L'engouement pour les bijoux fait de mèches de cheveux est bien connu des milieux aristocratiques de l'Ancien Régime. Au XIXe siècle, la mode séduit la bourgeoisie qui voit là une saine occupation pour les jeunes filles. Plutôt que la lecture qui pervertit les âmes pures.

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Broche en cheveux tressés. Bijou de deuil, XIXe siècle. © The Connecticut Historical Society

Auprès de toi toujours

L’art des objets en cheveux est ancien. Sa trace remonte en France au XIIIe siècle avant que la mode n’explose entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle. Mode qui coïncide d’ailleurs avec le mouvement romantique opposant à la raison les élans passionnés des sentiments les plus tumultueux. Mélancolie et besoin impérieux de beauté, langueur désespérée de l’être aimé (même s’il est parti 5 minutes acheté du pain) sont autant de raison d’exacerber ses sentiments et d’implorer, ou d’offrir, des preuves d’amour au cas où la personne aimée viendrait à disparaître.

Broche de cheveux en or et passementerie de cheveux. Époque victorienne © Fay Cullen
Bijou de deuil présentant un tissage de cheveux en damier. Angleterre, époque victorienne

Pourtant, les bijoux en cheveux n’attendirent pas le romantisme pour faire leur apparition. En 1674 déjà, l’article 58 des statuts accordés aux barbiers-perruquiers leur concédait le monopole des « ouvrages en cheveux tant pour hommes que pour femmes » et vers la fin du XVIIIe siècle, cette industrie avait élu domicile au Palais-Royal – qui n’avait plus de royal que le nom puisqu’il regroupait dans ses galeries des commerces, théâtres et restaurants, lieux de jeux et de prostitution. Un lieu chaudement recommandé dans les guides touristiques de l’époque.

Le caractère impérissable du cheveu en fait une matière qui traverse les âges, seul témoignage de la présence d'un être aimé aujourd'hui disparu.

Bague de deuil dont l’anneau est un tissage de cheveux. Angleterre, époque victorienne. © Property Room
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Le bijou en cheveux connut son apogée au XIXe siècle bien qu’il fut courant durant les siècles précédents. Depuis sa création, il demeure un témoignage d’attachement, une marque profonde d’affection de celui qui le porte comme de celui qui l’offre. Ainsi, des catalogues de motifs permettait de faire faire ces bijoux en cheveux par des professionnels si on ne disposait pas d’une docile et patiente jeune fille de bonne société que l’on occupait à composer des accessoires décoratifs ou des bracelets en utilisant les cheveux de leurs proches ou les leurs. En leur faisait entendre que cette activité était des plus désirables, ces demoiselles étaient aisément tenues à l’œil. Les mèches de cheveux étaient travaillées à la manière des passementeries et du tissage sur métier. Les créations s’enrichissaient enfin de fermoirs, de perles, d’émaux ou de pierres précieuses, selon les moyens financiers.

Se couper une mèche de cheveux revenait (et revient toujours) à littéralement donner un peu de sa personne. Transformer ce cadeau intime en une œuvre d’art ostensiblement et pieusement portée faisait du bijou en cheveux une preuve d’affection dépassant l’entendement.

Ce fut d’ailleurs un des cadeaux les plus usités sous la monarchie française et européenne en général. En témoigne cette bague en or décorée sur le pourtour de cheveux tressés de Marie-Antoinette (1755 – 1793) offerte par la reine elle-même à la gouvernante des Enfants de France, la Marquise de Soucy (1723 – 1801).

Transmettre des mèches de cheveux équivalait clairement à transmettre un peu du patrimoine symbolique de la royauté et de la dynastie régnante. Ces cheveux étaient un lien et une preuve temporelle et permanente de la présence d’une personne, de son statut et, dans ce cas particulier, de son pouvoir transmissible à ses héritiers.

Bague en or, anneau orné d’un médaillon en émail aux initiales entrelacées « M A » et cheveux tressés sur le pourtour. Mise en vente par la maison Rouillac les 26 et 27 juin 2011 à l’Orangerie du Château de Cheverny.
© Rouillac

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La mèche : philosophie et mythologie d'une mode

Les cheveux sont universellement l’objet d’un traitement particulier : ils sont impérissables quand le corps disparaît invariablement. Considérés par toutes les religions comme des reliques, ils occupent une place sociale extrêmement importante. Couper les cheveux d’une personne demeure un acte fort et presque systématique de nombreux rites de passage. Dans l’antiquité grecque, les jeunes hommes qui portaient les cheveux longs depuis l’enfance se les faisaient couper pour entrer dans leur vie de citoyen. L’ordination dans la pratique catholique ne coupe pas (haha) au pieux prélèvement d’une mèche de cheveux du futur ordonné par l’évêque.

