Aussi gominé que Don Diego de la Vega mais moins ostensiblement cocaïnomane que Speedy Gonzales, Jésus Malverde préfigurait un Zorro justicier mexicain à la légende formatée pour Hollywood (ou l’oubli). Finalement, c’est sans la bénédiction papale mais avec l’adoubement des Narcos que va se créer son mythe et sa célébrité, aussi gênante que populaire. 

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Autel dédié à Jesus Malverde © SDPnoticias.com

Malverde ou la came sanctifiée

Son existence même pose question. Pour certains, Jesus Malverde, de son vrai nom Jesus Juaneznazo, a réellement existé, sans aucun doute possible, mais sa vie fut (extrêmement) romancée. D’autres affirment au contraire qu’aucun document sérieux n’atteste de l’existence de ce personnage que tout le monde s’accorde néanmoins à faire naître à Culiacán, dans le Sinaloa, au nord-ouest du Mexique, région n’ayant plus de secret pour les enthousiastes de la série Narcos. Les deux camps comptant de très sérieuses personnes, je ne donnerai pas mon avis sur cette question tant que l’occasion ne m’aura pas été donnée d’aller visiter les archives de Culiacán, charmante bourgade où règne l’un des plus puissants et des plus dangereux cartels au monde. Mais si plusieurs versions existent de son mythe, une base commune fait l’unanimité. 

Les parents de Jesus moururent de misère et de faim alors qu’il était encore enfant, le laissant orphelin et obligé de travailler pour survivre. La légende veut qu’il ait été un temps maçon, raison pour laquelle on le célèbre le 3 mai, jour de la fête religieuse de la corporation de cette profession. On l’a aussi dit cheminot, (car l’époque déjà engageait au cumul d’emplois), ce qui aura son importance dans la formation de sa légende. Un beau jour, notre Jesus ne supportant plus la misère qui l’entoure (ce qui devrait te rappeler quelqu’un), décide de raccrocher de la truelle : désormais, c’est décidé, il dévalisera les riches et distribuera son butin aux pauvres. Jesus ne tarde pas à être affublé d’un blase qui commence à faire flipper une bonne partie des gros bonnets (ou des gros sombreros) du coin : on le nomme « Malverde ». L’explication la plus commune de ce surnom vient du fait qu’il adoptait un camouflage de feuilles de bananier vertes avant de faire les poches de ses victimes, d’où le « Mal Vert », Malverde ; pourquoi pas. Mais tout de même, avec un prénom pareil, on est en droit de se dire que ça va pêcher un peu plus loin que trois bananes. 

Or tu n’es pas sans savoir (et si tu ne le sais pas, lis Pastoureau), que la couleur verte, avant l’apparition des Bio c Bon et de l’AS Saint-Étienne, était une couleur néfaste, associée au hasard (les tapis des jeux de cartes et de dés ne sont pas verts pour rien), à l’instabilité, bref, aux trucs à la limite du royaume de Satan et de la légalité. À cela ajoutons que la langue mexicaine populaire désigne par « verde » la marijuana. On n’en est pas encore au Jésus de l’herbe, mais on s’en rapproche. 

Jesus Malverde, le mal vert, apparaît sous la dictature de Porfirio Dìaz (1830 – 1915) entre 1876 et 1911, à une époque où le Mexique se scinde en deux groupes : ceux qui sont proches du pouvoir politique et profitent de la modernisation du pays et ceux qui n’ont pas le bon sens d’être haut placé. Et devine de quel côté se situe Jesus ? Son prénom donne une bonne piste : comme Jésus, Jesus (faut suivre) est pauvre, bon, persécuté et victime du pouvoir. Comme le fils de Dieu (carrément), il a décidé de consacrer sa vie aux autres en flirtant avec les limites de la légalité (puisqu’il file le flouze qu’il a volé à ceux qui n’en ont pas assez, un parti pris radical que réfuterait Jésus) et comme le Christ, il va connaître une mort prématurée et ordonnée par le pouvoir politique. À croire que ce prénom lui était prédestiné ou, peut-être, que le récit légendaire n’a pas hésité à mettre tout le paquet.

