Lumière et cervidé – Histoire du Bougeoir

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Ce week-end, c’était la Journée de la Nuit, une manifestation nationale qui encourage à redécouvrir la nuit en éteignant tout les éclairages artificiels électriques. L’occasion rêvée pour ressortir les vieux bougeoirs et chandeliers de mamie, car malgré tout, vous n’êtes pas nyctalopes.

Ce bougeoir médiéval en forme de cerf a été vendu par l’étude Prunier à Louviers. Il est caractéristique des productions de l’ouest du Saint Empire Germanique (962 – 1806) et des régions flamandes.

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© Gazette de l’Hôtel Drouot

 

Par sa forme zoomorphe, il est très représentatif de l’idée que l’homme se fait à cette époque de la lumière. Loin des théories de la physique, découvrons comment Bambi est au Moyen-Âge une lumière dans la nuit.

 

Dieu est une Biche

Dans l’iconographie chrétienne, le cerf est l’équivalent du chat de notre époque. Si le Moyen-Âge avait eu internet, il nous aurait collé du cerf à toutes les sauces (coucou les hipsters).

À cette époque, le cerf bénéficie d’une image très positive validée et tamponnée conforme par la Bible et les auteurs antiques (dont Pline). L’Église l’apprécie pour son caractère peureux, caractère qui justement faisait dire aux Romains que le cerf n’était pas un gibier de bonhomme, préservant ainsi l’animal de la chasse intensive.

Au contraire, l’Église catholique en a un peu marre de voir tous les mecs en âge de partir en croisade se faire bouffer par des ours – gibier hautement valorisé par les Romains – et surtout, de les voir parfois entrer en transe lors des combats au corps à corps avec l’animal. Ça sent le paganisme, les dieux à moitié à poil et les trucs avec les incantations ; pas vraiment la came de l’Église. Il lui semble plus à propos de suivre gentiment le dieu unique en restant en vie pour que le susdit Dieu ait plus de larbins fidèles. Ainsi, et dans l’unique but de valoriser la chasse au cerf, elle dégaine l’arme fatale : les récits hagiographiques de Saint-Hubert ou Saint-Eustache. Saint-Hubert, qui n’est pas qu’une marque de beurre, était un chasseur invétéré qui en consacrant toujours plus de temps à sa passion, s’éloignait de Dieu. Pour lui remettre les idées en place, Dieu fit apparaître la croix du Christ entre les bois d’un cerf et prit sa grosse voix de Dieu pour qu’Hubert retourne gentiment à l’église. Et ça fonctionne.

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Saint Eustache se fait remonter les bretelles par Dieu via un cerf.
Psalterium cum canticis St Eustace, circa XIIIe siècle

Même combat (si je puis dire) avec Saint-Eustache, général romain grand amateur de chasse qui eut la même vision et se convertit, ainsi que sa famille, à la religion catholique avant qu’ils ne finissent tous brûlés vifs.

Le cerf est aussi garanti sans BPA comme symbole de résurrection : ses bois, qu’il perd en février, repoussent miraculeusement peu de temps après symbolisant le renouveau de la vie, à l’image de la résurrection du Christ.

L’Église s’appuie aussi sur le jeu de mot entre cervus et servus proposant une métaphore de l’amour salvateur : le cerf (cervus) est le Sauveur (servus). Mais l’Église a ses limites et ne semble pas voir le mal à buter métaphoriquement son servus en butant du cervus alors même qu’elle assène d’une régulière et mortifère culpabilité son fidèle pour avoir laisser mourir le Christ sur la croix. Mais passons.

 

La Religion Catholique est Mauvaise Joueuse

Pourtant, l’image positive du cerf n’est pas nouvelle. Sans parler des nombreuses représentations de l’animal dans l’art pariétal, sa symbolique ancienne de renouveau souvent associée à une puissance divine est déjà présente dans les croyances des peuples gallo-romains comme l’atteste le dieu Cernunnos dont le nom est attesté par une inscription gallo-romaine du pilier de Nautes découvert au XVIIIe siècle sous le chœur de Notre-Dame de Paris (#ironiedelhistoire).

