Intrinsèquement liés à l’histoire de l’horlogerie, les automates ne furent pas immédiatement des robots capables d’action sans fin particulière. Longtemps, ils furent associés aux horloges et manifestaient par leur vie artificielle le symbole même du temps : le mouvement. 

Horloge à automate figurant un dromadaire monté, Augsbourg, vers 1595 - 1605 © Galerie Kugel

L’Interdit Bafoué

Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur terre, ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre.

L’injonction du Décalogue (les Dix Commandements) marqua profondément et pour longtemps les esprits occidentaux depuis la fin de l’Antiquité jusqu’au début de l’époque moderne. L’interdit répondait à la crainte de l’idolâtrie païenne mais surtout à la tentation démiurgique humaine : l’Homme ne devait pas se prendre pour Dieu en créant la vie depuis une matière inerte. D’abord parce que ce n’est pas beau de copier, mais surtout parce qu’une telle créature serait un argument fort pour remettre en question l’existence de Dieu et donc la hiérarchie sociale qui découlait de cette croyance. Si l’Homme était capable de créer la vie, il n’aurait pas même à se prétendre être Dieu pour avancer l’hypothèse que le barbu en question n’était probablement que le fruit de l’imagination humaine. Une telle assertion aurait eu à l’époque le pouvoir de faire pointer au Pôle Emploi un paquet de hauts fonctionnaires. 

Comme je te l’expliquais dans l’article consacré aux automates androïdes et à forme d’animaux, la dynastie musulmane abbasside (750 – 1258) puisa dans la culture hellénistique les savoirs nécessaires à la conception d’automates somptueux venant orner les mirifiques palais des califes. Loins d’être jugés comme des créatures du Sheitan, ces automates affirmaient symboliquement le pouvoir théocratique du calife sur toute la Création. Raison pour laquelle il était tentant de vouloir être calife à la place du calife. Au IXe siècle, les trois frères ibn Moussa ibn Shākir, éminents savants musulmans s’emparèrent de ces technologies antiques et détaillèrent dans leurs écrits une petite centaine d’automates, beaucoup étant de l’invention de Héron d’Alexandrie, certains de leur propre imagination. Mais c’est véritablement l’inventeur et ingénieur Al-Jazari (XIIe – début du XIIIe siècle) qui fut aux automates arabes ce que les bretons sont au beurre salé. Ses automates utilisaient des systèmes s’appuyant sur l’air et l’eau (pneumatiques) ainsi que sur des systèmes de poids et contrepoids (automates). Il réalisa surtout des automates séquentiels capables d’enchaîner une séquence d’opérations suivant un processus fixé à l’avance ; l’énergie transmise du ressort vers un vilebrequin était transformée en une suite de mouvements définis grâce aux disques profilés d’un arbre à cames (dont je t’ai déjà expliqué le fonctionnement dans cet article). De la même manière que l’écriture braille transmet au doigt des informations par le relief, le mouvement des cames transmet une information aux soupapes qui elles-mêmes la transmettent à d’autres mécanismes (comme les barillets contenant les ressorts) pour finalement aboutir aux mouvements de l’automate. 

La mesure du temps était depuis longtemps déjà une nécessité liée à la pratique religieuse. Il n’en fut pas autrement pour l’Orient musulman qui entendaient définir le plus précisément possible l’heure exacte des différentes prières rythmant la journée. Al-Jazari fut dans ce domaine l’auteur d’horloges à automates qui marquèrent l’histoire. Si malheureusement ces merveilles ont aujourd’hui disparu, il nous reste des dessins laissant à l’esprit tout le loisir d’imaginer ce que ces inventions devaient avoir de fascinant pour l’époque.

L’horloge aux paons est une des horloges à automates imaginées par Al-Jazari. Cette page copiée du livre de l’ingénieur arabe donne une idée de la physionomie de l’horloge tandis que le texte qui l’accompagnait décrivait précisément son fonctionnement.

Clepsydre aux paons (ou Horloge aux paons) – Page d’une copie du Livre de la connaissance des procédés mécaniques (Kitâb fi ma’rifat al-hiyal al-handasiyya) d’Al-Jazari – Egypte – Le Caire (?) – 1354 (le livre initial traitant des automates a été composé par son auteur en 1206 pour un sultan de Diyarbakir.) Louvre – Département des arts de l’Islam.

horloge-hydraulique-clepsydre-al-jazari-paon-automate

L’horloge fonctionne sur un principe hydraulique : un vase percé et flottant dans un bassin à la base de l’horloge est relié à un mécanisme dissimulé dans l’horloge. Au fur et à mesure que le vase se remplit d’eau, il s’alourdit et pèse sur le lien qui le relie au mécanisme. Il actionne ainsi dans la plus haute niche la paonne qui bouge la tête continuellement, mettant précisément une demi-heure pour passer de l’angle inférieur droit à l’angle inférieur gauche de l’espace où elle se trouve. À chaque demi-heure écoulée, le mécanisme se met en marche engendrant une séquence d’animations. La moitié d’un oculus vitré du cadran supérieur se teinte de rouge et les deux paons affrontés de la niche médiane se querellent en paonant tandis que le paon au centre de la niche inférieure fait élégamment la roue. L’autre demi-heure voit se reproduire le même mécanisme rythmé par le mouvement de la paonne dont la tête fait le trajet inverse. 

