CORNE CHINOISE AUX YIJI

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EXTRAIT DU DOSSIER

Cet ivoire que nous présentons est celui d’un mammouth. Provenant majoritairement de la banquise sibérienne ou de Russie, les ivoires de mammouth possèdent la spécificité d’être très rugueux, très calleux à l’extérieur mais d’offrir une magnifique teinte de blanc crémeux à l’intérieur. Leur séjour de plusieurs milliers d’années dans la glace les a rendu extrêmement dur et sec. Cette couche sombre ressemblant à de l’écorce d’arbre et cette dureté sont les meilleurs indices permettant de reconnaître un ivoire de mammouth à l’œil nu.
Cet ivoire mesure 47,5 de hauteur et 93 de longueur. Il est présenté sur un socle en bois exotique sculpté. On distingue sur cet ivoire quatre groupes de personnages majoritairement féminins. De gauche à droite, nous voyons un premier groupe composé de cinq femmes et deux hommes : un debout et un accroupi sous un arbre, un deuxième groupe de trois femmes et deux enfants, un troisième groupe de quatre femmes et, enfin, un dernier et quatrième groupe composé de trois femmes. Les scènes se situent dans un jardin privé fermé par un mur et possédant une grande porte principale et centrale, et une seconde porte, plus petite, à droite.
Dans le premier groupe à droite, deux femmes portent un instrument de musique. L’une d’elle porte une flûte (xiao) et l’autre une cithare à 4 cordes (pipa). Une troisième tenant un éventail se tient à coté de la musicienne à la flûte et semble accompagner, peut-être au chant, ses deux compagnes. À gauche une quatrième femme porte un objet vers une cinquième qui, tenant elle aussi un éventail, est assise au bord d’un pont. Enfin, les deux hommes à droite semblent écouter le groupe féminin.
Le groupe central présente une femme s’exerçant à la peinture aidée de deux amies qui tiennent le rouleau sur lequel elle peint. Un jeune enfant fait de son mieux pour aider à maintenir le rouleau tendu. À gauche, une enfant chahute dans le kimono de la femme à droite.
À leur droite se tient une partie de jeu de Go où s’affrontent deux femmes, attentivement observées par deux amies spectatrices.
Puis tout à droite, trois femmes portant des kimonos différents de celui des autres, observent les scènes sans être occupées à rien d’autre.Les trois activités présentées ici sont celles que tout lettré et personne de haut rang chinois se devaient de connaître et de maîtriser : la musique1 , le jeu de Go2 et la calligraphie et la peinture. Ces talents leur étaient indispensables pour cultiver leur être intérieur. L’autre catégorie qui ne devait pas ménager son éducation dans ces trois domaines était celle des courtisanes.
Les courtisanes chinoises (yiji) appartiennent, avant la fin du XIXème siècle, à une longue tradition de femmes éduquées et parfois savantes comme elles ont pu être décrites dans les textes de la dynastie des Song (960 -1279) ou des Ming (1368 – 1644). Dans la culture chinoise, il est important de différencier les courtisanes des prostituées. Les courtisanes ont pour rôle de distraire leurs clients, d’où l’importance de leur éducation en musique et en chant, au jeu de Go ou à la peinture et la calligraphie qui, selon leur maîtrise, seront source d’admiration. Selon un adage chinois, elles « vendent leur art, pas leur corps »3 . En réalité, les courtisanes de haut rang (yiji) sont rarement engagées dans des relations sexuelles avec les hommes à qui elles tiennent compagnie. Si c’est le cas, le prétendant doit passer plusieurs longues étapes de séduction à l’issu desquelles la courtisane choisira ou pas d’en faire un de ses clients privilégiés.
Les courtisanes (yiji) sont divisées en deux sous catégories : les Shuyu et les Changsan. Les premières sont les plus sophistiquées et sont les favorites des clients les plus élevées de la société. C’est à cette catégorie que nous avons affaire dans notre ivoire. En effet, avant 1821, la majorité des courtisanes et des prostituées exerçaient leurs activités à Shanghai, là où se trouvaient les hommes les plus importants
Detail-corne-aux-yiji-dossier-art-marielle-brie-portfolio-1Detail-corne-aux-yiji-dossier-art-marielle-brie-portfolio-2Detail-corne-aux-yiji-dossier-art-marielle-brie-portfolio-3de Chine. On les trouvait sur les bateaux amarrés le long de la rivière Huangpu d’où l’expression chinoise de « bateau de fleur » employée pour parler des maisons closes. Or, à partir de 1821, les courtisanes les plus en vue et les plus sophistiquées s’installent à l’intérieur des murs de la ville4. Notre ivoire sculpté laisse très clairement voir ce mur maçonné et ses deux portes. Les courtisanes débutent leurs carrières très jeunes, souvent à 5 ans ou 10 ans5. Ces enfants sont souvent issues de milieux modestes et vendues par leurs parents à une Madam6 qui se chargera de faire leur éducation et les entraînera à pratiquer au mieux l’art de divertir leurs clients. L’enseignement en musique et en chant était dispensé par des musiciens. Ces derniers avaient d’ailleurs un droit de regard sur l’entrée en profession des courtisanes.
De plus, pour ouvrir une maison de Shuyu, les Madam devaient payer la somme de 30 tael7 à la guilde des musiciens8. Les deux hommes près des femmes à gauche sont probablement leurs maîtres de musique et de chant. Notre ivoire laisse donc penser que ces courtisane s’exercent et peut-être aussi enseignent-elles aux plus jeunes. Les deux enfants peuvent ainsi tout aussi bien être de futures yiji ou bien un enfant d’une des courtisanes. La femme assise à l’extrémité gauche correspond parfaitement au portrait d’une Madam. Sa tenue différente, son regard embrassant toutes les femmes occupées à s’exercer la distingue du reste du groupe. D’autant plus qu’elle fait le geste de l’enseignement de la main gauche . Enfin, les fleurs sont souvent choisies comme symbole des courtisanes.
On représente donc régulièrement cette catégorie de femme accompagnée de paniers fleuris ou portant des bouquets de fleurs. Notre ivoire ne déroge pas à la règle.
Par ailleurs, une autre plante à la forme phallique très suggestive est placée à droite de la porte principale et se laisse sûrement voir de l’extérieur.Detail-corne-aux-yiji-dossier-art-marielle-brie-portfolio-4 Les clients ne peuvent donc pas se tromper !
Les maisons closes chinoises, et notamment les plus célèbres de Shanghai, disparurent au début du XXème siècle. L’afflux de Chinois chassés par les rébellions au début des années 1860 et l’arrivée des Occidentaux fit diminuer la demande de courtisanes – qui n’offraient qu’à leurs clients favoris des relations sexuelles – au profit des prostituées n’appartenant donc pas à la catégorie des yiji. Le statut de courtisanes disparut peu à peu mais demeure un élément indissociable de la culture chinoise d’avant le milieu du XIXème siècle.Notre ivoire de mammouth a donc été sculpté avec la volonté de montrer l’élégance et la grande culture des courtisanes. Il est postérieur à 1821.

