Chandeliers et bougeoirs à forme de cerf ne sont pas une création des années 2010. Depuis le Moyen-âge, le choix du cerf comme forme artistique pour la lumière est loin d'être anodin et chargé de symbolique païenne.

Dieu est Bambi

Par sa forme zoomorphe, le bougeoir à forme de cerf est au Moyen-Âge une figuration de l’idée que l’homme se fait de la lumière. Loin des théories de la physique, découvrons comment Bambi est au Moyen-Âge une lumière dans la nuit.

Bougeoir à forme de cerf. Collection du musée de l'agglomération d'Annecy. © Etienne Champelovier

Dans l’iconographie chrétienne, le cerf est l’équivalent du chat de notre époque. Si le Moyen-Âge avait eu internet, nul doute que le cerf eut été à toutes les sauces (coucou les hipsters).

À cette époque, le cerf bénéficie d’une image très positive validée et tamponnée conforme par la Bible et les auteurs antiques (dont Pline). L’Église l’apprécie pour son caractère peureux, caractère qui justement faisait horreur aux Romains qui arguaient que le cerf n’était pas un gibier de bonhomme, préservant ainsi l’animal de la chasse intensive.

Au contraire, l’Église catholique est lasse de voir tous les mecs en âge de partir en croisade se faire bouffer par des ours – gibier hautement valorisé par les Romains – alors qu’ils pourraient tout aussi bien mourrir de la main des ennemis infidèles pour la cause divine. Par dessus tout, l’Église accepte difficilement l’état de transe des hommes lors des combats au corps à corps avec l’animal. Ça sent le paganisme, les dieux à moitié à poil et les trucs avec les incantations ; pas vraiment la came de Jésus.

Il semble plus à propos de suivre gentiment le dieu unique en restant en vie afin que la masse d’abonnés du susdit Dieu augmente. Ainsi, et dans l’unique but de valoriser la chasse au cerf, l’Église dégaine son arme secrète : les récits hagiographiques de Saint-Hubert ou Saint-Eustache. Ce qui ne fait pas très présenté comme ça mais qui, pourtant, va grandement impressionné l’amateur d’ours.

Saint-Hubert, qui n’est pas qu’une marque de beurre, était un chasseur invétéré qui en consacrant toujours plus de temps à sa passion, s’éloignait de Dieu. Dans sa grande bonté, Dieu décida de lui remettre les idées en place et fit apparaître la croix du Christ entre les bois d’un cerf. Puis, il prit sa grosse voix de Dieu pour qu’Hubert retourne gentiment à l’église. Ce qui, nous assure-t-on, fonctionna à merveille.

Même combat (si je puis dire) avec Saint-Eustache, général romain grand amateur de chasse qui eut la même vision et se convertit, ainsi que sa famille, à la religion catholique avant qu’ils ne finissent tous martyrisés pour un choix religieux qui semblait, à l’époque, peu judicieux.

Miroir historial de Vincent de Beauvais traduit par Jean de Vignay. Folio 124v : LVIII De saint eustace et de sa conversion. © BNF
Enluminure peinte sur une page d'antiphonaire en parchemin (XIXe siècle ?) © Artcurial

Le cerf est aussi une valeur sûre comme symbole de résurrection : ses bois, qu’il perd en février, repoussent miraculeusement peu de temps après, symbolisant le renouveau de la vie, à l’image de la résurrection du Christ.

L’Église s’appuie aussi sur le jeu de mot entre cervus et servus proposant une métaphore de l’amour salvateur : le cerf (cervus) est le Sauveur (servus). Mais l’Église a ses limites et ne semble pas voir le mal à buter métaphoriquement son servus en butant du cervus alors même qu’elle assène d’une régulière et mortifère culpabilité son fidèle pour avoir laisser mourir le Christ sur la croix. Mais passons.

Les catholiques (médiévaux) sont mauvais joueurs.

L’Église ne cite pas ses sources, ce qui est très dommageable. L’image positive du cerf n’est pas nouvelle. Sans parler des nombreuses représentations de l’animal dans l’art pariétal, sa symbolique ancienne de renouveau est souvent associée à une puissance divine. Déjà dans les croyances des peuples gallo-romains le dieu Cernunnos atteste de ce lien entre cervidé et divinité. Son nom est attesté par une inscription gallo-romaine du pilier de Nautes découvert au XVIIIe siècle sous le chœur de Notre-Dame de Paris (#ironiedelhistoire).

