Printemps : Histoire de la Couronne de Fleurs

Accueil / Objet d'Art Européen / Printemps : Histoire de la Couronne de Fleurs

Alors que les médias s’écharpent pour savoir qui du gouvernement ou de l’équinoxe de printemps 2018, tombant un 20 et non un 21 mars, est le plus disruptif, je t’invite à gambader dans les prés fleuris de ce primus tempus (premier + temps = printemps). Et pour parfaire ce tableau charmant, ceins donc ton honorable tête d’une élégante couronne de fleurs.

 

Que c’est flatteur !

 

À Rome on fait comme les Romains

Personnifié durant l’Antiquité romaine par la nymphe Flore dont chaque pas faisait éclore mille et une fleurs, le printemps est pour d’évidentes raisons la première des saisons. Il est le symbole même de l’incroyable vitalité de la nature, de sa renaissance annuelle après l’hiver funeste qui laisse peu de place à la vie.

Bassin de Flore à Versailles 
Jean Baptiste Tuby (1635-1700)
©WahooArt.com

Les premières couronnes de fleurs sont, dit-on, l’invention de la fleuriste Glycera, amante du peintre Pausias (actif à Sicyone dans le Péloponnèse vers 380 – 370 av. J.C) qui la représente en plein travail. Une autre version (la mienne) propose que Glycera en business woman avertie ait monté un plan de communication béton (plutôt en opus piscatum dans ce cas là #humour d’archéologue) en mobilisant les talents et le réseau de son peintre d’amant. Habile.

Puis, les Romains innovent dans le domaine de la couronne de fleurs en créant des coronae hibernae, des couronnes d’hiver, faites de copeaux de corne teints de différentes couleurs. Preuve que l’ornement de tête est très demandé. Puis viennent les corollaria, des couronnes de fleurs faites de très fines lamelles de bronze doré, d’argent ou d’or. Cependant, il semble qu’ils n’aient pas été les premiers dans ce domaine, en témoigne ces délicates couronnes de fleurs… en or :

Couronne en or de la reine Meda
Découverte dans l’antichambre de la tombe de Philippe II (382 – 336 av. J.C.)
336 avant notre ère
Musée des Tombes Royales d’Aigai, Vergina
©Alain Truong

 

Moins fleuri mais toujours dans le thème végétal
la couronne de feuilles de chêne en or
Seconde moitié du IVe siècle avant J.C.
Vergina, sanctuaire d’Eukleia, Théssalonique
©Hellenic Ministry of Culture and Tourism / Archeological Receipts Fund

 

Éléments de couronne argile peinte
(pour les pauvres qui n’ont pas le bon goût de porter de l’or) 

seconde moitié IVe – IIIe siècle avant J.-C.
Aile Sully, premier étage
Musée du Louvre
©RMN

L’époque romaine ne manque pas de témoignages sur le grand intérêt des Romaines et Romains pour les corona rosacea, image emblématique du réveil de la nature avec ses fleurs roses et violettes. Pline en témoigne :

« Les Romains n’avaient dans leurs jardins qu’un très petit nombre d’espèces de fleurs à couronnes, et presque uniquement les violettes et les roses »
(Histoire naturelle livre XXI, X)

 

Les corona e floribus laissaient quant à elles plus de place à la création puisque ces couronnes se composaient de fleurs cultivées ou sauvages parmi lesquelles l’épine (ou rose sauvage), le liseron des haies, le souci, le chèvrefeuille ou cyclamen, le mélilot, le bellium, le genêt, le laurier-rose et l’anthémis.

Pourtant, ne vas pas t’imaginer que le glorieux peuple romain se baladait à longueur de journée en toge, une couronne de fleurs sur la tête à s’empiffrer de pancréas de biche aux pruneaux, tu te plantes lourdement. On ne déconnait pas avec les couronnes de fleurs dont le port était réglementé. Ce n’était tellement pas un sujet de plaisanterie que certains ont fait de la taule pour port de couronne prohibé. Un certain banquier L. Fulvius en fit les frais durant la seconde guerre punique (218 – 202 av. J.C), c’est encore une fois Pline qui nous rapporte les mésaventures de ce banquier badass qui osa porter une couronne de roses probablement durant la période des « jeux sacrés » au cours de laquelle lesdites couronnes sont des objets prestigieux.

 

Détails d’une fresque de la villa des Mystères à Pompéi 
La femme à droite, sûrement une servante, porte une couronne de fleurs et feuilles
preuve que le port de cet accessoire touche toute la société

Pompéi, 60 av. J.C.

Car les couronnes de fleurs jouaient un rôle essentiel dans les pratiques religieuses païennes de l’antiquité. Un rôle si fort que nous en conservons encore aujourd’hui l’héritage sans vraiment le savoir. Durant l’époque romaine, les couronnes de fleurs étaient destinées à parer les objets que l’on consacrait aux divinités ainsi qu’aux animaux destinés aux sacrifices. De la même manière, on se coiffait d’une couronne de fleurs en l’honneur des dieux certains jours de l’année. Cette pratique a tout à voir avec la renaissance symbolisée par le printemps et par Flore : la renaissance, c’est l’immortalité or seuls les dieux sont immortels.

C’est aussi la raison pour laquelle les Romains offraient des couronnes de fleurs aux morts : les morts étant considérés comme des divinités dans le contexte de l’important culte romain des ancêtres. Pratique que l’on a conservée aujourd’hui avec les couronnes mortuaires.