 

1 La cithare était alors l’instrument privilégié car il aurait été pratiqué par Confucius. Il est également cité dans le Classique des Vers (anthologie des textes allant du XIème siècle au Vème siècle av. J.-C., il est un des rares textes à avoir survécu à la destruction des livres menée par l’empereur Qin Shi Huangdi en 221 av. J.-C.) On distingue la cithare à sept cordes (guqin) de celle à quatre cordes (pipa).
2 Nom du jeu d’échec chinois
3 Mai yi bu mai shon
4 HENRIOT C., Chinese courtesans in late Qing and early republican Shanghai (1849-1925), p.36
5 HENRIOT C., Chinese courtesans in late Qing and early republican Shanghai (1849-1925), p.45
6 Pourvoyeuse tenant une maison de courtisanes. Elle se rémunère par les dépenses de ses clients aux jeux, en boissons et nourriture, plus la prestation des courtisanes. Ces dernières qui sont entretenues par Madam, conservent les cadeaux que leurs clients leurs offrent.
7 Mesure de poids et monnaie chinois. Au milieu du règne des Ming, un tael valait environ 660,8 yuans d’aujourd’hui. La somme de 30 tael (à la valeur sous le règne des Ming) équivaut aujourd’hui à environ 2940€.
8 Cette pratique disparue dans les années 1870 – 1880 (HENRIOT C., Chinese courtesans in late Qing and early republican Shanghai (1849-1925), p.39)

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