Objet de l’Été : le Parasol

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Entre parasol Ricard et inoffensif petit parasol dans ton verre de Bloody Mary, le parapluie de l’été est partout de la terrasse de restaurant à la plage. Pourtant il y a encore quelques centaines d’années, déjà tu ne serais jamais parti en vacances, mais en plus tu n’aurais pas eu les honneurs du repos à l’ombre.

Depuis l’époque babylonienne à nos jours, cet objet à première vue d’une affligeante banalité occupe avec son cousin parapluie une place primordiale dans la mise en scène du pouvoir politique et religieux. Si tu en doutes, souviens-toi de cet épisode pluvieux du quinquennat de Nicolas Sarkozy : alors qu’Angela Merkel portait elle-même son parapluie Nico se le faisait porter. Un mini scandale tenant à l’ambivalence d’un objet banal lorsqu’il était tenu par la chancelière allemande mais politique lorsque le président français faisait tenir le sien par un larbin.

Rien de nouveau finalement, le parasol (et son cousin parapluie dans les pays tempérés) est un objet de pouvoir depuis la période babylonienne (IIe millénaire avant J.C. jusqu’au début de notre ère). Non pas parce qu’il faut éviter que le représentant de l’autorité religieuse ou politique (ou les deux) n’ait l’air idiot avec un coup de soleil, mais bien parce que la forme même que l’homme a donné à cet objet est empli d’une très forte symbolique que l’on retrouve partout dans le monde.

 

Marche à l’Ombre

Le parasol n’est pas né rond, on l’a choisit rond. Plus tard, pour des raisons essentiellement esthétiques, de nouvelles formes apparaitront. Cette forme là, nous la devons au début de l’écriture vers 3000 ans avant J.C. dans le monde oriental, dans la région du Croissant fertile. L’influence de cette civilisation va s’étendre pendant plusieurs millénaires de l’est de la Méditerranée aux côtes du Golfe Persique et avec elle ses motifs et les idées qui s’y rattachent.

Ainsi, dès les débuts de l’écriture, le cercle s’installe et correspond à une idée de chiffre parfait : son tracé est stable et ne semble jamais s’arrêter. Ce « grand nombre » comme il était appelé par les Babyloniens se nommait shar et signifiait le Tout, la Totalité et par extension l’Univers.

Ce grand nombre égal à 360 incarnait également le temps car il correspondait aux 360 jours de l’année. Ce qui laisse supposer que cette forme ait pu être inspirée par la course solaire ; émergeant de la terre et décrivant un arc dans le ciel tout au long de la journée avant de s’enfoncer dans le sol, il était logique d’imaginer que l’astre puisse reproduire le même trajet « sous » la terre à la nuit tombée. La course complète formait alors un cercle parfait.

Puis la fragmentation de cette forme parfaite aurait donné naissance à des entités de plus en plus « spécialisées » portant chacune l’emblème du Tout  (le cercle) ainsi qu’une baguette courte. Le cercle est assimilable au Cosmos tandis que la baguette est assimilable à l’unité. C’est aussi le lien unique qui relie le Cosmos à la terre, au monde humain.

Il se trouve qu’en plus d’avoir l’écriture, la Mésopotamie bénéficie d’un ensoleillement très soutenu tout au long de l’année. Se protéger du soleil est de fait un réflexe quasiment naturel. En couplant cette nécessité à la symbolique du cercle et du bâton, on obtient assez rapidement un parasol. Les autorités politiques et religieuses ont eu tôt fait de repérer l’opportunité d’élever la fonction du monarque en le plaçant comme messager élu par le Cosmos pour interférer avec les pécores.

