Méconnues en Europe et souvent considérées comme des « objets de peu », les œuvres de plumes amazoniennes sont pourtant au coeur d’une tradition millénaire et d’une culture complexe. Entre écho brillant à la nature et affirmation de la place de l’homme dans le monde, découvre l’histoire de ces objets face auxquels notre flamboyant coq gaulois ne fait pas le poids.

Plastron en plumes, culture Chimù. Pérou, circa 1460-1600. © Pinterest

Un art millénaire élitiste et masculin

Loin de moi l’idée de remettre en cause tes connaissances en matière de civilisations précolombiennes, mais (au cas où), voici pour commencer une frise chronologique sur laquelle sont entourées en rouge les cultures auxquelles je ferai allusion ainsi qu’une carte situant les civilisations aztèque, maya et inca. Ton esprit aiguisé aura immédiatement remarqué que parmi les six civilisations sélectionnées, une seule seulement est andine tandis que les autres sont côtières, excepté les Incas dont l’Empire réunissait toutes ces régions. Un détail important dans l’histoire et la valeur des objets en plumes.

[Clique pour agrandir] Chronologique des civilisations précolombiennes © Tahuantinsuyu
[Clique pour agrandir] Carte des civilisations précolombiennes © Convergence News

C’est dans la vallée côtière d’Ica (à l’ouest de Cuzco) au Pérou que débute – d’après l’état actuel de nos connaissances – l’histoire des objets en plumes d’Amérique du sud. C’est en effet dans les sépultures du bassin d’Ocucaje que furent mises à jour les plus anciennes œuvres d’art en plumes du Pérou préhispanique, à savoir trois larges pans de tissus plus ou moins carrés et recouverts de plumes formant des motifs abstraits. Des liens cousus à intervalles réguliers le long de ces panneaux suggèrent que ces objets aient pu faire office de tentures.

Ces couleurs encore vives et autrefois brillantes devaient avoir un effet saisissant. Le premier clampin venu placé devant une telle œuvre eut sans doute possible l’air d’un Adonis amazonien ; il s’agissait finalement de l’équivalent précolombien d’un filtre Instagram. Par ailleurs, ces objets sont de véritables rareté dans le cadre de découvertes archéologiques. Leur fragilité bien sûr ne favorise pas leur bonne conservation dans les sépultures mais cela porte surtout à croire que les œuvres de plumes n’étaient réservées qu’à l’élite.

Panneau, circa 300-200 avant notre ère. Toile de coton avec plumes de ara bleu et jaune, de coq du rocher et d’ara écarlate (124 × 134 cm). © Musée du textile, Washington DC, acquis par George Hewitt Myers

Cette hypothèse est renforcée par leur technique de fabrication. Chaque plume était nouée individuellement avec un fil de coton cousu à un tissu invariablement de grande qualité. Systématiquement et intensément fourni en plumes, chaque objet nécessitait de nombreux jours de travail.

La civilisation des Paracas laissa beaucoup de ses œuvres dans les sépultures du bassin d’Ocucaje et semble l’initiatrice de cet art plumassier. De nombreux éventails en plumes furent découverts dans les sépultures et auprès de momies empaquetées manifestement issues des hautes sphères de cette société. Les broderies paracas présentent souvent ce motif de l’éventail et nous indiquent son lien étroit avec l’élite et l’activité rituelle. 

Eventail de plumes du lot 217, nécropole de Wari Kayan, péninsule de Paracas, Ier siècle avant notre ère - Ier siècle de notre ère. Roseaux, possiblement des plumes de condor, 167 × 8 × 211 × 8 po (43 × 53,5 cm). © Musée national d'archéologie, histoire et histoire du Pérou, Lima (rt-01893)
Éventail en plumes bleues et jaunes d’ara. Circa 300 - 200 avant notre ère. © The Textile Museum, Washington DC

Les momies empaquetées paracas ont également permis d’en apprendre plus sur l’importance de la plume qui se révèle être, dans cette civilisation, « un élément essentiel de l’attirail rituel des hommes forts paracas dans la vie, la mort ou des deux » (Anne Paul, Peruvian Feathermorks). Les éventails et les objets en plumes des Paracas inaugurent un art aux couleurs vibrantes et lumineuses qui fut, semble-t-il, l’apanage des catégories sociales les plus élevées. Une hypothèse qui se vérifiera dans les civilisations suivantes.

Dans la culture Nazca, les œuvres de plumes sont notoirement rares à l’instar de celles de la civilisation Moche. Dans cette dernière, les fouilles archéologiques ont par ailleurs clairement établi que les objets et les vêtements en plumes n’existaient que dans les contextes rituel et de haut rang. Et nos amis Moche avaient manifestement un sens très aigu du faste dans ces deux contextes.