Ce dieu serait vraisemblablement l’incarnation du cycle biologique de la nature. Reflétant la vie et la mort de tout être, il s’incarne dans l’image du cerf à cause de la spécificité de ses bois. Ces derniers tombant mais repoussant systématiquement font du cerf une incarnation du cycle de la vie et de la mort mais surtout de la victoire de la vie sur la mort. Animal médiateur entre ciel et terre, la renaissance de ses bois en fait un animal de vie et donc de lumière.

Sculpture gallo-romaine de Cernunnos sur le pilier des Nautes, Ière moitié du Ier siècle après J.C. Musée National du Moyen Age dans les Thermes de Cluny.

Sur le chaudron de Gundestrup (datant du Iersiècle av. J.-C. et retrouvé en 1891 dans le Jutland au Danemark), Cernunnos apparait non seulement en compagnie d'un cerf mais porte lui-même une superbe ramure.

Pourquoi la lumière rassure

Alors quel rapport entre Bambi et le bougeoir ? Et bien, car la seule et unique fonction du bougeoir est de « porter la lumière ». Et le cerf possède mieux que personne cette compétence.

La symbolique de la lumière est à peu près la même dans toutes religions, qu’elles soient polythéistes ou monothéistes. Dans quasiment toutes les religions, la clarté obtenue grâce à la lumière a été associée à des connotations morales souvent manichéennes : le Bien s’oppose au Mal et la Lumière s’oppose aux Ténèbres.

Ainsi, les grandes cosmogonies ont en commun un chaos initial sombre duquel émerge l’ordre : la lumière s’oppose à l’obscurité et est associée à la naissance, à la création.

Cette première séparation entre obscurité et lumière entraine la création des grandes oppositions fondamentales : l’avant et l’après, le haut et le bas, la nuit et le jour. Ces oppositions sont liées à la genèse de la vie et sont rythmées de variations régulières (nuit et jour) déterminant les saisons, les cycles de mort et de renaissance. Tout cela est observable par l’homme sous la forme d’une lumière croissante et décroissante entre le solstice d’hiver et le solstice d’été.

Or, toutes les civilisations ont célébré ces jours précis de l’année que sont le solstice d’été (le jour le plus long) et le solstice d’hiver (le jour le plus court). Alors que le premier célèbre les premières moissons et l’intensité lumineuse maximale du soleil, le second voit la domination de l’obscurité et du froid mais annonce l’avènement de la lumière. Et c’est assez naturellement que le solstice d’été a été vu et compris comme une métaphore de la création divine en des temps de profonde obscurité, symbolisant ainsi la victoire sur la mort grâce à l’éternelle régénération du soleil.

Bougeoirs médiévaux en forme de cerf

En haut à gauche : vente étude Prunier à Louviers (photo. © Gazette de l’Hôtel Drouot)
En haut à droite : Hamm-Westhafen, Westphalie (d’après Cichy, 2006)
Au centre : vente étude Aguttes à Lyon (photos © Pierre Aubert)
En bas : Aroue-Ithorrots-Olhaïby, Pyrénées-Atlantiques (photo. Dominique Ebrard, SRA d’Aquitaine, opération « Prospection inventaire archéologique du Pays de Soule et des Arbailles », 1992).

Finalement, le cerf symbolise la régénérescence bien avant la naissance de la religion chrétienne. Placé aux côtés du dieu Cernunnos qui porte ses bois, il appartient à la fois au monde terrestre et au monde divin. Sa ramure lors du solstice d’été atteint sa taille maximale, sa plus grande beauté. De la même manière, le solstice d’été marque l’intensité lumineuse la plus forte de l’année. Passé ce jour, les bois du cerf comme la lumière faibliront jusqu’à tomber le jour du solstice d’hiver tandis que ce dernier annoncera un renouveau et ainsi de suite.