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 Cernunnos sur le pilier de Nautes conservé au Musée de Cluny à Paris

 

Ce dieu dont on sait peu de chose serait vraisemblablement l’incarnation du cycle biologique de la nature. Reflétant la vie et la mort de tout être, il s’incarne dans l’image du cerf par la symbolique de la perte et de la repousse de ses bois. Les bois tombant à terre mais s’élevant toujours à nouveau font du cerf un médiateur entre ciel et terre et par sa nature divine, il est un animal solaire, de lumière.

Cette image antique correspond idéalement au concept de puissance de vie et de mort sur les hommes, puissance incarnée par un dieu unique et chrétien . L’Église y voit par conséquent de la concurrence déloyale (même si elle est arrivée après) dans sa mission d’évangélisation des païens et décide de faire de ce bon vieux Cernunnos une incarnation du démon (avec ses vilaines cornes pas mignonnes) mais garde le cerf (qui porte précisément les mêmes vilaines cornes pas mignonnes mais avec plus de style donc ça va) et sa symbolique pour faire passer la pilule aux nouveaux convertis.

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Chaudron de Gundestrup représentant Cernunnos, IIe siècle av. J.-C
Musée national du Danemark

Concept Démiurgique ou Pourquoi la Lumière Rassure 

Alors quel rapport entre Bambi et le bougeoir ? Et bien, c’est la seule et unique fonction du bougeoir est de « porter la lumière ». Et le cerf, tu vas voir, est très lié au portage de lumière.

Remettons donc les choses au clair. La symbolique de la lumière est à peu près la même dans toutes religions, qu’elles soient polythéistes ou monothéistes. Et quasiment toutes les religions, la clarté obtenue grâce à la lumière a été associée à des connotations morales souvent manichéennes : le Bien s’oppose au Mal et la Lumière s’oppose aux Ténèbres.

Ainsi, les grandes cosmogonies ont en commun un chaos initial duquel émerge l’ordre – grâce à la lumière qui s’oppose à l’obscurité et l’abîme ; la lumière porte alors une symbolique de création. Cette première séparation entraine la création des grandes oppositions fondamentales : l’avant et l’après, le haut et le bas, la nuit et le jour. Ces oppositions liées à la genèse de la vie créent des variations régulières (nuit et jour), qui déterminent les saisons, les cycles de mort et de renaissance, visibles par l’homme sous la forme d’une lumière croissante et décroissante entre solstice d’hiver et solstice d’été.

Or, toutes les civilisations ont célébré ces jours précis de l’année que sont le solstice d’été (le jour le plus long) et le solstice d’hiver (le jour le plus court). Alors que le premier célèbre les premières moissons et l’intensité lumineuse maximale du soleil ainsi que la descente progressive vers des jours plus courts (plus « ténébreux »), le second voit la domination de l’obscurité et du froid mais annonce l’avènement de la lumière. Et c’est sans surprise que ce dernier a été vu et compris comme une métaphore de la création divine en des temps de profonde obscurité, symbolisant aussi la victoire sur la mort grâce à l’éternelle régénération du soleil.

Tu as compris que le cerf symbolisait la régénérescence bien avant la naissance de la religion chrétienne. Placé aux côtés du dieu Cernunnos qui porte ses bois, il appartient à la fois au monde terrestre et au monde divin. Sa ramure lors du solstice d’été atteint sa taille maximale, sa plus grande beauté, tout comme le solstice d’été marque l’intensité lumineuse la plus forte de l’année. Passé ce jour, les bois du cerf, tout comme la lumière, faibliront jusqu’à tomber le jour du solstice d’hiver qui  annoncera quant lui a le début d’un renouveau et ainsi de suite.

Au Moyen-Âge, cette symbolique associée au cerf était si forte que les grands personnages, à leur mort, exigeaient d’être inhumé dans une peau de cerf, comme le fut Louis VII (1120 – 1180) : « Si les rois ont voulu être inhumés dans une peau de cerf nappant leur dépouille mortelle, c’est qu’elle a la vertu, elle qui vivante ressuscitait chaque année par ses bois, de montrer à l’âme le chemin de la vie éternelle » (Pierre Moinot, Anthologie du cerf, 1987).

