Dans le premier article consacré aux outils en pierre taillée, j’ai évoqué la question de la sensibilité esthétique des hommes du Paléolithique.

À moins de pouvoir voyager dans le temps, il est très improbable qu’on soit un jour certain que les tailleurs d’outils aient recherché, en plus d’un outil efficace, une émotion esthétique. Mais plusieurs hypothèses tendent à penser que la création d’art visuel est une des caractéristiques déterminantes de l’espèce humaine.

[ART]isanat Humain

Comme le rappelle Sophie Archambault de Beaune, « à côté d’une beauté tenant à une parfaite adéquation à leur fonction, les outils présentent fréquemment des variations de formes que l’on ne peut attribuer à des raisons techniques. »

Prenons l’exemple du biface qui fut inventé dans trois endroits différents du globe à des milliers d’années d’intervalle. Dans chaque cas, les tailleurs ont suivi le même parcours technique allant de formes grossières à des outils de plus en plus fins, réguliers et symétriques. Bien que les formes puissent être variées, ces caractéristiques reviennent dans chaque foyer de création (Afrique, Asie et Europe).  L’espace géographique et temporel ainsi que la reprise du processus de création depuis le début (du débitage grossier à celui plein de finesse) indique que les techniques ne se sont pas propagées par des contacts entre populations.

Lorsqu’on t’a expliqué comment fonctionnait la gazinière, tu ne t’aies pas dit que c’était trop facile avant de partir essayer d’allumer un feu en frappant deux cailloux l’un contre l’autre et de tomber d’inanition deux jours plus tard parce que comme papi Georges tu pensais toi aussi que « c’était mieux avant ». Non, les hommes préhistoriques n’étaient pas si stupides et si on leur avait filé un smartphone, eux aussi auraient fait les selfies dans des grottes qui sentaient le fauve en se disant que l’art pariétal c’est « so période Crétacé »

Donc le biface fut créé dans 3 endroits différents et évolua de la même manière dans ces trois points du globe qui étaient espacés de plusieurs milliers de kilomètres et d’années. Par ailleurs, on suppute aujourd’hui que la symétrie de ces outils n’avait, a priori, aucune fonction.

Sophie Archambault de Beaune explique que c’est probablement la perfection du geste du tailleur qui, peu à peu, mena vers une symétrie. Pour rendre son outil efficace, le paléolithique doit le travailler de la même manière des deux côtés ; alors la symétrie serait devenue la preuve visuelle du travail bien fait, la beauté découlerait de l’adéquation de la forme à la fonction. Ce qui rappelle la grande question évoquant le rapport entre le beau et l’utile (coucou Aristote).

En étant capable d’imaginer mentalement la forme vers laquelle devait tendre le nucléus qu’ils avaient entre les mains, en rationalisant leurs gestes, les tailleurs préhistoriques sont parvenus à des outils efficaces et de qualité. De nos jours, les artisans suivent le même objectif et utilisent le même processus : rationalisation des gestes, efficacité et qualité.

Les Goûts et les Couleurs

On peut néanmoins s’interroger sur l’émotion esthétique qu’a pu ressentir le Paléolithique une fois son œuvre achevée. Toi-même et les membres de ta famille avez des goûts différents les uns des autres mais certaines tendances esthétiques sont malgré tout communes à une société, à une culture. Or lorsque deux sociétés confrontent leurs valeurs esthétiques, elles se heurtent vite à une incompréhension réciproque, l’une jugeant l’esthétique du voisin au regard de ses propres jugements de valeur.

Nos goûts modernes favorisent la vue tant est si bien que nous « voyons » avant tout les outils taillés, la vue est le premier sens que nous sollicitons. Mais rien n’indique que la vue ait été la référence pour les Paléolithiques ; peut-être lui préférait-on le toucher ?

