Après les pièces vient l’échiquier, support et espace de jeu. À son damier il évoque instantanément les échecs. Pourtant, il ne fut pas toujours l’objet le plus indispensable. Ton manque d’expérience de vie au beau milieu du désert ou dans les terres arides de l’Inde du nord trahit ton étonnement.

Une nécessité relative

Les premiers jeux de plateau connus à ce jour datent du VIIIe siècle avant notre ère et furent découverts dans la région du croissant fertile en Mésopotamie. Ce qui signifie qu’avant même l’invention du tour de potier ou du bronze (IVe millénaire av. J.C.), les mecs jouaient déjà, ce qui est probablement l’explication la plus scientifique pour expliquer que ces feignasses n’aient pas inventer toutes ces choses plus tôt.

Les jeux de plateau sont un phénomène universel, ils sont une activité typiquement humaine répandue dans toutes les sociétés. Pourquoi joue-t-on ? Pour passer le temps. C’est ce que dit l’adage inscrit quasiment systématiquement sur les jeux de plateau indien. C’est aussi la raison qui motiva Achilles et Ajax à jouer (parce que la guerre de Troie, c’est comme l’Iliade, c’est long) comme les figurent les nombreux vases antiques à figures noires retrouvés par nos amis archéologues.

Achille et Ajax jouant Kyathos attique (H. 14,7 cm), vers 500 av. J.-C. Bruxelles, Musées Royaux d’Art et d’Histoire © Musées Royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles
Achille et Ajax jouant Amphore attique, de Nola (H. 60 cm), vers 530 av. J.-C. Naples, Museo Archeologico Nazionale 81 305. © V. Dasen.

Compte tenu des nombreuses représentations de jeux de plateau dans l’art gréco-romain, tu t’étonneras sans doute de l’absence quasiment totale de plateaux de cette époque retrouvés en fouilles. Quatre hypothèses s’offrent à nous :

A/ les archéologues ne foutent rien
B/ les quadrillages des jeux étaient tracés par terre ou sur une table / pierre / planche
C/ les Grecs et les Romains ont fait semblant de jouer juste pour emmerder les archéologues et les historiens
D/ la réponse D

La réponse D est séduisante mais la B n’est pas moins judicieuse.

L’humain joue pour passer le temps (au lieu d’inventer le bronze, mais passons). Notre passe-temps n’a rien de différent. S’il recouvre aujourd’hui un vaste champ d’activités allant du jeu de plateau à la création d’une chaîne de « unboxing » sur Youtube, il faut se souvenir que pendant longtemps les jeux étaient les seuls divertissements existants pour les classes aristocratiques comme pour les pécores.

Le Moyen-Âge fut moins avare en plateaux de jeu. Dès l’arrivée des échecs en Europe (autour de l’an mil) c’est l’échiquier à 64 cases – toujours utilisé aujourd’hui – qui fut le plus représenté dans les arts graphiques et le plus utilisé.

Croisés jouant aux échecs (en bas à gauche) Chanson des croisés de la première croisade, XIIIe siècle © BNF Manuscrits
Croisés refusant de combattre et jouant (encore) aux échecs (en bas à gauche) Guillaume de Tyr, Histoire de la guerre sainte. Nord de la France, XIVe siècle © BNF Manuscrits

C’est à partir du XIVe siècle que les échiquiers se multiplièrent en Europe alors même que le jeu devenait aristocratique. Peu d’exemplaires subsistent, les plus luxueux souvent. Les pièces sont plus fréquemment retrouvées et permettent d’avoir une idée de la taille de la plupart des échiquiers, taille qui oscillait plus ou moins autour de 50 cm de côté. Bien-sûr, il existe des exceptions.

De nombreuses enluminures figurent des parties d’échecs sur plateau et il n’existe, à mon humble connaissance, aucune référence aux pièces de tissus ou de cuir qui pouvaient servir de support comme c’est le cas au Moyen-Orient et en Inde. Pourtant, la découverte d’un échiquier tracé au charbon et à la peinture (daté du XVIIe siècle) sur un mur du Château-Musée de Dieppe – et qui fait probablement référence à l’un des gouverneurs du château – rappelle que n’importe quel support pouvait être propice à une partie…

D’autant que sur ce dessin du château de Dieppe, l’échiquier compte 8 cases et non pas 6 comme sur l’emblème du Sieur de Montigny auquel le conservateur du musée Pierre Ickowicz a immédiatement pensé. Une question demeure néanmoins, et pas des moindres : comment jouer à la verticale ? La question est posée (et je n’ai pas la réponse).

Échiquier peint du château de Dieppe, XVIIe siècle © Actu.fr

Faîtes vos jeux

Il existe plusieurs théories quant à l’origine des jeux de plateau. Stewart Culin (d’abord directeur du musée d’Archéologie et de Paléontologie à l’université de Pennsylvanie puis conservateur du département d’Ethnologie au Brooklyn Museum à New-York) a beaucoup écrit sur l’origine des jeux. Il supputa donc que ces derniers trouvaient leurs origines dès les premières manifestations de pratiques divinatoires. L’anthropologue et philosophe Wim van Binsbergen développa à la suite de Culin une relation entre divination et activité ludique. Enfin, David Parlett, spécialiste des jeux de cartes, alimenta le débat en proposant que les jeux succédèrent à des millénaires de jeux improvisés qui suffisaient « intellectuellement » à nos plus lointains ancêtres. D’ailleurs, les premiers plateaux découverts correspondent à une époque où l’homme se sédentarisa et arrêta d’errer partout comme un perdu.

