Bacchus (ou Dionysos) est connu pour son penchant pour la bouteille. On connait moins son goût pour les tigres, félins trahissant les origines orientales du roi de la picole.

Bacchus, sa vie, son oeuvre

En ce premier jour de l’automne, tu ne saurais ignorer plus longtemps la personnalité phare de la saison (d’après l’antiquité romaine) : Bacchus. Dionysos en grec. Aimant à se promener à poil dans les bois, à dos de félin, une bouteille de villageoise à la main, l’individu connait d’autres représentations.

Si ce portrait de Bacchus n’est pas le scoop du siècle, on a cependant le droit de se demander pourquoi il se balade tout nu sur un tigre ou une panthère.

Dionysos montant une panthère, c. 120-80 avant J.C. Maison des Masques, Delos. Delos Archaeological Museum, Grèce. Photo: © La Fuente Egeria

Bacchus est la version romaine de Dionysos. C’est donc sur le passif de ce dernier qu’il faut se pencher. Il est le fils de Zeus et de Sémélé. Zeus, pour changer, a entrepris de pécho la ravissante mais néanmoins stupide princesse Sémélé, une cruche thébaine. Héra, qui constate encore une fois l’infidélité de son dieu de mari, décide de lui couper la cruche sous le pied. Elle prend la forme de la nourrice de Sémélé et convint Princesse Neuneu de demander à Zeus d’apparaître devant elle dans sa forme divine, entouré de la foudre, du tonnerre et tout le barda habituel. Le divin amant, pas plus futé que sa maîtresse, accepte la demande de Sémélé qui se fait sans délai calciner par la divine lumière. Zeus, qui n’avait pas percuté qu’il allait probablement transformer la donzelle en modèle pour Jeanne d’Arc, arrive presque à rattraper le coup en sauvant l’enfant demi-dieu qu’elle portait et place l’enfant dans sa cuisse en attendant que la gestation soit terminée. Zeus n’avait manifestement aucune connaissance en biologie.

Le moment gênant où Zeus s’aperçoit que, non seulement sa meuf est stupide et inflammable, mais qu’il n’est pas non plus un puits de science.

Rubens, Jupiter et Sémélé, huile sur bois
Musées Royaux des Beaux Arts, Belgique
© J. Geleyns – Art Photography

Dionysos est donc le fils du dieu de la Lumière et de Sémélé elle-même avatar de la déesse phrygienne de la Terre, Zemelo. Si tu as quelques notions de jardinage (ou que tu as déjà regardé L’Amour est dans le pré) tu sais qu’une terre qui bénéficie de lumière et qui a été fertilisée va produire de la végétation et par extension de quoi nourrir ceux dont les sociétés n’ont pas encore créé les fastfoods. Sémélé étant un avatar d’une déesse de la Terre mise en cloque par le dieu de la lumière par excellence, il est naturel que le fruit de cette union soit l’incarnation de la végétation et des fruits de la terre. Et il se trouve que toute cette bouffe et ce vin produits grâce à la terre arrivent précisément en automne.

Dionysos est ainsi naturellement devenu le dieu de la végétation, de la vigne et des cultures. Il est aussi lié à la montagne et aux forêts, à la danse, à l’ivresse, à la sexualité et aux excès. Tout comme sa version romaine Bacchus. Pour en apprendre plus sur la vie de Bacchus, il faut donc regarder celle de Dionysos.

Dionysos après avoir échappé de peu à la mort flamboyante de sa mère, termine sa gestation dans la cuisse de son père. Une fois terminée, il est confié aux Hyades, les sœurs des Hespérides et des Pléiades, qui l’éduquent façon école Montessori dans la grotte de Nysa, en pleine montagne. Le petit Dionysos grandi et c’est là que ça se corse puisqu’un corpus bien établi de textes met en liaison notre jeune éphèbe avec l’expédition orientale d’Alexandre le Grand. Ces textes sont notamment ceux de Diodore (90 – 30 av. J.C), de Strabon (64 av. J.C – entre 21 et 25 ap. J .C), de Polyen (actif au IIe siècle après J.C) et d’Arrien (92-175) qui vont mettre en place une chronologie en trois actes pour justifier la colonisation de l’Inde par leur champion : Alexandre le Grand. Et la première de ces colonisations est amorcée par … Dionysos.

Shiva et Pārvāti, des potes influents

Dans le texte d’Arrien, on apprend qu’Alexandre arrive dans la ville de Nysa et y rencontre Acusis, le chef. Alexandre menace de tout crâmer mais Acusis parvient à l’en dissuader en lui contant l’origine de la ville due à un dieu regagnant la Méditerranée après sa conquête de l’Inde. La preuve en est le lierre poussant dans une région qui ne le connut point avant le passage du dieu. Alexandre est aux anges et s’en va gaiement, gambadant dans le sable (ce qui est très difficile). Ses pas ayant suivi ceux du mythique Dionysos, il apparait aux yeux de tous comme une sorte de continuateur du dieu ; c’est bon pour la légende.