Moche tardif / Wari (?). VIIIe -Xe siècle. Coton, roseaux et plumes; Hauteur : 44,5 cm. © Collection Michael et Judy Steinhardt, New York

La civilisation Wari (ou Huari) ne dit pas le contraire. En 1943, 96 panneaux en plumes de ara jaunes et bleues furent découvertes lors de fouilles archéologiques et demeurent à ce jour parmi les œuvres les plus spectaculaires du Pérou préhispanique. Les Wari sont, souviens-toi, une culture andine et ces plumes d’oiseaux de la zone tropicale attestent d’échanges existants entre ces deux régions. Cet échange est capital dans l’histoire des civilisations précolombiennes puisqu’il permit l’échange de produits de luxe entre les civilisations côtières et les basses forêts tropicales.

Ces panneaux très fournis mesurent environ 6 mètres de long pour 2 mètres de large et nécessitèrent chacun des dizaines de milliers de plumes et pas moins de 2000 à 3000 oiseaux pour réaliser l’ensemble des 96 panneaux ! Leur remarquable conservation est due au soin pris lors de leur dépôt dans la cache de les placer dans des contenants en céramique. Cette précaution apparait comme une preuve supplémentaire de leur grande valeur. Autant d’indices qui tendent à penser que ces plumes colorées étaient particulièrement valorisées. De la même manière que la tenture d’Ocucaje, ces panneaux souples présentent des liens suggérant leur utilisation dans un contexte peut-être architectural. 

Panneaux en plumes d’ara jaunes et bleues. Culture Wari, Pérou. VIe - IXe siècle de notre ère. © MET Museum

C’est au tournant du Xe siècle, à l’avènement de la civilisation Chimù, que le travail des plumes augmente considérablement. Les puissants rois Chimù, tout comme les Wari, les Chancay et les Incas, sont contemporains de cet usage luxueux des plumes. Les vêtements, les tabards (vêtements amples à larges manches), les coiffes, les pectoraux (pas ceux que tu montres sur Instagram), les ornements d’oreilles tout comme les palanquins et certaines larges tentures sont ornés de mosaïques de plumes extrêmement raffinées. Bien qu’essentiellement attribuées aux artisans Chimù, ces œuvres sont également connues dans d’autres cultures côtières. Le site de Pachacámac fouillé par Max Uhle (archéologue allemand, 1856 – 1944) fut riche de découvertes d’objets et de textiles en plumes appartenant aux Chimù ; tout comme le fut celui de Huaca de la Luna où des vêtements de plumes masculins et miniatures furent découverts. Tous de taille identique, ils sont ornés d’une mosaïque en damier de plumes bleues, jaunes, rouges et vertes (probablement de ara). Certainement, ces vêtements servaient de substitut de vêtements de taille réelle pour les défunt.

Couronne en plumes, XIVe - XVe siècle, culture Chimù, plumes de calliste septicolore et de ara. © MET Museum
Tabard cérémonial en plumes, culture Chimù, 900 - 1470 de notre ère. © Amanao Pre-Columbian Textile Museum

Enfin, on découvrit sur le site de Chan Chan (près de la ville de Trujillo) des panaches superbes qui auraient tout aussi bien pu appartenir à une coiffe que servir d’éventails. Les longues plumes furent soigneusement fixées à des poignées de bois par du fil de laine rouge (donc teinté donc onéreux et, par conséquent, luxueux).

Éventail de plumes, culture Chimù, XIIIe - XVe siècle. © American Museum of Natural History, New York

Les coiffes, éventails, tabards, ornements d’oreilles et autres objets ou textiles de plumes sont des découvertes rares apparaissant dans des contextes de sépultures de personnages de haut rang, associés au pouvoir politique et/ou religieux et presque exclusivement de sexe masculin (les vêtements miniatures en sont une preuve). Ce jeune homme Chimù sacrifié puis couronné de cette superbe coiffe de plumes en est un exemple emblématique.

Coiffe en plumes d'ara ornant le crâne d'un enfant sacrifié. La coiffe indique que le jeune provenait probablement d'une famille d’élite. Culture Chimù © Rebecca HALE

Ce monopole des hommes de pouvoir sur la possession de vêtements et d’objets en plumes intrigua les observateurs européens lors de la conquête espagnole de l’empire inca. Les visages pâles ne cachèrent pas leur admiration face à ces somptueuses œuvres d’art, précisant régulièrement que leur immense valeur symbolique et monétaire les destinait, de facto, à l’usage exclusif des élites masculines.

Or, cette sexualisation des objets en plumes trouve un écho troublant dans l’observation des oiseaux au plumage richement coloré. Un parallèle a en effet été proposé entre l’utilisation de plumes iridescentes et colorées par les hommes et l’usage qu’en font les oiseaux mâles. Lorsque les premiers affichent ostensiblement leur pouvoir et leur statut social les autres s’en font une réclame vantant leurs bons gènes. Le but est néanmoins le même : parvenir à se reproduire.