 

La couronne de fleurs : de l’enluminure médiévale à l’influenceuse Instagram, il n’y a qu’un pas

Tu te demandes certainement, avec la sagacité qui te caractérise, comment cette pratique païenne de la couronne de fleurs a pu se transmettre avec l’avènement de la chrétienté qui, on le sait, ne porte pas dans son cœur les traditions romaines, notamment toutes celles qui comportent des lions n’ayant pas mangé depuis longtemps. Et bien cela ne s’est pas passé sans mal, mais pour faire passer la pilule aux païens, les chrétiens leur ont accordé une ou deux activités manuelles inoffensives en souvenir de ce bon vieux temps où ils se roulaient dans la fange polythéiste.

Parmi ces pratiques, on trouve la couronne de fleurs accompagnant les mariages. La future mariée portait sous son voile une couronne de fleurs de sa composition, fleurs qu’elle avait elle-même cueillies et choisi parmi des fleurs prometteuses de fruits, des branches toujours vertes à l’odeur agréable (comme le laurier, le myrte et le romarin) et de l’herbe des champs semés. Cette couronne bien que portée par la jeune fille était destinée aux divinités de la nature (coucou Flore) afin de favoriser sa fécondité et sa pureté.

Peu à peu cet usage chez les Chrétiens prit une signification nouvelle et devint le symbole de la victoire sur les passions (dixit Saint Chrysostome, Hom. IX in 1 Tim.) parce qu’être chaste à cette époque c’est trendy, et c’est pas fini.

C’est avec le Moyen-Âge et l’Amour Courtois que la guirlande de fleurs rappelle cette symbolique liée à l’épanouissement de l’amour. Les enluminures sont en ce sens très riches d’exemples présentant le motif de la couronne de fleurs qui transcrit trois étapes chronologiques dans la relation amoureuse :

 

L’amour naissant où la Dame tresse des fleurs souvent offertes
par son chevalier (que l’on aperçoit à la fenêtre)

Émilie dans son jardin (Théséide de Boccace, vers 1340)
 Barthélémy de Eyck (1415-1472), dit le Maître du roi René
entre 1460 et 1465
Vienne, Bibliothèque nationale d’Autriche
©UtPictura18

 

L’amour qui s’affermit, les deux personnages sont « couronnés » de fleurs
mais encore séparés, la Dame est un peu en retrait
Codex Manesse, Suisse, entre 1305-1315

 

L’amour confirmé, figuré par le couronnement de l’amant
Codex Manesse, Suisse, entre 1305-1315

 

Presque toujours, ces couronnes sont des couronnes de roses, fleurs dont le symbolisme est basé sur le nombre de pétales. Ce sont les roses à cinq pétales qui se rencontrent le plus régulièrement, chaque pétale correspond à un sens et ainsi la fleur symbolise l’amour sensuel. Et comme ce serait dommage de ne pas coller un peu de religion dans tout ça, note bien que la tradition exégétique chrétienne considère que les cinq sens sont autant de degrés vers l’amour de Dieu.

Aujourd’hui encore il est très fréquent chez les jeunes mariées d’arborer une couronne de fleurs dans les cheveux bien qu’on ait oublié sa symbolique. La couronne de fleurs est de nos jours associée au printemps, à la renaissance de la nature. Je n’irai pas à dire qu’elle fonctionne comme un attribut de Flore transformant toutes celles qui la portent en nymphe printanière (j’ai des contre-exemples) mais on ne peut nier que son esthétique est aujourd’hui plus proche de la conception païenne que de la vertu chrétienne.

 

Tiare Leuchtenberg par Chaumet
1830 -1840

 

Tiare en diamants, 1874
Anciennement dans la collection de Mathilde von Württemberg, Princesse von Urach, Comtesse von Württemberg (1854-1907)
Vendue par Sotheby’s le 15 novembre 2017 à Genève

 

 

SOURCES :

  • Amigues Suzanne. L. Bodiou, D. Frère et V. Mehl (dir.), Parfums et odeurs dans l’Antiquité(2008) ; A. Verbanck-Piérard, N. Massar, D. Frère (éds), Parfums de l’Antiquité. La rose et l’encens en Méditerranée (2008) . In: Topoi, volume 16/2, 2009. pp. 395-420.
  • GONTERO, Valérie. « Cointises et Atours » : la chevelure dans Le Livre du Chevalier de la Tour Landry pour l’enseignement de ses fillesIn :  La chevelure dans la littérature et l’art du Moyen Âge [en ligne]. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 2004 (généré le 20 mars 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pup/4207>. ISBN : 9782821836990. DOI : 10.4000/books.pup.4207.
  • Guillaume-Coirier, Germaine. “En Prison Pour Une Couronne De Fleurs (Pline L’Ancien, NH XXI, 8-9).” Latomus, vol. 69, no. 3, 2010, pp. 778–791., www.jstor.org/stable/41547971.
  • Jean-Yves Guillaumin, Le nom du « corollaire » , Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes 2003/2 (Tome LXXVII), p. 225-234.
  • Metz René. La couronne et l’anneau dans la consécration des vierges. Origine et évolution des deux rites dans la liturgie latine. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 28, fascicule 2, 1954. pp. 113-132;
  • Schrijnen Jos. La couronne nuptiale dans l’antiquité chrétienne. In: Mélanges d’archéologie et d’histoire, tome 31, 1911. pp. 309-319;
  • ROY, Bruno. Archéologie de l’amour courtois : Note sur les miroirs d’ivoireIn :  Miroirs et jeux de miroirs dans la littérature médiévale [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2003 (généré le 20 mars 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/31896>. ISBN : 9782753546103. DOI : 10.4000/books.pur.31896.

 

 

 

 

 

 

 

Suis et aime Objets d'Histoire ici
Les articles du même thème

Laissez un commentaire