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Dollar ésotérique ou ex-voto à l’effigie de Jesus Malverde © Pinterest

Quelle est donc l’ambiance de l’époque au pays des tacos ? Et bien je ne te cache pas que c’est loin d’être Ay Caramba comme dirait l’autre. La dictature envisage alors de faire de l’économie mexicaine une part importante du marché global grâce à une modernisation du pays à marche forcée. La bonne nouvelle c’est que oui, le Mexique sera au XXe et XXIe siècle au premier rang du marché global, la mauvaise c’est que ce sera dans le domaine de la came. La révolution industrielle imposée se fait au XIXe au détriment de nombreuses classes laborieuses et rurales. Ces dernières, démunies et sans arme de poids face à un état sensé les protéger, cherchèrent un soutien dans le sacré et le magique priant pour qu’une intervention divine les sauve de ce monde nouveau en passe de les broyer. L’occasion était trop belle pour le pouvoir qui dans le verbe politique opposa régulièrement le progrès et la modernité aux croyances traditionnelles et religieuses. Surtout dans le nord du pays, les expropriations aveugles et l’injustice croissante éveillèrent des conflits et des protestations dont la légitimité apparue toute relative aux yeux d’un pouvoir qu’on accuserait sans doute aujourd’hui d’un manque patent de « bienveillance », problème facilement résolu avec quelques tutos LinkedIn d’un Happiness Manager flexivore. Le monde étant ce qu’il est, LinkedIn n’existait pas encore et tout ces révoltés furent réprimés ou engagés-volontaires de force pour se battre contre des rebelles Mayas et Yaquis au Quintana Roo ou au Sonora quand ils avaient sûrement plus en commun avec leurs adversaires qu’avec leurs supérieurs. La sanctification de bandits réels ou mythiques par les populations rurales défavorisées émergea, comme par hasard, à la même époque. 

Puisque l’État et son appareil légal écrasait ou décimait les oubliés du grand projet moderne, il ouvrait également une large brèche à l’illégalité et la criminalité qui s’affirmèrent peu à peu comme une voie solide pour ceux qui n’avaient plus rien à perdre. Et ils étaient un paquet. 

Un fidèle de Jesus Malverde à Culiacán, Sinaloa © Mexiko-lokote (tumblr)

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Inévitablement, la Révolution mexicaine (1910 – 1924) qui suivit la dictature opposa modernité et monde rural ; bientôt, comme presque partout ailleurs, le modèle de la ville l’emporta. Entre 1920 et 1940, l’exode rural fut massif vers les grandes villes ou les États-Unis ; avec eux les Mexicains ruraux apportaient leurs traditions et leurs saints locaux. Pourtant, les terres agricoles étaient fertiles et en particulier celles du Sinaloa. Après une lucrative production de pavot vendue à l’Occident pour soulager les blessés de la Seconde Guerre Mondiale, la marijuana devint rapidement le nouvel or mexicain. L’économie régionale se réorganisa autour de la culture illégale du cannabis favorisant la naissance de nombreux cartels. Or ces hommes qui subitement sortaient de la pauvreté étaient à la lisière de deux mondes. L’illégalité et leurs origines sociales les renvoyaient au désintérêt de l’État à l’égard des populations appauvries par la modernisation forcée du pays mais leur nouveau pouvoir financier leur permettait de corrompre ce même État, chantre creux de la légalité. Les narcotrafiquants devenaient, et sont encore, tout à la fois les défenseurs et protecteurs, les « parrains » de ces Mexicains bafoués par le pouvoir mais également les organisateurs zélés et autoritaires de l’exploitation de leur misère. Néanmoins, à choisir entre un peu de sécurité et d’argent et le dédain même de leur existence, le choix est vite fait et en moins de rien, ces généreux narcotrafiquants furent comparés aux bandits-saints du XIXe siècle, extorquant aux riches (l’État corrompus, les États-Unis), pour donner aux pauvres, les laissés pour compte du progrès et de l’industrialisation. Une image de bandit bienfaiteur toujours d’actualité dont Joaquìn « El Chapo » Guzman (qui est né un 25 décembre, ça ne s’invente pas) est l’emblématique représentant vivant (les autres meurent très vite). 

