Un article uniquement motivé par la faim. Histoire des moules à gâteaux de lune chinois, aussi beaux que ces gâteaux sont bons.

Gâteaux et météo

Lors de l’équinoxe d’automne en Chine, il est de tradition de manger de petits gâteaux ronds fourrés de tout un tas d’ingrédients célébrant les récoltes de céréales, de légumes et de fruits ; autant d’ingrédients qui permettront à la populace de ne pas crever de faim une fois que la bise fut venue.La fête éponyme de ce gâteau est aussi l’unique période de l’année où sont consommés les gâteaux de lune.

Les Chinois, peu avares de symbolisme, n’entendent pas jouer de la sobriété lors des fêtes traditionnelles. Les gâteaux de lune aux formes hautement symboliques exhibent ainsi de riches décorations obtenues grâce à des moules aujourd’hui reconnus et appréciés comme de véritables oeuvres d’art. Les motifs sont sculptés dans des bois denses et lourds (d’aucuns diront qu’ils sont annonciateurs de la densité de la pâtisserie) : souvent de l’aubépine, du bois de litchi ou d’olivier.

Moules en bois pour gâteaux de lune. Atelier artisanal vietnamien à Hanoï © Vietnamnet Bridge

Les bien nommés yùe bǐng sont formés des mots yùe « lune » et bǐngChandler » private joke  pour toi l’amateur de Friends) « gâteau » et sont uniquement préparés à l’occasion de la Fête de la lune aussi nommée Fête de la mi-automne qui se tient précisément la 15e nuit du 8e mois lunaire. Cette fête coïncidence toujours à une nuit de pleine lune.

Si l’événement ne t’évoque rien, sache tout de même qu’il est en Chine au moins aussi important que la célébration du Nouvel An. La Fête de la lune est évoquée dans le Classique des Rites (Lǐjīng en chinois) attribué aux sages de l’époque Zhou (de 1045 à 256 av. notre ère). Un bouquin dont le titre résume parfaitement le contenu. On y lit :

Les fils du ciel [les  empereurs] adorent le soleil au printemps et la lune en automne, ils adorent le soleil la matin et la lune la nuit.

Voilà qui est dit (et de manière bien peu complexe). Par ailleurs, plusieurs documents historiques relatifs à la dynastie des Zhou (1046 – 771 av. J.C) attestent de l’assiduité des rois à sacrifier au soleil à l’occasion de l’équinoxe de printemps, à la terre lors du solstice d’été, à la lune à l’équinoxe d’automne (la fête qui nous intéresse) et enfin au ciel au moment du solstice d’hiver.

Sous la dynastie des Tang (618 – 907), ce sacrifice devint une fête traditionnelle. Avant la fin de cette même dynastie, les Chinois gourmands concédèrent qu’un truc à grignoter permettrait de marquer le coup et entreprirent de préparer les gâteaux de lune à l’occasion de cet évènement.

Les motifs des moules à gâteaux de lune sont le plus souvent relatifs à l'immortalité et présentent des idéogrammes ou des symboles (carpes) de la longévité. Ils évoquent également la régénérescence nourricière de la nature grâce aux motifs de fleurs et de feuilles.

Moule en bois, circa 1900.
© Michael Backman Ltd

La Fête de la lune a pour origine, tu l’as vu, un sacrifice. Ce dernier visait autrefois à remercier les divinités pour les récoltes d’automne et rendait ainsi grâce à la vitalité de la nature qui, par lien de cause à effet, permettait aux Hommes de remplir leur estomac et leur garde-manger et ce, chaque année. Or, les Chinois associèrent longtemps les concepts de naissance et de régénérescence à la lune et à l’eau, idées qu’ils connectèrent aux menstruations en les nommant « eaux mensuelles ». Ces considérations vont te permettre de comprendre la présence récurrente d’idéogrammes de longévité sur les moules des gâteaux de lune.

Prenons l’exemple du peuple de Zhuang (vivant dans le Guangxi, sud-est de la Chine). Une fable ancienne populaire rapporte que le soleil et la lune forment un couple et les étoiles leurs enfants. Quand la lune est ronde dans le ciel cela signifie qu’elle est enceinte tandis que sa forme de croissant indique qu’elle a accouché. Ces grossesses et naissances à répétition associèrent naturellement la déesse lunaire Chang’e,  non pas à un cas social, mais à l’immortalité puisque sa descendance semblait infinie. Par extension, les autres « habitants » mythiques de l’astre – comme le lapin apothicaire et le dieu du mariage – se virent également attribués des symboliques de fertilité.