Les huit cases de l’échiquier relient le jeu à l’Inde, son pays d’origine.

Dans tous les cas, les pratiques rituelles sont manifestement très proches des jeux de plateau précisément par l’utilisation d’un plateau / support dédié et de fait « sanctifié ».

Comme je l’ai expliqué dans le premier article sur les pièces, c’est en Inde que naquit le Chaturanga, ancêtre du jeu d’échec. Le plateau utilisé se nommait alors bêtement Ashatapada (littéralement « huit carrés »). Cette dénomination n’était pas inutile puisqu’elle permettait de différencier le plateau de son homologue sacré le Mandala Manduka (un diagramme) qui n’ est ni plus ni moins que la trame architecturale de l’Univers.

Bien que tu sois une sommité en matière de mythologie hindoue, voici un petit rappel du mythe de Vastu Purusha, l’être sans forme sans qui le Mandala Manduka ne serait rien.

Figure informe englobant la terre et les cieux dans toutes les directions, Vastu Purusha était gros, mou et envahissant. Les dieux qui en avaient assez d’avoir un obèse dans le groupe s’y mirent tous ensemble pour l’aplatir comme une grande crêpe mais une crêpe carrée (parce qu’ils sont plus malins que tout le monde). Or la forme carrée représente le monde de la matière et les quatre directions cardinales. Le cercle représente le temps. Or le cercle peut contenir le carré (le temps peut contenir l’espace) et le carré en tournant se fait cercle (l’espace peut devenir le temps) : l’espace est aussi le temps. Les deux notions sont inséparables et s’influencent l’une l’autre. Le XXe siècle découvrit par la suite que l’espace et le temps étaient deux versions d’une même entité.

Mandala Vastu Purusha © Vastu-vidya-australia.com

Une fois cette forme aplatie, Vastu Purusha devint en quelques sortes la forme du monde. Maintenu à terre dans le diagramme et dominé par les dieux, la place de chaque dieu fut identifier sur ce diagramme pour former la trame ordonnée du cosmos où chaque dieu avait sa place attitrée. Le mandala de Vastu Purusha permettait finalement d’ordonner un cosmos auparavant désordonné.

Les quatre Padas centrales (cases pour les lecteurs non hindous qui, je le sais, sont nombreux) sont dédiées à Brahma, l’initiateur de l’Univers, qui répartit autour de lui les dieux selon leur rang, importance et statut.

Mandala Manduka In : Models in Urban Geography (voir la bibliographie)

Sans surprise, les hommes appliquèrent cette trame pour la construction de leurs architectures afin de garantir, au mieux, l’insertion de leur habitat (et par extension, de leur propre personne) dans l’univers. Il s’agissait d’une base auspicieuse à la vie du bâtiment et, à une plus grande échelle, de la cité.

C’est donc dans le Vastu Shastra (un manuel général d’architecture) que l’on apprend que le Vastu Purusha Mandala pouvait être formé de 32 manières différentes en divisant la mandala basique en 4, 9, 16, 25, 36, 49, 64, 81 et ainsi jusqu’à 1024. Les plus petits carrés obtenus par ces divisions sont appelés Padas (signifiant « salle » ou « bloc »). Néanmoins, seulement deux formes de division du mandala sont considérées comme auspicieuses par les textes védiques : la forme à 9 X 9 cases et celle à 8 X 8 cases nommée Mandala Manduka, celle qui nous intéresse.

C’est précisément ce mandala qui fut emprunté à la pratique rituelle pour créer le plateau de jeu du Chaturanga, ancêtre du jeu d’échec.

Échiquier indien (Gujarat) de la fin du XVIe siècle. Ébène, bois noirci, ivoire, corne et fils d'or. © MET Museum

Souviens-toi : à l’origine, le Chaturanga opposait soit deux armées indiennes composées de quatre (chatur) corps (anga) d’armée ou bien quatre rois (il semble qu’alors que le jeu se soit nommé chaturangi ; le mot au singulier pour roi est raja d’où le nom de Maharaja : Maha pour grand, Raja pour roi. De rien, ça me fait plaisir).

En poussant la réflexion, on peut facilement envisager que le combat opposant deux ou quatre adversaires – corps d’armée ou rois – sur un territoire délimité représenté par le plateau (lui-même symbolisant l’univers) ait pour enjeu le contrôle ou la protection de ce territoire qui est donc…sacré. Vaincre ses adversaire et remporter le territoire c’est donc le contrôler et prendre symboliquement le rôle de Brahma, rien que ça.

Et si l’Univers ordonné par la création du Mandala Vastu Purusha symbolise l’espace et le temps, alors le jeu de plateau formé sur le Mandala Manduka à 8 X 8 cases mérite grandement son titre de « passe-temps »… Et nos échecs modernes également.

  • Collectif, Models in Urban Geography, Volume 4-A, édité par C.S YADAV, New-Delhi, 1986
  • Sous la direction de Mathieu GRANDET et Jean-François GORET, Échecs et Trictrac, fabrication et usages des jeux de tables au Moyen-Âge, Éditions Errance, PARIS, 2012
  • FRONTY Isabelle et DUNN-VATURI Anne-Elizabeth, Art du jeu et jeu dans l’art : de Babylone à l’Occident médiéval., Éditions Réunion des musées nationaux, Paris, 2012
  • PASTOUREAU M., Une histoire symbolique du Moyen-Âge occidental, Éditions du Seuil, Paris, Février 2004