Citons également la pagode Schwedagon à Rangoon en Birmanie qui renferme des cheveux du Bouddha Gotama.

Les cheveux marquent le temps de la mort et du souvenir. Dans la mythologie égyptienne, il est dit qu’Isis coupa une mèche de sa chevelure lorsqu’elle apprit la mort de son frère et mari Osiris (les Égyptiens, comme beaucoup, se montrèrent parfois peu regardants sur les problèmes de consanguinité).

Bracelet en cheveux tressés, monture en or ciselé, cadran décoré d’un monogramme entouré d’une mèche de cheveux. Seconde moitié du XIXe siècle © Musée des Arts Décoratifs Paris

Ce lien unissant les cheveux au Temps s’appuie sur une analogie biologique puisque le cheveu naît, pousse puis meurt en tombant ou en étant coupé. Pourtant le cheveu est un matériau pérenne, qui se conserve et relève donc en cela de l’immortalité. Afin de comprendre la symbolique que ces mèches ont porté et véhiculé au travers des bijoux tressés, il faut réveiller les quelques notions de mythologie grecque qui sommeillent en toi.

C’est sur la tête du dieu Kairos que nous allons trouver notre bonheur. Ce dieu grec est figuré le crâne rasé portant seulement une mèche de cheveux sur l’avant de la tête.

Kairos est le dieu qui participe au concept tripartite du Temps selon la mythologie grecque. Il définit le moment de l’action, l’instant à saisir. Il est traduit en latin par opportunitas et en anglais par right time, le bon temps, le bon moment,

Francesco Salviati (1510-1563), Kairos. Fresque du palazzo Sacchetti, Rome. Circa 1552-1554.
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Kairos se définit par rapport aux deux autres concepts du Temps que sont Aiôn et Chronos. Aiôn est le temps dans son immensité, dans son éternité tandis que Chronos est la personnification du temps qui s’écoule.

Kairos est rapide, subtil, il faut savoir l’attendre, le reconnaître et le saisir. C’est à cela que sert la mèche de cheveux qu’il porte à l’avant du crâne : à se saisir de l’instant, à se l’approprier et donc à saisir Kairos. En s’emparant de cette mèche, on s’empare d’un cheveu du temps Aiôn, on immobilise Chronos.

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La trinité du Temps grec tatouée sur moi-même © Marielle Brie

La mèche de cheveux tient lieu de preuve de cet instant, de preuve de l’existence du temps. Il faut donc en quelque sorte scalper Kairos pour avoir une preuve que l’on a saisit l’instant (FYI : c’est impossible).

Un bijou en cheveux est pour celui qui le reçoit un morceau de temporalité de la personne à qui les cheveux appartiennent. Par ce geste, celui qui offre ses cheveux offre un instant de sa vie. Le sens profondément philosophique et sentimental de ces objets n’a pas – à ma connaissance – d’équivalent aujourd’hui.

Trois médaillons anglais du XVIIIe siècle. © Victoria & Albert Museum

Et si comme le définit Vladimir Jankélévitch le Kairos est :

l’hapax [mot de philosophe pour définir ce qui ne peut rencontrer qu’une seule occurrence, en gros, une fois que le mot Kairos est prononcé, c’est que tu l’as raté. C’est comme dire que tu vis dans le moment présent. Une fois dit, c’est déjà périmé. Reprenons :], cette fois unique qui est une première-dernière fois, cette fois qui n’admet ni répétition ni réédition, cette apparition disparaissante en un mot où commencement et fin, alpha et oméga, Premier et Ultime ne sont pas les termes extrêmes d’une série, mais coïncident dans un même instant.

alors, les bijoux faits de cheveux sont le symbole de l’immortalité de cette personne. En conservant un instant de sa vie – et en transmettant parfois le bijou – on offre à cette personne un peu d’immortalité.

Se saisir de l’occasion, se saisir des cheveux du temps Kairos, c’est se saisir de l’immortalité.

  • De TERVARENT G., Attributs et symboles dans l’art profane: Dictionnaire d’un langage perdu (1450-1600), Librairie Droz, Paris, 2000
  • JANKELEVITCH V., Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1 : La manière et l’occasion, Paris, Seuil, 1980
  • MESSU M., Un ethnologue chez le coiffeur, Fayard, Paris, 2013
  • NACHTERGAEL G., La chevelure d’Isis. In: L’antiquité classique, Tome 50, fasc. 1-2, 1981. pp. 584-606.
  • NOIREAU C., L’esprit des cheveux, chevelures, poils et barbes – mythes et croyances, Apart, 2009
  • STRONG JOHN S. Les reliques des cheveux du Bouddha au Shwe Dagon de Rangoon. In: Aséanie 2, 1998. pp. 79-107