La déesse Chang’e est ainsi associée au lièvre apothicaire qui est aussi le préparateur de l’élixir d’immortalité. Quant à Yuè Laǒ (le vieil homme de la lune) dieu du mariage, il noue d’invisibles liens entre les hommes et les femmes combinant ainsi des mariages et garantissant le renouvellement des générations (et donc l’immortalité symbolique des lignées). Il faut aussi citer Wú Gāng, le Sisyphe chinois qui essaie d’abattre un cannelier qui repousse sans cesse après chaque coup de hache (tu le vois le lien avec la fertilité ?)

Dans le cas du lièvre, la symbolique de l’immortalité est claire et s’ajoute à celle – moins connue – de l’éternelle renaissance des astres de la nuit associée à la bestiole. Le vieillard Yuè Laǒ assure quant à lui la renaissance de la vie en formant des couples prospères tandis que la régénérescence sans fin du cannelier de Wú Gāng évoque sans détour l’éternel retour de la nature ainsi que l’immortalité (puisqu’en Chine, comme chacun sait (si), la cannelle est la nourriture des Immortels, ces huit êtres mythiques de la mythologie chinoise).

Le troisième moule en partant de la gauche est gravé du caractère "Shou" pour le mot "longévité". © ICollector.com

Masterchef China

Les gâteaux de lune sont traditionnellement préparés avec des fruits secs (amandes, châtaignes, noix, pignons, olives, jujubes), des graines (de lotus, de pastèques, de tournesols, de haricots rouges), tous cuisinés sous forme de pâte épaisse. Au centre de chaque gâteau, le pâtissier place un jaune d’œuf salé, généralement de cane car la coquille de cet œuf rappelle la couleur blanche de la lune.
Notons d’ailleurs que le cuisine fusion sucré-salé chinoise n’emporta pas un vif succès auprès des envahisseurs mongols. Une légende populaire veut que le signal de la révolte des Han contre la dynastie mongole squattant alors le territoire (à partir de 1279)  ait été donné par le biais de messages cachés dans les gâteaux de lune. Les Mongols goûtant manifestement peu la pâtisserie chinoise laissèrent circuler les gâteaux sans se douter de rien et se prirent une formidable raclée en 1368, ouvrant la voie à l’avènement de la dynastie Ming en Chine.

En cliquant sur cette phrase tu découvriras une recette traditionnelle de gâteaux de lune à conserver en cas d’invasion mongole.

Différentes recettes de gâteaux de lune sont présentées ici : fruits secs, oeufs et fruits. L’image ne laisse pas présager de la consistance de ces gourmandises…

© Lifestyle Asia

De nos jours, les gâteaux de lune sont préparés avec toutes sortes d’ingrédients dont ces saloperies de durian des fruits exotiques.

Les inscriptions auspicieuses, symboles et dessins imprégnés dans la pâte grâce au moule ont presque toutes disparues dans les commerces au profit de l’idéogramme du « parfum » de la garniture du gâteau. Les yùe bǐng ont peu à peu perdu leur sens premier consistant à fêter les bonnes récoltes avec les produits de saison, à souhaiter de bonnes choses à sa famille et à ses amis, pour devenir seulement des pâtisseries de la mi-automne dont le contenu, la forme et le message n’importent plus beaucoup.

Garder l'équilibre

Les anciens moules à yùe bǐng témoignent de l’importance qu’eut cette fête pendant plusieurs siècles. Célébrant l’équinoxe (lorsque la durée du jour équivaut à celle de la nuit), la fête de la lune équilibre l’année avec la fête du soleil célébrée lors de l’équinoxe de printemps.

L’association en chinois des deux idéogrammes日 « soleil » (principe yin masculin) et 月« lune » (principe yang féminin) permet d’ailleurs de construire le mot 日月« vie », toute une symbolique que l’on retrouve dans le cercle du célèbre yin yang.
Le gâteau de lune rond adopte traditionnellement cette forme du cercle parfait pour symboliser à la fois l’unité, la réunion, l’équilibre et l’éternité. Séparé en deux parts égales par une courbe, le yin yang évoque (notamment) le soleil prenant le pas sur la lune pendant une partie de l’année (et inversement), le tout dans un équilibre parfait.

Moule à forme de carpe. Atelier vietnamien de Pham Van Quang à Hanoï. © News Vietnamnet

Lorsque les moules ne prennent pas la forme traditionnelle du cercle, ils adoptent celle de la carpe, d’une feuille ou d’une fleur. Si ces deux dernières font aisément le lien avec la nature et sa vitalité, la forme de la carpe mérite une explication.