Diodore nous précise quant à lui qu’il distingue trois Bacchus / Dionysos dont le premier est indien. C’est à ce dernier que l’on doit, d’après Diodore, l’usage du vin et la culture des fruitiers (#cinqfruitsetlégumes). Et c’est un point commun à tous les textes, Dionysos est un dieu qui apporte aux hommes la civilisation grâce à la picole et à la culture des fruits et des céréales.

Or, dans la région de l’Indus, il y a déjà deux trois personnes au taquet sur le poste de dieu sympa civilisateur, sex, drugs and rock’n’roll.

Shiva par exemple a de quoi rivaliser avec notre divin touriste grec. Dieu des énergies cosmiques, Shiva incarne toutes les formes du monde primitif et n’est pas contre quelques pas de danse en transe, comme Dionysos : sous cette forme il est alors appelé Shiva Natarāja (roi de la danse). Shiva est également lié à la montagne par sa consort Pārvāti, fille de Himavat, le roi des Montagnes.

Pārvāti ne se contente d’ailleurs pas de faire la potiche aux côtés de son mari. Elle peut prendre, comme lui, de nombreuses formes dont celle de Durga, considérée comme une shakti (une énergie féminine puissante), incarnant la puissance de la procréation et de la destruction. .

Durga combattant sur son tigre Mahishasura, le démon-buffle de la mythologie hindoue. Miniature du début du XVIIIe siècle

Tout comme Dionysos, Durga se balade à dos de tigre. Par ses caractéristiques, Durga a tout de ce que l’on désigne communément sous le nom de déesse mère.

Or dans beaucoup de cultures indo-européennes, les déesses-mères se déplacent à dos de tigre (ou de léopard selon la disponibilité des félins)

« Sur une statuette célèbre de Çatal Höyük, la déesse, obèse, enfante, assise sur des panthères qui lui servent de trône… Ainsi convergent donc les idées de fécondité, de maternité, de royauté et de maîtrise des fauves. Ce sont bien là tous les traits de la Déesse mère qui dominera le panthéon oriental jusqu’au monothéisme masculin d’Israël. » C’est ce qu’explique Jacques Cauvin, le célèbre archéologue préhistorien français. Un mec cool.

Le problème c’est que Bacchus n’est pas une gonzesse. Heureusement, la mythologie trouve toujours un arrangement.

Celui qui aimait se déguiser en fille

Pratiquement tous les auteurs prêtent à Dionysos une apparence efféminée. Pourquoi ? À travers les Bacchantes d’Euripide notamment, Florence Gherchanoc a parfaitement démontré que Dionysos était à la fois homme et femme.

Vois plutôt : pour parvenir à ses fins, le dieu « prend une forme mortelle, se dote d’un corps masculin aux attributs masculins, mais il a l’apparence d’une femme ». Il est d’ailleurs décrit comme ayant le teint vermeil, les cheveux parfumés et « les yeux remplis du charme d’Aphrodite ». Rien que ça.

Mais à l’époque, ces codes sont clairement féminins et bien éloignés de l’idée que l’on se fait de la virilité. Dionysos parvient bien sûr à ses fins avec les jeunes filles. Mais demeure l’idée de l’ambivalence de ce personnage dont la nature est homme mais qui porte les atours d’une femme, d’un personnage qui brouille les codes sociaux.

Son identité est double et n’est pas sans rappeler la forme Ardhanareshvara présentant un être moitié Shiva, moitié Pārvāti. L’union ultime du masculin et du féminin, la symbiose parfaite des principes mâle et femelle de l’Univers et permettent la vie. Alors si Dionysos est un peu femme, un peu homme, s’il apporte la culture des céréales et des fruitiers aux hommes et se balade à poil sur un tigre, que penser de lui en tant que personnification de l’automne ?

Gouache sur papier, Ardhanarisvara, circa 1800 British Museum, Londres
Mosaic de la "Maison de Dionysos" à Pella, fin du IVe siècle avant J.C. Musée archéologique de Pella

L’automne n’est donc pas la saison pourrie que tu t’imagines. Même si tu perds un peu ton bronzage durement acquis. Au contraire, elle porte en elle la continuité de la vie par ce que la terre nourricière produit pour que toi, amateur de plat surgelé, tu puisses survivre. Et Bacchus à poil sur son tigre, une couronne de feuilles de vigne dans les cheveux, incarne par ses lointaines origines orientales, ce renouveau permis par les Déesses mères que toutes les civilisations ont vénérées.

  • CAUVIN Jacques, Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au néolithique, Flammarion, Paris, 1998
  • COULTER C.R., TURNER P., Encyclopedia of Ancient Deities, McFarland & Company, North Carolina, 2000
  • VON COENEN D., Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Brepols, Turnhout, 1992
  • GHERCHANOC Florence, « Les atours féminins des hommes : quelques représentations du masculin-féminin dans le monde grec antique. Entre initiation, ruse, séduction et grotesque, surpuissance et déchéance», Revue historique 4/2003 (n° 628) , p. 739-791
  • www.britishmuseum.org
  • jfbradu.free.fr