Nous ignorons pratiquement tout des cultures de ces premières sociétés et nos expériences sensorielles sont si bien imprégnées en nous qu’il est bien difficile de les ignorer. Il est toujours possible d’essayer de comprendre une autre société en étudiant sa culture mais peut-on véritablement parvenir à « penser » à sa manière ? C’est peu probable.

Dans ce contexte, nous devons accepter l’idée de ne pas parvenir à saisir l’émotion esthétique qu’a pu ressentir le tailleur de nucléus une fois son outil réalisé.

Cependant, la recherche de la symétrie sans qu’elle ait un rôle fonctionnel, le fait que des matières premières lithiques ait été transportées à des endroits où il existait des matériaux tout aussi appropriés, tout cela suggère que des critères esthétiques prévalaient au choix des matériaux. Mais encore une fois, ces critères n’étaient peut-être pas comparables aux nôtres.

Ces premiers outils qui nous semblent si simples à première vue sont en réalité d’une réjouissante complexité. Leurs formes (note le pluriel) sont adaptées à des fonctions très diverses dont toutes ne nous sont pas encore révélées. Si les formes divergent pour des objets tels que le biface, on peut se demander s’il s’agissait de choix esthétiques ou simplement d’une manière différente de créer ou d’utiliser l’outil, ou même les trois à la fois ! Quant aux matériaux, on comprend qu’ils aient suscité des choix chez nos ancêtres. Le superbe biface orné d’un coquillage en son centre témoigne bien d’une émotion esthétique, d’une attention technique à valoriser ce motif ; mais il nous interpelle car il s’agit d’une spécificité pour nous visuelle. Aucun sens ne doit être privilégié pour essayer d’appréhender la culture esthétique des Paléolithiques pour la simple raison que nous savons peu de choses de leurs cultures et de leurs sociétés. Nos ancêtres paléolithiques n’étaient en tous cas pas les hominidés qui tapaient méchamment sur des cailloux comme dans les vieux livres d’histoire l’ont longtemps laissé croire.

Pointe de silex du Châtelperronien Vers 35000, Bergerac, Dordogne © Inrap
Biface acheuléen de West Tofts, Angleterre

Et quand bien même, imagine un instant quelques tailleurs frappant chacun sur leur nucléus pour créer des outils, réunis au même endroit (puisque l’archéologie témoigne de lieux réservés à cette activité). L’entrechoquement des pierres avec les percuteurs dures et tendres donnait naissance à différentes tonalités selon l’avancée du travail de chacun : des sons braves et sourds mais aussi aigus certainement cristallins parfois. N’ont-ils pas eu, durant ces moments, l’intuition du rythme, du tempo ? Ces « percussions rythmiques longuement répétées » comme les nomme André Leroi-Gourhan (1911 – 1986) sont une caractéristique de l’humanité ; les primates en sont incapables. Or qu’est-ce que le rythme sinon la symétrie du temps comme le souligna joliment le baron Eugène d’Eichthal (1844-1936) ?

Je te laisse réfléchir là-dessus en espérant sincèrement que tu t’attardes plus longuement devant les vitrines de silex et d’outils taillés des collections archéologiques à retrouver dans tous les bons musées de France et de Navarre.

  • ARCHAMBAULT de BEAUNE S., « De la beauté du geste technique en préhistoire », Gradhiva [En ligne], 17 | 2013, mis en ligne le 27 mai 2013.
  • BERLEANT R., Paleolithic Flints: Is an Aesthetics of Stone Tools Possible?,Contemporary Aesthetics, Volume 5, 2007 (https://quod.lib.umich.edu/c/ca/7523862.0005.006?view=text;rgn=main)
  • LORBLANCHET M., « L'origine de l'art », Diogène, 2006/2 (n° 214), p. 116-131.
  • MORRISS-KAY, Gillian M. (Department of Physiology, Anatomy and Genetics, Oxford, UK), The evolution of human artistic creativity, Journal of Anatomy (2010) 216, pp 158–176
  • PIEL-DESRUISSEAUX J-L, Outils préhistoriques, de l’éclat à la flèche, Dunod, Paris, 2016