d’une extrémité (sue) s’élargit (hirogaru) pour atteindre une large dimension en se déployant, on souhaite à une personne à qui on offre un éventail que sa vie, ses richesse s’élargissent de la même manière. L’éventail suehiro évoque ainsi un mouvement d’ouverture, de prise d’envergure et de cheminement. Il est aujourd’hui un nom poétique permettant de désigner l’éventail plié en général.
Plié ou déployé, l’éventail agit comme un accessoire de liaison entre deux personnes. Fermé, il permet par exemple de désigner sans montrer impoliment du doigt. Une fois ouvert, il servira de plateau pour offrir ou recevoir un objet (au Japon, il fut longtemps considéré comme incorrect de transmettre des objets de la main à la main). Cet usage réservé aux objets précieux, fragiles ou de petites tailles découle de la croyance de pouvoir insuffler une sorte de magie à l’objet en le plaçant sur l’éventail ; croyance due tu te le sais désormais, au lien fort qui unit cet objet au monde surnaturel.

Les éventails pliés ōgi sont depuis toujours majoritairement fait de papier plié sur une monture de bois. Juste une petite parenthèse, ōgi en japonais fait également référence aux chauve-souris. Léonard de Vinci admira les ailes prodigieuses de ces animaux de la même manière que les Japonais s’en inspirèrent. Et je ne te parle pas de toute la symbolique de l’animal (non je ne t’en parle pas, ce serait trop long). Le papier fut longtemps un produit de luxe réservé d’abord à l’usage religieux avant de se diffuser dans les cercles aristocratiques et très tardivement dans les cercles populaires. L’origami est un bon indicateur de l’évolution sociale du papier. Ainsi, les éventails possédèrent longtemps un aspect social mais aussi pratique permettant de ne pas gaspiller le papier.

Les éventails-cartes sont une rareté mais ont bel et bien existé. Les Japonais se sont toujours beaucoup déplacé autant pour leurs affaires que pour des pèlerinages. Ces éventails-cartes étaient donc d’autant pratique qu’ils rafraichissaient le marcheur en lui permettant d’avoir à porter de main une carte lui indiquant la route à suivre par des indications topographiques ainsi que les auberges qu’il croiserait sur sa route. Sans doute, ces éventails devinrent des objets très appréciés des aubergistes puisque la coutume d’offrir un éventail à ses clients le jour de leur départ offrait un support publicitaire adéquat. Il y a quelques années, la coutume refit surface dans les hôtels et restaurants touristiques du Japon mais fut vite abandonnée.

Carte montrant la Chine, le Japon et la Corée dans les années 1870.
Apparemment conçu pour les administrateurs de la noblesse chinoise,
cette carte éventail a probablement été faite à Shanghai à la fin du XIXe siècle.
Miscellaneous Oriental Collection, Geography and Map Division
Bibliothèque du Congrès, Washington DC, USA
©Library of Congress

Plus ancienne, l’utilisation de l’éventail comme bloc notes est attestée indirectement par la coutume d’utiliser l’éventail pour faire passer des messages comme des poèmes d’admiration, des rendez-vous galants ou des reproches. Les histoires et contes romantiques pullulent de ces indications poétiques où l’éventail joue le rôle d’intermédiaire entre deux amoureux. L’éventail est toujours un cadeau apprécié : les Japonais les offrent non sans avoir rédigé un petit mot à l’adresse de son destinataire. L’éventail déployé étant toujours proche des yeux de son propriétaire, le message l’est aussi régulièrement, donnant plus d’emphase aux petits mots qui y sont inscrits. Offrir un éventail est toujours considéré comme un signe d’amitié ou de bienveillance fort au Japon.

Dans son article « Le Lore of the Japanese Fan », U. A. Casal résume joliment la différence entre l’éventail plié et l’éventail écran pour un Japonais « The ōgi is proudly personal, the uchiwa humbly communal. » : l’éventail ōgi est fièrement personnel tandis que l’uchiwa est humblement commun.

Étant à la fois un objet de représentation social et un objet hautement personnel, l’éventail ōgi devint un objet d’art pour les aristocrates et les érudits. Au XVIIIe et XIXe siècle, des sommes délirantes étaient dépensées auprès des artistes les plus en vue pour l’ornementation des éventails. Le choix du sujet de l’œuvre peinte était incroyablement périlleux. Il conditionnait les sujets de conversations à venir, permettait de définir les goûts personnels du propriétaire qui en cas de faute esthétique majeure risquait la honte sociale.
Les classes populaires pouvaient quant à elles s’offrirent des éventails décorés de xylographies, des gravures sur bois reproductibles à de nombreux exemplaires.

Il devint également à la mode de collectionner les feuilles d’éventails – car la mode aime le changement mais on ne balançait pas aux ordures une feuille d’éventail peint par un Ogata Kōrin (1658 – 1716) ou son frère Ogata Kenzan (1663 – 1743) – et le shogunat Tokugawa (1603 – 1867) mis à la mode les panneaux sur lesquels étaient présentées des feuilles d’éventails. Le jeu consistant à n’avoir que des artistes de renom, évidemment.