Le roi Assurbanipal sur son char et prisonniers élamites.
Épisodes de la campagne d’Elam
Vers 645 avant J.-C.
Albâtre gypseux
Ninive, palais d’Assurbanipal, salle V1/T1
©Louvre

 

L’usage du parasol se répandit vers l’Europe et vers l’Asie. Dans le monde arabe, ce parasol est nommé mizalla et son usage remonte aux Abbassides qui le tenaient eux-mêmes de la civilisation persane. Plusieurs sources témoignent de l’usage du parasol par les Califes de Bagdad entre le IXe et le XIIe siècle puis c’est pratiquement tout l’Orient musulman qui s’empare de cet emblème du pouvoir : Samânides et Alavides (Iran), Saljûkides (Iran puis Irak et Asie Mineure), Mamelûk (Égypte, Levant et Hedjaz), Timûrides (Asie centrale et Iran) mais aussi Mongoles et Moghols (Inde) l’utilisent encore au XVIe siècle.

Par ce biais, le monde européen en prend connaissance via les souverains byzantins. Les souverains européens trouvent ça cool et adoptent la mode mais surtout, le parasol devient un insigne ecclésiastique, notamment papal.

Fresque anonyme du XIIe siècle
Basilique des Quatre-Saints-Couronnés
Rome, Italie

 

Domenico Cresti dit Passignano (1558/1560 – 1636)
Michel-Ange présente la maquette de Saint-Pierre à Jules II 
Casa Buonarroti, Florence, Italie

Dans le monde chrétien, ce parasol porte le nom de Pavillon, ombrellino ou Gonfalon. Il est présent dans toutes les églises ordonnées basiliques par la volonté du Pape, car il s’agit bien là d’un titre honorifique. À demi ouvert dans les basiliques mineures et complètement déployées dans les basiliques majeures, il est de soie jaune et rouge et surmonté d’un globe de cuivre doré orné d’une croix. On peut difficilement faire moins symbolique là. Le Pavillon est aussi, selon l’Église, le signe de communion avec l’évêque de Rome : donc avec l’homme unique qui est relié à la ligne directe de Dieu.

Ombrellino de la Basilique Saint-Louis à Chicago
© Coupleonquest

En Couleur

En Inde, le chatra est non seulement un insigne de la royauté mais il symbolise aussi la protection du peuple. Il est d’ailleurs un des huit objets auspicieux de l’hindouisme, du bouddhisme, du jaïnisme et du sikhisme.

Le Parasol (chatra)
Jeu de carte initiatique (Tsakali)

XIVe/XVe siècle, Tibet

Encre et aquarelle sur papier
© Art Institute Chicago

 

Chatra fabriqué dans la ville d’Udaipur, Inde
Velours, lin, papier et laiton doré
XVIIIe / XIXe siècle
Victoria & Albert Museum, Londres
© Victoria & Albert Museum

Mais cet objet protecteur du peuple ne peut abriter tout le peuple ; il abrite donc une seule personne, le souverain, chargé de protéger le reste du peuple. N’étant pas avare de distinctions honorifiques, le monde asiatique a mis en place un système de parasol à étages. Plus il y a d’étages, plus la personne qui est dessous est hiérarchiquement élevée dans la société.

Parasol royal à 9 étages du Grand Palais de Bangkok
Thaïlande

En Indonésie, notamment à Bali, les divinités sont protégées par un parasol marquant leur caractère sacré.

Statues de divinités balinaises accompagnées de leur parasol
© Bourgeoisiegypsy.com

 

Le Barong balinais (créature mythologique) et son parasol
durant une procession

Dans la seconde moitié du XIXe siècle en Chine, il était toujours d’usage pour les dignitaires de se déplacer sous un parasol indiquant leur fonction. Largeur et couleur du parasol permettait de les identifier précisément. Les parasols rouges étaient ainsi destinés aux fonctions supérieures à celle du préfet. Certains de ces parasols rouges se distinguent par des languettes rouges brodées de noms en fil d’or ; ce sont les parasols aux dix-mille prénoms wan min san (pas la peine de compter, c’est juste une manière de dire qu’il y en a beaucoup). Ces parasols étaient offerts par la population reconnaissante aux magistrats qui se montraient sympas.