Figurine à l’effigie de Joaquín « El Chapo » Guzmán devant un buste de Jesus Malverde © Le Figaro

Or Malverde, le Mal Vert, était tout indiqué pour favoriser la réussite des entreprises de ces bandits généreux, de ces Robin des bois toujours prêts à s’élever entre l’État puissant corrompu et l’indigent faible et honnête. Et un troupeau fidèle allait soutenir de ses prières la puissance de ce saint et de ses suiveurs sur la base d’un accord simple : garder le silence sur les actions des narcos et remercier Malverde pour les bienfaits qui en découlent. À partir des années 1970, l’adoption de Malverde comme saint patron des narcos était quasiment acquise et son association au monde du crime, une épine dans le pied de Jésus qui en avait déjà suffisamment ailleurs. 

Le culte kitsch

Notre culture nous permet d’envisager assez facilement l’idée du saint dans l’Église catholique et romaine mais de là à coller une Kalachnikov entre les blanches mains de Bernadette Soubirous, il faut bien avouer qu’il y a un fossé culturel. Pourtant, il existe un point commun entre l’hagiographie d’un saint et celle d’un bandit : les deux s’écartent de la vie du commun des mortels en renonçant au monde. 

Médaillons renfermant l’image de Jesus « El Santo » Malverde © SDPnoticias.com

Le premier le fait par choix pour atteindre le modèle christique du don de soi, le second le fait précisément pour la raison inverse à savoir accumuler du blé et échapper à la taule. Une troisième voie consiste à renoncer au monde non pas pour la grandeur d’un choix sacrificiel ou d’une activité illégale lucrative mais simplement parce que vous commencez à me gonfler avec vos saloperies de selfies vegano-bienveillants sur fond de yoga décroissant sponsorisé Starbucks. Mais dans ce cas aucune perspective hagiographique n’est à escompter, je me suis renseignée. Le bandit saint va donc opérer une fusion de ces deux personnages pour devenir un héros mythique qui, par des moyens illégaux, donnera davantage à la communauté qu’à lui-même jusqu’au don sublime de sa personne lors de l’évènement aussi fondateur que douloureux de sa mythologie : sa mort. Car comme tout saint qui se respecte, le bandit saint doit mourir, c’est même sa mort qui signera (d’un z qui veut dire Zorro) sa crédibilité en tant que saint. Autant on se cogne de la précision historique de la vie d’un saint ou d’un bandit saint, vie qui présente ainsi une malléabilité à faire pâlir un contorsionniste, autant leurs actes et leur mort sont parfaitement ancrés géographiquement : on connaît exactement le lieu du miracle ou celui de la mort. Le mythe, les miracles et autres actions « saintes » sont transmises oralement et dans le cas de Malverde, grâce aux narcocorridos, des ballades chantées à la gloire des bandits-saints dont certaines deviennent des classiques. Un territoire d’action peut ainsi être tracé et définir un espace spirituel donnant une certaine épaisseur culturelle à une communauté et la rendant « visible ». Une caractéristique qui manquait cruellement aux classes sociales victimes de la dictature Porfirio avant que n’apparaisse Malverde.

Sanctuaire de Jesus Malverde à Cualiacan (Sinaloa) Mexique © AFP

La mort du bandit saint relève souvent d’un choix politique faisant passer la pérennité de la communauté – et donc son existence – avant sa vie propre. Le cas de Malverde est en cela exemplaire puisqu’il meurt pendu par le pouvoir étatique qui se sert ensuite de sa dépouille comme un avertissement macabre. La boucle est bouclée, les invisibles rendus visibles par le bandit saint sont enfin reconnus comme « existants » par l’État grâce à celui-là même qui leur a permis de survivre et d’exister. Amen. Aujourd’hui, le sanctuaire de Malverde à Culiacán, dans le Sinaloa est, dit-on, construit à l’endroit précis où il fut pendu. Les différentes versions du mythe de sa mort importent finalement peu. Certains affirment qu’il fut trahi (un Jesus trahit par un Judas, la crise des scénaristes toucha très tôt le Mexique), d’autres qu’il attendit mourant que la récompense pour sa capture augmente avant qu’un de ses proches ne le livre et répartisse le pactole entre les nécessiteux. 