Au Moyen-Âge, cette symbolique associée au cerf était si forte que les grands personnages, à leur mort, exigeaient d’être inhumé dans une peau de cerf, comme le fut par exemple Louis VII (1120 – 1180) :

Si les rois ont voulu être inhumés dans une peau de cerf nappant leur dépouille mortelle, c’est qu’elle a la vertu, elle qui vivante ressuscitait chaque année par ses bois, de montrer à l’âme le chemin de la vie éternelle. (Pierre Moinot, Anthologie du cerf, 1987)

Nous y voilà. Les connotations morales associées à la lumière se mêlent à la symbolique de régénérescence du cerf.

La lumière qui s’oppose aux ténèbres, celle qui crée et rythme la vie et que tout homme aspire naturellement à aimer autant qu’il craint l’obscurité, est aussi celle d’une bougie éclairant l’obscurité. Le renouvellement des bois du cerf est sans aucun doute possible l’élément qui a contribué à la sacralisation de l’animal. Sur les bougeoirs médiévaux, sa ramure gigantesque et superbe soutient la flamme de la bougie. Doublement symbolique, le bougeoir est et soutient la renaissance. Il est la lumière dans l’obscurité et sa forme de cervidé assure le retour du jour après la nuit.

Bougeoir au cerf en laiton coulé Travail belge ou allemand, XVe siècle © Galerie Liova, Paris

L’Église luttant de toutes ses forces contre les croyances païennes en reprend pourtant les codes. Cette fascination pour le cerf et sa symbolique est d’autant plus saisissante qu’elle se retrouve à l’autre bout du monde avant même qu’aucun Chrétien n’y foute les pieds.

Les « pierres à cerf » (mégalithes mongoles et sibériens datant du Ier et IIe millénaire avant J.C) portent des représentations proéminentes de cerfs, dont les bois retiennent parfois un disque solaire. Ces stèles présentent « en leur sommet, deux cercles de tailles différentes [qui] semblent représenter le soleil et la lune. Le soleil est parfois rayonnant comme figuré sur la stèle conservée au musée de la ville de Tsetserleg. Au-dessous des astres, dans la partie médiane, des cerfs aux longs bois enroulés, s’élancent vers le haut ou vers le bas de la stèle. Quant à la base du monument, elle est marquée de boucliers, de poignards, de haches et d’arcs. » Cette codification évoque une cosmologie où les trois thèmes iconographiques seraient à mettre en relation avec le ciel, évoqué par les astres, avec un domaine intermédiaire évoqué par les cerfs et avec le monde terrestre illustré par les armes. Chaque espace est différencié l’un de l’autre par une ligne nette parfois traversée par un cerf. L’évocation du passage de l’animal d’un monde à l’autre est sûrement une clef de compréhension de ces stèles.

De plus, les scientifiques s’accordent à penser que le cerf incarnait, comme pour les populations européennes, un rôle de médiateur entre le monde terrestre et les mondes invisibles célestes et de l’au-delà.

Un simple bougeoir médiéval peut dévoiler une symbolique insoupçonnée. Comme beaucoup d’objets du quotidien, il recèle une part de la fascination humaine pour les mystères de la vie terrestre. Bien qu’aujourd’hui, les lumières dans la nuit soient des robots spatiaux qui explorent une minuscule partie de notre univers, la bougie en forme de cerf demeure un classique de la déco de Noël, une fête célébrant justement la naissance d’une divinité…

  • GOMEZ DE SOTTO J. et de MULDER G., « Ni du Hallstatt, ni de La Tène, mais du Moyen Âge, ou les pièges de la stylistique. Le cerf en bronze de Durtal, la « fibule à masques » ou anse d’Angers, le trépied à protomés zoomorphes de Nantes, le mors de Saint-Hilaire-du-Bois », Revue archéologique de l’Ouest
  • MAGAIL J., L’art des «pierres à cerfs» de Mongolie. In: Arts asiatiques, tome 60, 2005. pp. 172-180;
  • MOINOT P., Anthologie du cerf, Hatier, Paris, 1987
  • RONNBERG A., Le livre des symboles, Taschen, Paris, 2010
  • PASTOUREAU M., Bestiaire du Moyen-Âge, Seuil, Paris, 2011
  • VENNER D., Dictionnaire amoureux de la chasse, Plon, Paris, 2006
  • http://expositions.bnf.fr/bestiaire/
  • http://www.persee.fr
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