En Asie, et particulièrement en Chine et au Japon, l’usage de l’ombrelle (qui n’est ni plus ni moins qu’un parasol pour roturiers) est encore très répandu dans toute la société. On en trouve dans toutes sortes de matière : en soie, en papier, en papier huilé, en coton et même en bois laqué comme en Birmanie. Cet usage encore soutenu tient à des canons esthétiques préférant les peaux les plus claires possibles ; les femmes évitent donc autant que possible de s’exposer au soleil.

 

 

 

Porteuse d’ombrelle et courtisane
Estampe attribuée à Torii Kiyomitsu, circa 1765
MET Museum, New-York

© MET Museum

 

 

 

 

 

 

 

Suzuki Harunobu (1725?-1770)
Amants partageant une ombrelle
Japon, Période Edo, circa 1760
Xylographie, encre et couleur sur papier
Honolulu Museum of Art
©Honolulu Museum of Art

 

 

 

 

 


Deux ombrelles chinoises, XVIIIe / XIXe siècle
Musée des Ombrelles de Hangzhou, Chine
©xsally90.wordpress.com

Sur tous les continents on retrouve le parasol en emblème du pouvoir, il serait vain de vouloir en faire le tour. Néanmoins, les parasols des Incas, Aztèques et peuples d’Amérique du sud valent le détour. Nommés achiwa chez les Incas, ces parasols caractérisant le pouvoir royal sont réservés à l’usage des élites et devaient être parfaitement merveilleux puisqu’ils étaient fait de plumes d’oiseaux multicolores, plumes importées de la forêt amazonienne.

On retrouvait dans ces parasols magnifiques des plumes d’ara et de perroquets bien sûr mais également de canards de Barbarie, de flamands roses, d’aigrettes et de tangaras paradis. L’effet devait être somptueux et il impressionna les colons espagnols qui en laissèrent plusieurs témoignages émerveillés. Malheureusement, les rares représentations que nous en avons aujourd’hui sont très fades comparées à ce que ces parasols devaient être dans la réalité.

Mariage de Martin de Loyola avec la Princesse Dona Beatriz
et Don Juan Borja avec la Princesse Lorenza
École de Cuzco, 1718.

Huile sur toile
Musée Pedro Osma, Lima, Pérou

Détail du tableau
Parasol de plumes d’un souverain Inca

 

Mais il est très probable que ces parasols en plume d’oiseaux exotiques aient ressemblé à ça :


Deux panaches de plumes d’oiseaux exotiques
Culture Chancay, Pérou
1100 – 1450 après J.C.
Musée Amano du textile Pre-Colombien
Lima, Pérou 

©artsandculture.google.com

 

Autre temps, autres mœurs, aujourd’hui tu es plus ou moins condamné à agresser ou à être agressé visuellement par des parasols qui n’ont de faste que le souvenir :

 

©desvoveilingen.be

 

SOURCES :

  • DAKHLIA Jocelyne, « Pouvoir du parasol et pouvoir nu », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles[En ligne],  | 2005, mis en ligne le 27 août 2010
  • MOULINE N., Le califat imaginaire d’Ahmad al-Mansûr: Pouvoir et diplomatie au Maroc au XVIe siècle, Presses Universitaires de France, Paris, 2015
  • Sous la direction d’Auguste RACINET (1825 – 1893), Le Costume Historique, planches et texte sur la Chine uniquement, Firmin-Didot, Paris, 1888
  • RUTTEN Marguerite. Les emblèmes géométriques dans la civilisation ancienne du Moyen-Orient. In: Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, tome 2, n°4, 1949. pp. 333-339
  • SPEED WILLIAMS C.A., Chinese Symbolism and Art Motifs Fourth Revised Edition: A Comprehensive Handbook on Symbolism in Chinese Art Through the Ages, Tuttle Publishing, 2012 (4eédition)
  • STANFIELD-MAZZI M., Object and apparition : Envisioning the Christian Divine In the Colonial Andes, University of Arizona Press, 2013
  • URTON G. et Von HAGEN A., Encyclopedia of the Incas, Rowman & Littlefield Publishers, 2015
  • nytimes.com
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