Si la couronne de fleurs célèbre le primus tempus (premier + temps = printemps) à nos yeux naïfs, elle porte en elle des vertus de renaissance qui ne furent jamais pris à la légère jusqu'à l'arrivée d'Instagram.

À Rome, on fait comme les Romains

Personnifié durant l’Antiquité romaine par la nymphe Flore dont chaque pas faisait éclore mille et une fleurs, le printemps est pour d’évidentes raisons la première des saisons. Il est le symbole même de l’incroyable vitalité de la nature, de sa renaissance annuelle après l’hiver rigoureux qui laisse peu de place à la vie.

Cette sublime Flore de René Fremin (1672 – 1744) en terre cuite précède la sculpture en marbre (aujourd’hui au Louvre) qui orna la cascade rustique du parc de Marly.

René Fremin, Flore, sculpture signée et datée de 1707. © Alexis Bordes

Les premières couronnes de fleurs sont, dit-on, l’invention de Glycera, fleuriste et amante du peintre Pausias (actif à Sicyone dans le Péloponnèse vers 380 – 370 av. J.C) qui fit d’elle un superbe portrait, la tête couronnée de l’une de ses couronnes. Une autre version (la mienne) propose que Glycera en business woman avertie ait monté un plan de communication béton (plutôt en opus piscatum dans ce cas #humour d’archéologue) en mobilisant les talents et le réseau de son peintre d’amant qui peignait régulièrement les couronnes florales de sa bien aimée. Habile.

Puis, les Romains innovent dans le domaine de la couronne de fleurs en créant des coronae hibernae, des couronnes d’hiver, faites de copeaux de corne teints de différentes couleurs. Preuve que l’ornement de tête est très demandé. Puis viennent les corollaria, des couronnes de fleurs faites de très fines lamelles de bronze doré, d’argent ou d’or. Cependant, il semble qu’ils n’aient pas été les premiers dans ce domaine, en témoigne ces délicates couronnes de fleurs… en or :

L’époque romaine ne manque pas de témoignages sur le grand intérêt des Romaines et Romains pour les corona rosacea, image emblématique du réveil de la nature avec ses fleurs roses et violettes. Pline en témoigne :

Les Romains n’avaient dans leurs jardins qu’un très petit nombre d’espèces de fleurs à couronnes, et presque uniquement les violettes et les roses

(Histoire naturelle livre XXI, X)

Pour pallier au manque de fleurs le reste de l’année ou simplement pour les pauvres n’ayant pas le bon goût de porter de l’or, des éléments de couronne en argile peinte étaient fabriqués.

Fleurs en argiles peintes antiques.Seconde moitié IVe – IIIe siècle avant J.-C.Aile Sully, premier étage, Musée du Louvre

 © RMN

Les corona e floribus laissaient quant à elles plus de place à la création puisque ces couronnes se composaient de fleurs cultivées ou sauvages parmi lesquelles l’épine (ou rose sauvage), le liseron des haies, le souci, le chèvrefeuille ou cyclamen, le mélilot, le bellium, le genêt, le laurier-rose et l’anthémis.

Pourtant, ne vas pas t’imaginer que le glorieux peuple romain se baladait à longueur de journée en toge, une couronne de fleurs sur la tête à s’empiffrer de pancréas de biche aux pruneaux. Ce serait une grossière erreur. On ne déconnait pas avec les couronnes de fleurs dont le port était strictement réglementé.

Le sujet était même tellement sensible que certains se firent de la taule pour port de couronne non autorisé. Un certain banquier L. Fulvius en fit les frais durant la seconde guerre punique (218 – 202 av. J.C). C’est encore une fois Pline qui nous rapporte les mésaventures de ce banquier badass qui osa porter une couronne de roses probablement durant la période des « jeux sacrés » au cours de laquelle lesdites couronnes étaient considérées des objets prestigieux.