Ogata Kōrin, peinture pour éventail
MET Museum
©MET Museum

Ogata Kenzan, peinture pour éventail

 


Hon’ami Kōetsu (1558-1637)
Eventails et nuages au-dessus de rochers et d’eau
Smithsonian’s museums of Asian art
National Mall
Washington DC, USA
©Smithsonian’s museums of Asian art

Quant aux matières constituant la monture de l’éventail, le Japon apprécie la sophistication. Les éventails laqués ou nacrés sont des oeuvres d’un grand raffinement. La plupart des structures d’éventails étaient et sont toujours en bois, avec une préférence pour le bois de Hinoki aussi appelé « faux cyprès », un bois odorant parfumant ainsi agréablement l’éventail ōgi. En Asie du sud-est, les éventails sont souvent fabriqués en bois de santal leur conférant un parfum très agréable s’exprimant d’autant plus lorsque l’on s’évente avec.

Eventail à lames de santal ajourées, Chine, 1870

Enfin, l’éventail est culturellement indissociable du théâtre japonais, des Geisha et des arts martiaux.
Dans le théâtre japonais, Nô ou Kabuki, quasiment tous les acteurs possèdent un éventail. Cet accessoire permet de donner de l’emphase aux gestes et de déterminer le caractère et la nature de chaque personnage. Le théâtre japonais présente une mise en scène très épuré et l’éventail tient plusieurs rôles importants dans le déroulement d’une pièce puisqu’il peut tout aussi bien incarner un objet (une épée, une rame, un plateau, un couteau) ou encore un élément de l’environnement (le soleil, la neige, la pluie).

Dans cette vidéo, le Monsieur explique d’abord comment utiliser l’éventail pour faire comprendre que l’on boit un verre de sake, ou comment on verse du sake. L’ouverture de l’éventail peut ensuite symboliser la floraison d’une fleur ou bien illustrer un couteau venant couper les tiges des fleurs pour en faire un bouquet avant de servir de plateau pour présenter les fleurs fraichement coupées.
Derrière sa manche, l’éventail illustre le lever du soleil puis le vent puis la neige tombant du ciel, ensuite (mon préféré) la pluie, suivie de la bruine.
L’éventail refermé peut illustrer une épée que l’on sort de son fourreau avant de se mettre en garde.

L’éventail est encore plus indispensable aux geishas, sans lui, leur art serait inconcevable. La danse de l’éventail mai-ōgi consiste en un enchaînements de pose dépeignant une histoire. Durant cette danse, l’éventail est artistiquement manipulé par la geisha qui l’ouvre, le ferme, le fait virevolter, empruntant au théâtre ses significations. Régulièrement elle utilise deux éventails incarnant parfois deux entités qui dialoguent, la geisha étant alors l’auteur de l’histoire qui se trame entre les deux objets.

Finalement, l’éventail plié ōgi inventé par les Japonais est aujourd’hui le type d’éventail le plus célèbre au monde. C’est lui qui parvint en Europe à la Renaissance et qui fut introduit par Catherine de Médicis à la Cour de France. Partout en Asie, de la Birmanie à l’Indonésie en passant par la Chine, le Vietnam ou les Philippines, l’éventail brisé a imprégné la culture et l’on reconnaît régulièrement son caractère sacré ou, du moins, extrêmement respectable. Il est régulièrement l’attribut des élites et des divinités, réservé aux danses et au théâtre.
On a pu le voir aussi employé dans plusieurs arts martiaux où il permet de surprendre l’adversaire pour le désarmer. Souvent, les enchaînements chorégraphiés qui permettent de retenir les techniques donnent un ton très comique à ces simulacres de combat lorsqu’ils sont présentés à plusieurs.


Chez Disney aussi ils ont le sens de l’humour
Mulan, 1998

SOURCES :

– CASAL, U. A. “The Lore of the Japanese Fan.” Monumenta Nipponica, vol. 16, no. 1/2, 1960, pp. 53–117. JSTOR
– Collectif, Oriental Fans, The Fitzwilliam Museum
(http://www.fitzmuseum.cam.ac.uk/gallery/fans/oriental.html)
– de DALLEY, Myths from Mesopotamia: Creation, The Flood, Gilgamesh, and Others, OUP Oxford, Collection Oxford World’s Classics, 2008
– GUILHOU N. et PEYRÉ J., La mythologie égyptienne, Poche Marabout, Hachette, Paris, 2005
– GUILLEMOZ A., La Chamane à l’Éventail, récit de vie d’une mudang coréenne, Éditions IMAGO, 2010
– HARKINS, William E. “THE JAPANESE FAN IN JAPANESE PRINTS.” Impressions, no. 18, 1994. JSTOR
– Kilmer, A. D. (1987). The symbolism of the flies in the Mesopotamian flood myth and some further implications. 1987.
– METEVELIS P., Japanese Mythology and the Primeval World: A Comparative Symbolic Approach, IUniverse, 2009
– MIKALSON Jon D., Ancient Greek Religion, Wiley-Blackwell, 2011
– MILLER, Alan L. “Of Weavers and Birds: Structure and Symbol in Japanese Myth and Folktale.” History of Religions, vol. 26, no. 3, 1987, pp. 309–327. JSTOR
– PAUL A., BÉELZÉBUL ou BELZÉBUTH, Universalis (site en ligne)
– SUBES Marie-Pasquine. Art et liturgie : le flabellum et l’ostension de la patène dans le cérémonial de la messe. In: Bibliothèque de l’école des chartes. 2004, tome 162, livraison 1. pp. 97-118
– Article concernant la divinité Pazuzu : http://www.histoiredelantiquite.net/archeologie-proche-orient/pazuzu-un-demon-assyrien-bien-moderne/

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