Cette hypothèse est loin d’être une blague ; elle est d’ailleurs étayée par l’utilisation des plumes colorées dans les civilisations que je viens d’évoquer. De plus, on sait que l’exhibition de plumes étaient parfois une imitation directe des parades sexuelles des oiseaux mâles. Les parures de plumes auraient ainsi pu jouer une rôle clef dans la représentation visuelle du pouvoir. Or, chez l’espèce humain, le choix des femmes conditionne la sélection sexuelle et il se trouve que de nombreuses études documentées ont souligné la plus grande propension chez les hommes à afficher son statut social car « historiquement, les hommes de statut élevé ont de plus grandes opportunités de reproduction et de succès que leurs adversaires de statut social bas. » (The Emergence of the Bird in Andean Paracas Art. c. 900 BCE – 200 CE).

Couronne de plumes, culture Chancay, 1100 - 1450 de notre ère. © Amanao Pre-Columbian Textile Museum

Sans même parler du fait que cette utilisation genrée des plumes est encore d’actualité dans plusieurs sociétés indigènes péruviennes, note que les plumes colorées inspirèrent des liens symboliques forts avec l’environnement naturel. Les rouges brillants renvoyaient au sang, au feu, les jaunes et oranges au soleil, les verts profonds aux terres fertiles et de la canopée et le bleu scintillant à l’eau du Pacifique. Réunir sur soi ces plumes soyeuses aux couleurs précieuses revenait probablement à affirmer que l’on dominait tous ces éléments et ces écosystèmes, justifiant ainsi une position sociale élevée.

J’ai attiré ton attention au début de cet article sur le caractère côtiers des civilisations productrices d’exceptionnelles œuvres plumassières. Les merveilleuses plumes aux couleurs chatoyantes privilégiées par les élites l’étaient d’autant plus qu’elles appartenaient au domaine du luxe. Car seules les populations andines (en l’occurence ici les Wari) avaient accès à la zone néotropicale, se faisant ainsi les intermédiaires privilégiés de ces échanges entre la côte et la « forêt basse » d’Amazonie. La difficulté d’approvisionnement des régions côtières en plumes colorées accentuait d’autant plus la symbolique de pouvoir de ces matériaux lorsqu’ils étaient accumulés en quantités invraisemblables sur les œuvres.

L’éclat, la brillance et les couleurs incomparables des plumes d'oiseaux tropicaux les lièrent au politique et au religieux. Insufflant ces pouvoirs à ceux qui les portaient sur eux, les plumes justifiaient le maintien de l'élite dans une société extrêmement hiérarchisée. 

Coiffe de plumes du souverain (probablement de Motecuhzoma II). Mexique (aztèque). 1428–1520 C.E. Plumes (quetzal et cotinga) et or.

Œuvres en plumes : l'art de se distinguer

Tu n’es pas non plus sans ignorer le symbolisme associé à l’oiseau dans presque toutes les civilisations humaines. Admiré, vénéré, craint ou détesté selon l’espèce et l’époque, l’oiseau est néanmoins régulièrement porteur d’une signification liée à la circulation entre monde céleste et monde terrestre. Messager des dieux ou des défunts, incarnation de l’âme des morts ou des esprits, guides, gardiens ou prophètes, les oiseaux entretiennent avec les puissances invisibles des liens très étroits. Celui qui se parait des attributs de l’oiseau s’accaparait-il les pouvoirs symboliques de la bestiole ? On peut tout à fait l’envisager.

Dans les civilisations précolombiennes, ces associations au pouvoir politique et religieux sont corroborées par une association quasiment systématique des dieux les plus importants aux oiseaux les plus exotiques. Le fantastique Quetzalcoatl, principale divinité méso-américaine, est un serpent dont le corps est recouvert des plumes turquoises et vert émeraude du quetzal. Le dieu de la guerre aztèque Huitzilopochli (littéralement « colibri à gauche ») naquit miraculeusement lorsque des plumes fécondèrent sa mère la déesse Coatlicue. Quant aux civilisations d’Amérique du sud, elles ont toutes en commun le même mythe de l’origine des couleurs des oiseaux, un mythe qui malgré plusieurs variantes, s’appuie systématiquement sur le même schéma narratif. 