Précisons d’abord que les dragons sont des animaux mythiques auspicieux en Chine et pas méchants comme dans l’imaginaire occidental. Ils résident la moitié de l’année dans le ciel tandis qu’ils trouvent refuge durant l’autre moitié dans les océans. Les déménagements de ces bestioles ont justement lieu au moment des équinoxes. L’équinoxe de printemps voit les dragons monter vers le ciel et coïncide avec la naissance de nouveaux dragons.

Au début de sa vie, le dragon est un poisson des plus banals à savoir une carpe. Alors que se profile l’équinoxe, les carpes remontent les rivières en direction de la « porte du dragon », vers le soleil couchant. C’est précisément à 6 heures du soir, au moment où le soleil couchant croise le lever de la lune à l’horizon qu’aura lieu la métamorphose de la carpe en dragon. Pour réussir sa transformation, la carpe doit se jeter à travers la porte mythique du dragon.

Ce moment d’équilibre parfait en jour et nuit, entre lumière et obscurité, marque le partage de l’année en deux parties égales (yin et yang). Du succès de cette métamorphose dépendent les moissons de l’équinoxe d’automne nous assure Lui An (prince de la maison des Han mort en 122) dans le Hoaî-nân Tzè :

Si le poisson jaune n’atteint pas l’œil de la lumière, les semences des céréales n’arriveront pas à germer au moment favorable.

Gâteau de lune à forme de carpe et son moule traditionnel en bois. © People's Daily China
Fabrication d'un moule en bois à Dinh Quan (nord du Vietnam). © Saigoneer

Raison pour laquelle les Chinois sont aussi reconnaissants envers les carpes.

Nota bene : je t’épargne la symbolique du dragon qui est un animal d’eau à qui l’on doit la pluie, les moussons, les fleuves, rivières, mers et océans. Au regard de ce que je viens de t’expliquer, tu feras toi même le rapprochement avec les récoltes d’automne et la fête de la lune.

Les gâteaux de lune et les artisans fabricant les moules pour les confectionner sont toujours très répandus au Vietnam où la culture chinoise à longtemps dominée sur ce territoire. Un des derniers sculpteurs de moules à yùe bǐng au Vietnam est installé à Hanoï et se nomme Pham Van Quang. Il est le représentant de la famille Kuon réputée depuis de nombreuses générations pour la qualité de ses moules en bois.

Dans cette vidéo - dans laquelle il n'est pas nécessaire de comprendre l'anglais pour apprécier tout l'art de notre artisan vietnamien - tu admireras tout le talent nécessaire à la confection de ces moules à yùe bǐng.

© Vu Haianh

Le musée de Hefei en Chine expose une superbe collection de moules à gâteaux de lune tandis que Wang Laihua un amateur d’art chinois possède plus de 1000 modèles de ces moules traditionnels. Parmi les pièces les plus exceptionnelles de sa collection, certaines ont pour sujet la Révolution de 1911, la guerre de Corée et le « Grand bond en avant » des années 1960. Ce qui témoigne bien de l’importance culturelle de ces petits gâteaux dans la société chinoise.

Monsieur Wang Laihua ne boude pas son plaisir et on le comprend ! Il possède certainement une des plus belles collections de moules à gâteaux de lune au monde :

Aujourd’hui, les moules à yùe bǐng sont en plastique et présentent un large panel de motifs n’ayant (presque) plus rien à voir avec la fête de la lune. Néanmoins, les pâtissiers préfèrent toujours les moules traditionnels en bois à ceux en plastique. Les moules en bois permettent d’obtenir des motifs bien plus délicats et prononcés que ceux en plastique produits en série. Dans le cas des moules en bois, les motifs demeurent classiques mais les artisans proposent parfois des dessins plus à la mode ou populaires.

Si certaines grandes chaînes de restaurants et de café ont confectionné des yùe bǐng à la forme de leur logo, les pâtissiers et amateurs préfèrent encore les gâteaux de lune à symboles auspicieux bien que ces derniers aient perdu un peu de leur charme « automnal » avec l’évolution de la société.

Moules en bois dans une boutique de Dinh Quan (nord du Vietnam). © Saigoneer
  • FAZZIOLI E., CHAN MEI LING E., Les caractères chinois. Du dessin à l’idée, 214 clés pour comprendre la Chine, Éditions Flammarion, Paris, 2011
  • Gieseler, Le mythe du dragon en Chine. Revue Archéologique, vol. 6, 1917, pp. 104–170. JSTOR
  •  Mathieu Rémi. Le lièvre de la lune dans l’antiquité chinoise. In: Revue de l’histoire des religions, tome 207, n°4, 1990. pp. 339-365
  • 
PIMPANEAU J., Chine, culture et traditions, Éditions Philippe Picquier, Paris, 2004