La victime sacrificielle qui n’était criminelle que pour améliorer la vie des classes populaires et laborieuses instaure alors une dynamique de prière inédite et pas le moins du monde envisagée par le Vatican. L’intermédiaire et intercesseur efficace entre Dieu et les hommes ne serait-il pas celui qui a réussi à obtenir, même de manière illégale, ce qu’il souhaitait et ce qu’on lui refusait injustement ? Celui qui a réussi à se faire respecter avec dignité ? Plutôt que celui qui lorsqu’il s’en prend une sur la joue droite tend la gauche pour en ramasser une seconde dans une démarche qui tient davantage du masochisme égoïste que de la nécessité de survie ? 

Jésus et la distribution des pains

En bref, ne vaut-il pas mieux demander à celui qui sait comment obtenir ce qu’on veut, plutôt qu’à celui qui va nous assurer que regarder fondre des bougies permet d’oublier la faim ? Les Mexicains sont de ce pragmatisme que l’Église catholique et romaine rechigne poétiquement à reconnaître. 

L’iconographie de San Malverde n’étant donc pas soumise à validation du directeur artistique du Vatican, les Mexicains s’en donnèrent à cœur joie et puisque ce saint était populaire, dans tous les sens du terme, et bien il fut admis qu’il n’en pouvait être autrement de sa physionomie. La communauté reconnaissant Malverde orienta, sûrement inconsciemment, l’esquisse d’un portrait qui devait bientôt orner une multitude d’objets hétéroclites, du mug à la crosse d’arme automatique. 

Les effigies de Malverde s’accommodent de tous les supports, du plus classique médaillon à la crosse de Kalachnikov plaquée or.

Médaillon à l’effigie de Jesus Malverde © SDPnoticias.com

Jesus Malverde ressemble physiquement à Don Diego de la Vega époque Guy Williams (1924 – 1989). Peau claire et petite moustache, chemise blanche immaculée et foulard rouge, il est l’archétype de l’idéal masculin au Mexique dans les années 1950-70. Sa ressemblance avec les acteurs mexicains Jorge Negrete (1911 – 1953) et Pedro Infante (1917 – 1957) n’est pas fortuite : ces deux acteurs étaient les plus populaires du Mexique et avaient acquis une renommée hors des frontières du pays. Facilement identifiable, d’une beauté qui se prêtait à la sainteté, l’acteur de cinéma mexicain empruntait son aura aux flamboyants acteurs hollywoodiens qu’on érigeait de l’autre côté de la frontière comme de nouvelles idoles. Le physique était donc tout trouvé pour Malverde, ce saint des classes populaires qui rêvaient de vie facile et de dollars américains. 

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Statuette et bougie à l’effigie de Jesus Malverde dans sa chapelle dédiée à Culiacán, Sinaloa © RT en Español

Ton œil au goût certain a cependant rechigné, j’en suis sûre, à reconnaître une quelconque beauté à ces objets estampillés Malverde. J’ai moi-même eu toutes les peines du monde (oui, du monde) à trouver des illustrations pas trop dégueulasses pour ne pas pourrir le groove de mon blog. Cela dit un article sur les produits dérivés Soubirous aurait eu le même effet. La question se pose donc : pourquoi l’Église catholique, qui pendant des siècles a commandité parmi les plus belles œuvres occidentales (tout domaines confondus), s’est-elle finalement vautrée dès le XIXe siècle dans les saint-sulpiceries, cette fange de la production en série d’un mauvais goût sirupeux et bariolé propre à faire vomir un daltonien ? L’art religieux est kitsch et Malverde, après une vie pourrie, une mort douloureuse et une opposition virulente de l’Église à son culte doit pourtant souffrir du mauvais goût proverbiale de cette dernière. Seul un saint pouvait endurer pareil tourment. 