Nous y voilà. Les connotations morales associées à la lumière se mêlent à la symbolique immémoriale de régénérescence du cerf. La lumière qui s’oppose aux ténèbres, celle qui crée et rythme la vie, celle que tout homme aspire naturellement à aimer autant qu’il craint l’obscurité, c’est aussi celle d’une bougie qui éclaire l’obscurité. Le renouvellement des bois du cerf est donc sans aucun doute possible l’élément qui a contribué à la sacralisation de l’animal. Sur notre bougeoir, sa ramure gigantesque, magnifique, dans laquelle la flamme de la bougie se reflétait, était un gage de renouveau, une assurance qu’après les ténèbres viendrait la lumière.

Bougeoir au cerf en laiton coulé
Travail belge ou allemand, XVe siècle
© Galerie Liova, Paris

Ce qui est usant finalement, c’est que l’Église qui a lutté de toutes ses forces contre les croyances païennes, a finalement repris ses codes. Cette fascination pour le cerf et sa symbolique est d’autant plus saisissante qu’elle se retrouve à l’autre bout du monde avant même qu’aucun Chrétien n’y foute les pieds.

Les « pierres à cerf », des mégalithes mongoles et sibériens datant du Ier et IIe millénaire avant J.C., portent des représentations proéminentes de cerfs, dont les bois retiennent parfois un disque solaire. Ces stèles présentent « en leur sommet, deux cercles de tailles différentes [qui] semblent représenter le soleil et la lune. Le soleil est parfois rayonnant comme figuré sur la stèle conservée au musée de la ville de Tsetserleg. Au-dessous des astres, dans la partie médiane, des cerfs aux longs bois enroulés, s’élancent vers le haut ou vers le bas de la stèle. Quant à la base du monument, elle est marquée de boucliers, de poignards, de haches et d’arcs. » Cette codification évoque une cosmologie où les trois thèmes iconographiques seraient à mettre en relation avec le ciel, évoqué par les astres, avec un domaine intermédiaire évoqué par les cerfs et avec le monde terrestre illustré par les armes. Chaque espace est différencié l’un de l’autre par une ligne nette parfois traversée par un cerf. L’évocation du passage de l’animal d’un monde à l’autre est sûrement une clef de compréhension de ces stèles.. De plus, les scientifiques s’accordent à penser que le cerf portait, comme pour les populations européennes, un rôle de médiateur entre le monde terrestre et les mondes invisibles célestes et de l’au-delà.

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Pierre à cerf en Mongolie
© Clio.fr

Un simple bougeoir médiéval peut dévoiler une symbolique insoupçonnée. Comme beaucoup d’objets du quotidien, il recèle une part de la fascination humaine pour les mystères de la vie terrestre, des mystères toujours d’actualité. Bien qu’aujourd’hui, les lumières dans la nuit soient des robots spatiaux qui explorent une minuscule partie de notre univers, la bougie en forme de cerf demeure un classique de la déco de Noël. Cette journée de la Nuit est aussi l’occasion de revenir à des lumières plus mystérieuses que les LED.

 

SOURCES :

  • GOMEZ DE SOTTO J. et de MULDER G., « Ni du Hallstatt, ni de La Tène, mais du Moyen Âge, ou les pièges de la stylistique. Le cerf en bronze de Durtal, la « fibule à masques » ou anse d’Angers, le trépied à protomés zoomorphes de Nantes, le mors de Saint-Hilaire-du-Bois », Revue archéologique de l’Ouest
  • MAGAIL J., L’art des «pierres à cerfs» de Mongolie. In: Arts asiatiques, tome 60, 2005. pp. 172-180;
  • MOINOT P., Anthologie du cerf, Hatier, Paris, 1987
  • RONNBERG A., Le livre des symboles, Taschen, Paris, 2010
  • PASTOUREAU M., Bestiaire du Moyen-Âge, Seuil, Paris, 2011
  • VENNER D., Dictionnaire amoureux de la chasse, Plon, Paris, 2006
  • http://expositions.bnf.fr/bestiaire/
  • http://www.persee.fr
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