Ornement d’oreilles en plumes, culture Chimù, XIIIe - XVe siècle. © Collection privée

Un monstre cannibale à la peau multicolore – et régulièrement assimilé à un serpent immense – sème la terreur parmi les hommes et / ou les oiseaux auxquels ils sont alliés. Les oiseaux décident de se liguer pour éliminer la créature et remportent le combat. Une fois mort, les oiseaux – jusqu’alors indifférenciés – se partagent la peau merveilleuse du monstre en guise de trophée. Un morceau de peau plus ou moins coloré est attribué à chacune des espèces selon ses mérites au combat. Les aras obtinrent un large morceau ce qui explique les nombreuses couleurs de leur plumage. Les derniers arrivés lors de ce grand partage durent se contenter de blanc et de noir. Une variante propose que les oiseaux se baignèrent dans le sang multicolore du monstre singularisant ainsi leurs plumages. 

Dans toutes ses versions, le mythe énonce la création d’une distinction. Or les oiseaux bien plus que tout autre animal illustrent le problème de la diversité des espèces. Grâce à la « matière » plume, la classe des oiseaux ne peut-être confondue avec aucune autre : tous les oiseaux possèdent des plumes et un animal sans plume n’est pas un oiseau. Or cette catégorie « oiseau » se subdivise en différentes espèces caractérisées par leur plumage.

Le mythe signale ainsi qu’un homme, par nature, n’a pas de signe ethnique distinctif et, implicitement, qu’il y a nécessité d’une livrée singularisant l’ethnie. C’est par le biais d’un même matériau que l’art plumassier va intervenir et démarquer l’homme de l’oiseau. Le propos consiste tout autant à se démarquer de l’oiseau qu’à s’en approcher. (in L’art de la plume en Amazonie). 

C’est donc dire que la plume est par excellence un matériau d’ordre, un matériau qui ordonne, et ceci en plus de toutes ses qualités de diversité chromatique. La plume implique la logique d’un classement par catégorie et par espèce.

Johann David Schoepff (1752 – 1800), zoologiste, botaniste et médecin allemand.
Détail d’une tunique en plumes. Pérou, entre le VIIIe et le XVIe siècle.

Si les oiseaux les plus colorés furent les plus valeureux (dans tous les sens du terme) dans le mythe de la création des couleurs des oiseaux, ils sont aussi logiquement ceux qui ont le plus de pouvoir puisqu’ils se démarquent avec bien plus de panache que ceux dont le plumage est sobre. Matière et couleurs créent la distinction et permettent la reconnaissance. Or, fait intéressant, les plumes vertes ordinaires des oiseaux tropicaux sont très rarement utilisées par les Indiens d’Amazonie – encore aujourd’hui – pour la simple raison que cette couleur est bien trop commune sur les perruches et les perroquets. Les plumes vertes ne permettent donc pas la distinction et sont de nos jours réservées aux touristes avides de souvenirs « uniques ». Je te laisse apprécier cette délicieuse ironie. 

D’après toutes les œuvres de plumes connues à ce jour, certains oiseaux exotiques ont été privilégiés. Les plus emblématiques étant le ara, les perroquets, le tanagara écarlate ou encore le bien nommé quetzal resplendissant. Couleur et matière des plumes s’agrègent à la symbolique de puissance surnaturelle des oiseaux dans des objets affirmant la distinction sociale. 

Œuvre de plumes, culture Chancay, 1100 - 1450 de notre ère. © Amanao Pre-Columbian Textile Museum

Les oiseaux mâles naturellement plus colorés que leur parèdre s’incarnent au sein de la société humaine dans les rangs hiérarchiques masculins les plus élevés.

Chacune des couleurs puissantes et soyeuses privilégiées par les élites illustre un pan du monde naturel dans lequel les hommes se singularisent à la manière des différentes espèces d’oiseaux. Absorbant ces caractéristiques et les revendiquant même, les objets de plumes précolombiens sont dès lors des objets et textiles de prestige et de luxe. 

  • Brown, Mary B., The Emergence of the Bird in Andean Paracas Art. c. 900 BCE - 200 CE (2016). CUNY Academic Works
  • Collectif, L'art de la plume en Amazonie, Mona Bismarck Foundations, 2001
  • Sous la direction d'Heidi KING, Peruvian Featherworks, Art of the Precolumbian Era, MET Publishing, distribué par Yale University Press, New Haven and London, 2012
  • MÉTRAUX Alfred. Une découverte biologique des Indiens de l'Amérique du Sud : la décoloration artificielle des plumes sur les oiseaux vivants. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 20, 1928. pp. 181-192
  • PREVOST B., L'ars plumaria en Amazonie, pour une esthétique minoritaire, in "Les apparences de l'homme", dossier coordonné par Gil Bartholeyns, 52-9, 2011 in Civilisations, Revue internationale d'anthropologie et de sciences humaines.
  • WILKINSON D., The influence of Amazonia on state formation in the ancient Andes, Antiquity Publications Ltd, 2018antiquity 92 365 (2018): 1362–1376