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Sculptures de Jésus Malverde portées en procession © El Sol de Sinaloa

Or le kitsch en ce qui concerne Malverde est de l’ordre de l’évidence, voire même de la nécessité. Mais le kitsch, me diras-tu en pérorant (tu ne devrais pas), est un jugement de valeur. Certes, le mot lui-même est péjoratif puisqu’il renvoie en allemand à l’idée de brader des objets, des vieilleries cassées ou de mauvais goût, ou même aux déchets ramassés dans la rue. Vers 1875 dans les cercles artistiques de Munich, le kitsch désigne une image bon marché, fabriquée en série et sans âme. On se rapproche. Car le kitsch est avant tout une affaire d’argent et d’effets : il doit produire un maximum d’effets pour un minimum de coûts pour toucher un maximum de personnes. Un peu comme le Nutella ou TF1. La matière première est pourrie donc pas cher, l’effet est grossier et le résultat au goût d’y reviens-y est mathématiquement lucratif pour celui qui vend le produit. L’objet kitsch est par essence une marchandise déclassée, le contraire social de l’œuvre aristocratique, unique et inestimable.

Le kitsch trouve, dans l’objet religieux, l’un de ses grands aspects. Dans la mesure où la religion fait usage, selon une constante tradition, de l’émotion esthétique qu’elle récupère à son profit, elle est spontanément conduite, pour des raisons d’efficacité, à faire appel au « plus grand nombre », et par là, à adopter les normes de l’art aux désirs latents de ce plus grand nombre, dans la mesure où elle est capable de le discerner. L’art religieux est donc perpétuellement menacé par le kitsch, c’est le mécanisme précis de l’art saint-sulpicien.

Abraham A. MOLES, Eberhard WAHL, Kitsch et objet, Communications 13 (1969), p.111.

Les objets eux-mêmes témoignent de cette nécessité de plaire au plus grand nombre : mugs, porte-clefs, t-shirt, médaillons et même plaques décoratives amovibles pour crosse d’armes de poing. Car la corporation qui a fait de Malverde son saint patron n’est pas du genre à préférer les gourdes réutilisables à un bon vieux fusil d’assaut, tout juste feront-ils un geste écologique en adoptant l’usage de pailles en métal (non, pas pour le soda).

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Objets à l’effigie du saint Jesus Malverde © Borderland Beat

À Culiacán surtout mais ailleurs dans le Sinaloa et au Mexique c’est donc toute une multitude d’objets hétéroclites, de petits et grands bustes en plâtre de Jesus Malverde qui est vendue aux fidèles et, curiosité, beaucoup d’objets sont peints en noir et blanc. Souvenir de ces acteurs qui offrirent leurs traits à Malverde à une époque où leur carrière n’envisageait même pas les postes de télévision en couleur. Ces bustes et figurines ne sont en rien éloignés de ceux que l’on trouve en Europe à l’effigie de la Vierge ou d’un saint de l’Église, la seule différence tient à la moralité de Malverde et de ses adeptes. Ces statuettes sont en général placées sur de petits autels domestiques ou clandestins (au Mexique et aussi aux États-Unis), entourées de bougies ou bien dans la chapelle du saint, à Cualiacan. Une autre spécificité en dit long sur Malverde, ses fidèles et la situation politique et économique du Mexique : partout sont vendus des « dollars ésotériques » à l’effigie de Malverde.