Les couronnes de fleurs jouaient un rôle essentiel dans les pratiques religieuses païennes de l’antiquité. Un rôle si fort que nous en conservons encore aujourd’hui l’héritage sans vraiment le savoir. Durant l’époque romaine, les couronnes de fleurs étaient destinées à parer les objets que l’on consacrait aux divinités ainsi qu’aux animaux destinés aux sacrifices. De la même manière, on se coiffait certains jours de l’année d’une couronne de fleurs en l’honneur des dieux. C’est ce que l’on peut voir des les détails des fresques pompéiennes ci-dessous.

Cette pratique a tout à voir avec la renaissance symbolisée par le printemps et par Flore : la renaissance, c’est l’immortalité or seuls les dieux sont immortels.

Détails d’une fresque de la villa des Mystères à Pompéi
Détail de la fresque figurant la mort d'Isard à Pompéi. © Pinterest

À cause ce lien avec renaissance et immortalité, les Romains offraient des couronnes de fleurs à leurs morts ; les morts étant considérés comme des divinités dans le contexte du culte romain des ancêtres. Cette pratique a perduré jusqu’à aujourd’hui avec les couronnes mortuaires déposées sur les tombes et cercueils.

Couronne funéraire grecque. Or, IIIe siècle avant notre ère. © J. Paul Getty Trust

De l'enluminure médiévale à l'influençeuse Instagram

Comment cette pratique païenne de la couronne de fleurs a-t-elle pu se transmettre après l’avènement de la chrétienté qui, on le sait, ne portait pas dans son cœur les traditions romaines (notamment toutes celles impliquant des lions ayant été privés de nourriture relativement longtemps) ?

Et bien cela ne se fit pas sans mal. Faire avaler l’histoire du Dieu unique n’ayant pas été une mince affaire, les chrétiens acceptèrent de fermer les yeux sur une ou deux activités manuelles en souvenir de ce bon vieux temps où ils se roulaient dans la fange polythéiste.

Parmi ces pratiques, on trouve la couronne de fleurs accompagnant les mariages. La future mariée païenne portait sous son voile une couronne de fleurs de sa composition, fleurs qu’elle avait elle-même cueillies et choisies. Les variétés à la mode penchaient vers les fleurs prometteuses de fruits, les branches toujours vertes à l’odeur agréable (comme le laurier, le myrte et le romarin) et l’herbe des champs semés. Cette couronne bien que portée par la jeune fille était destinée aux divinités de la nature (coucou Flore) afin de favoriser sa fécondité et sa pureté.

Peu à peu cet usage chez les Chrétiens prit une signification nouvelle et devint le symbole de la victoire sur les passions (dixit Saint Chrysostome, Hom. IX in 1 Tim.) parce qu’être chaste à cette époque c’est trendy, et c’est pas fini.

C’est au cours du Moyen-Âge et par le biais de l’Amour Courtois que la guirlande de fleurs réemploie cette symbolique liée à l’épanouissement de l’amour. Les enluminures sont en ce sens très riches d’exemples présentant le motif de la couronne de fleurs qui transcrit trois étapes chronologiques dans la relation amoureuse.

Presque toujours, ces couronnes sont des couronnes de roses, fleurs dont le symbolisme est basé sur le nombre de pétales. Les roses à cinq pétales sont les plus fréquentes ; chaque pétale correspondant à un sens, la fleur symbolise l’amour sensuel.

Puisqu’il serait dommage de ne pas coller un peu de religion dans tout ça, note bien que la tradition exégétique chrétienne considère que les cinq sens sont autant de degrés vers l’amour de Dieu.

Aujourd’hui encore il est très fréquent chez les jeunes mariées d’arborer une couronne de fleurs dans les cheveux bien que la plupart ignore sa symbolique. La couronne de fleurs est de nos jours platement associée au printemps et à la renaissance de la nature. Je n’irai pas à dire qu’elle fonctionne comme un attribut de Flore transformant toutes celles qui la portent en nymphe printanière (j’ai des contre-exemples) mais on ne peut nier que son esthétique est aujourd’hui plus proche de la conception païenne que de la vertu chrétienne.

Tiare Leuchtenberg par Chaumet 1830 -1840
Tiare en diamants, 1874 Anciennement dans la collection de Mathilde von Württemberg, Princesse von Urach, Comtesse von Württemberg (1854-1907) Vendue par Sotheby’s le 15 novembre 2017 à Genève
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