Liasse de dollars ésotériques à l’effigie de Jesus Malverde © SDPnoticias.com

Ces objets de peu représentent tout. Tout ce à quoi aspirent les classes défavorisées, ceux mis à la marge du système et obligés de flirté avec l’illégalité, et le crime parfois, pour grapiller de ci de là de quoi survivre. Si la plupart n’a pas choisi en toute conscience la criminalité, d’autres s’y engouffrent sans état d’âme pour « faire carrière ». Carrière courte mais comme le dit un proverbe local « Mieux vaut vivre cinq ans comme un roi que cinquante comme un bœuf », une réflexion qui tient du bon sens dans ce pays où il y eut en 2019 plus de 34000 homicides volontaires (environ 4 par heure) largement liés au trafic que drogues. Alors les dollars à l’effigie de Malverde font apparaître une réalité criante de violence, de précarité et d’inégalités, légèrement plus radicale et dangereuse que ce dont se plaignent en permanence les Occidentaux des pays riches (toi donc). 

Sur les autels clandestins, sur les ex-votos, partout où Jesus Malverde est, ces dollars coulent à flots, des liasses entières dédiées à ce saint qui, comme tous les saints, est supposé apporter ou favoriser ce que l’on désire. Et ce que l’on désire ici, ce sont les dollars. Le seul moyen de s’extirper de sa condition et d’obtenir les précieux billets verts relève d’un choix simple : migration ou narcotrafic. Finalement, le point commun le plus important entre les trafiquants de drogue et les migrants est donc de convoiter l’argent américain, Malverde n’étant qu’un moyen ésotérique d’y accéder. 

Héritage violent d'un saint ambigu

Malverde fut, dit-on cheminot ou au moins ouvrier sur le chantier de construction d’une ligne de chemin de fer. Ce point de sa légende le rapproche d’une population déclassée qui, sans tomber dans la criminalité, n’échappe pas à l’illégalité en traversant en train la frontière avec les États-Unis, soit pour travailler sans permis soit dans l’espoir d’entamer une nouvelle vie, plus prometteuse. Dans les deux cas, l’objectif est d’accumuler de la richesse et l’obstacle le plus difficile est, comme pour les narcos, celui des contrôles de la police américaine à la frontière mexicaine. Puisque la corruption facilite aisément la neutralisation des institutions mexicaines et de ses représentants, alors Malverde est encore une fois le plus qualifié pour accéder aux désirs de ses fidèles. Et lorsqu’il intercède, la moindre des choses est de le remercier.

Ainsi s’accumulent dans sa chapelle et sur ses nombreux autels dans le nord du Mexique des ex-voto prenant souvent la forme de peintures naïves, comme le condensé de la rubrique des faits divers mexicains. Des artistes nommés retableros, sont ceux à qui l’on commande ces œuvres. Il faut se rendre à leur atelier, raconter son histoire, son miracle et le peintre en fait une peinture, sur une plaque de carton ou de fer blanc, avec dessous quelques lignes descriptives ou des remerciements. Le saint y est toujours représenté, Malverde et ses cheveux parfaitement gominés dans son éternelle chemise blanche. 

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Alfredo Vilchis, « retable » de remerciements à Jesus Malverde, peinture sur étain © Worthpoint

Alfredo Vilchis est l’un des derniers retableros du Mexique et se considère comme un intermédiaire entre cette population pauvre et fervente et les saints qu’elle affectionne. Car Malverde n’est pas seul. Santa Muerte, la Vierge de Guadalupe ou Santo Niño de Atocha font partie de la cohorte et selon l’intercession demandée, il faut choisir parmi eux le saint le plus qualifié. Des milliers de ces peintures occupent les autels des chapelles, des églises et esquissent un quotidien violent, dangereux, laborieux et pénible dans un style coloré qui laisserait penser tout l’inverse.

Une pute a le droit de demander de l’aide à Dieu, un délinquant, comme tout être humain, a aussi le droit d’espérer. Je suis à leur service, je travaille pour eux.

Alfredo Vilchis, in La vie en ex-votos, Next Libération

Une réflexion qui résume assez bien il me semble la portée des objets à l’effigie de Malverde. Tous ces objets et ex-votos revendiquent finalement le statut d’être humain pour ceux qui les possèdent ou les déposent dans les lieux saints. Ils revendiquent une appartenance donc une existence, une vie et la volonté toute naturelle d’en profiter sans risquer de mourir brutalement, Malverde étant la figure mythique qui atteste de cette juste revendication.

Les objets du culte de Malverde empruntent à l’esthétique kitsch aussi bien par nature que par nécessité : ils doivent être visibles, criards, tape-à-l’oeil pour s’assurer d’être bien entendus car les demandes, les prières et les remerciements sont nombreux et permanents. 

Ex voto dédié à Malverde, peinture sur métal blanc, 2018 © Pinterest

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Comme dans le mythe de Malverde, il est étonnant de constater que les fidèles ne remettent pas en cause le cadre, ils ne demandent pas à changer les règles, le pouvoir, le régime mais seulement à vivre décemment. Une résignation totale qui ne leur permettra certainement pas de devenir de « belles personnes », mélange moderne de la combattivité d’un bisounours exclusivement nourri au Buddha Bowl et de la naïveté d’une Mary Ingalls sous LSD. L’héritage et le mythe des bandits saints n’ont donc aucune raison d’être désavoués et mieux, ils s’incarnent dans des personnages contemporains. L’exemple de Joaquìn « El Chapo » Guzman est édifiant. Aujourd’hui considéré comme l’héritier direct de Malverde, des figurines de son humble personne sont fabriquées et commencent à côtoyer le saint des Narcos sur les autels qui lui sont dédiés. Entre fascination et terreur, le réseau redevable au terrifiant chef de cartel de Cualicán renouvelle le mythe sans que l’on sache véritablement si le fait tient de la propre initiative du réseau ou si on l’a encouragé avec bienveillance à coups de barre de fer. Les objets à l’effigie d’El Chapo se multiplient, baromètre kitsch mais révélateur de l’impuissance et de la corruption de l’État qui ne laisse plus espérer qu’une intervention divine comme salut pour ce Sinaloa, terre natale d’un Malverde, le Mal Vert d’abord bienfaiteur avant de devenir tortionnaire.

  • ASTORGA A. Luis A., Mitología del narcotraficante en México, Universidad Nacional Autónoma de México, Plaza y Valdès, Mexique, 2004
  • BORNSTEIN David, La vie en ex-votos. Article paru le 20 décembre 2003 dans Next Libération :  https://next.liberation.fr/culture/2003/12/20/la-vie-en-ex-votos_456083
  • CORTÉS Hernández Santiago. De facineroso ladrón a santo milagroso : el culto a los bandidos en la literatura y la devoción popular. In: Caravelle, n°88, 2007. Chanter le bandit. Ballades et complaintes d'Amérique latine. pp. 11-29; 
  • DEHAYE Maxime, Le kitsch dans le cinéma narco, mémoire de Master 2018 - 2019, Faculté de Philosophie et Lettres de Liège
  • EDBERG Marc Cameron, El Narcotraficante : narcocorridos and the construction of a cultural persona on the U.S.-Mexico border, University of Texas Press, Austin, 2004
  • FLORES Enrique, GILARD Jacques. Présentation - Chanter le bandit en Amérique latine. «Seja marginal, seja héroi». In: Caravelle, n°88, 2007. Chanter le bandit. Ballades et complaintes d'Amérique latine. pp. 7-10 
  • FLORES Enrique, GONZÁLEZ Raúl Eduardo. Malverde : exvotos y corridos (en las voces de cantores sinaloenses). In: Caravelle, n°88, 2007. Chanter le bandit. Ballades et complaintes d'Amérique latine. pp. 111-138; 
  • GENIN Christophe, Le kitsch, Actes Sémiotiques [En ligne], https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/3268
  • GERARDO GÓMEZ Michel et al. “The Cult of Jesús Malverde: Crime and Sanctity as Elements of a Heterogeneous Modernity.” Latin American Perspectives, vol. 41, no. 2, 2014, pp. 202–214.
  • MATHOT Benoit, Kitsch religieux et dynamique de la foi, Études théologiques et religieuses, vol. tome 90, no. 1, 2015, pp. 67-83.
  • PEÑA, Michael E. Martinez, Organized-crime growth and sustainment: a review of the influence of popular religion and beliefs in Mexico, Monterey, California: Naval Postgraduate Schoo (thèse)
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