L’horloge à l’éléphant, Folio issu du Livre des mécanismes ingénieux d’al-Jazari

L’horloge à l’éléphant fut sans doute une des réalisations les plus spectaculaires d’Al-Jazari. Il s’agissait d’une clepsydre d’environ 7 mètres de haut. Le corps de l’éléphant contenait un réservoir d’eau et le mécanisme était assez similaire à celui de l’horloge aux paons. Sur le dos de l’éléphant, un scribe tournait doucement sur une petite estrade, désignant les graduations de temps qui s’écoulait à mesure que le vase percé dans le réservoir d’eau se remplissait. Lorsque le vase plein coulait enfin, un mécanisme complexe se mettait en mouvement et libérait tout en haut de l’automate une bille qui activait le mouvement du phénix au sommet du baldaquin puis glissait vers le bec d’un des deux faucons, tombait dans la gueule d’un des dragons qui basculait alors vers le bas pour déposer la bille dans un vase doré communiquant avec le bassin. Le vase percé était alors remis à flot automatiquement et une nouvelle demi-heure pouvait s’écouler. Le mécanisme est parfaitement décrit dans cette vidéo compréhensible même pour ceux qui n’ont que peu d’affinités avec la langue de Shakespeare.

Toutes ces technologie arabes et antiques impressionnèrent notre Europe médiévale dont les prélats cachaient admirablement leur enthousiasme quand ils ne hurlaient pas à l’hérésie face à ces machines démoniaques. Pourtant, ces mécaniques merveilleuses pénétraient doucement mais sûrement les cours des grands et en 807, les représentants du calife abbasside Hâroun ar-Rachîd (763 – 809) offraient déjà à Charlemagne (circa 747 – 814) une horloge dont on possède la description par Eginhard (770 – 840) : 

Une machine qui, actionnée par la force motrice de l’eau, marque les heures par un nombre approprié de petites boules de bronze qui retombent sur un timbre d’airain ; à midi, 12 cavaliers sortent par 12 fenêtres qui se referment ensuite derrière eux.

Cette horloge nécessitait la présence d’un homme possédant les connaissances pour la monter et la faire fonctionner, le cadeau incluait donc l’homme en question à une époque où être fonctionnaire impliquait un engagement total ne supportant aucune revendication syndicale. Il fallut encore du temps avant que ces mécanismes se répandent en Europe et les premières horloges à automates apparurent en Europe de l’ouest au XIIe siècle. Les Jacquemarts sont-ils le souvenir de ces hommes seuls capables d’entretenir et de remonter ces précieuses horloges ? Puisque l’étymologie du mot est disputée, je n’ai pas de réponse à ma question que je ne trouve néanmoins pas inintéressante…et je ne dis pas ça parce que c’est moi.

Les (Jacques-Henri) Jacquemarts

Les Jacquemarts sont aujourd’hui peu nombreux. Souvent cassés, ils furent peu à peu remplacés par des systèmes plus modernes au fil du temps. Ces statues souvent en cuivre, en fonte et parfois en bois étaient placées à l’extérieur du clocher de l’église et pourvues d’un mécanisme simple de cames qui leur permettait de frapper la cloche à l’aide d’un marteau. Ces systèmes n’étaient plus hydrauliques comme ceux de l’âge d’or arabe ou de l’Antiquité. Ils étaient une première complication de l’horlogerie médiévale. Du XIIe au XVIIe siècle, cette dernière fonctionnait essentiellement grâce à un échappement à roue de rencontre (qui brillait par son imprécision) dont je te laisse comprendre le fonctionnement grâce à cette vidée du Musée du de l’Horlogerie et du Décolletage.

Le Jacquemart était ainsi relié à ce mécanisme :

Les bras de leviers étaient solidaires des rouages de l’horloge. A chaque heure le passage d’un cran déclenchait l’action d’un contre-poids qui faisait pivoter un grand axe vertical. Cette tige dissimulée dans les jambes du jacquemart comportait différents leviers dont le déplacements entraînait de petits gestes des bras ou des petits mouvements de tête. Un marteau dans la main frappait la cloche de bronze 

Chapuis et Gélis, Le Monde des Automates, étude historique et technique, Éditions du Griffon, 1928

Ainsi toutes les heures, le Jacquemart sonnait les cloches des églises de France et de Navarre avec la grâce naïve et saccadée d’une mécanique hésitante que l’on peine à imaginer en s’éveillant chaque matin au son de la cristalline sonnerie Marimba. Les villes les plus riches firent l’acquisition d’horloges à automates de plus en plus complexes et perfectionnées, intégrant parfois des horloges astronomiques. Subtilité historique : pendant très longtemps les horloges médiévales ne furent pas pourvues de cadran pour la bonne et simple raison que les pécores ne savaient pas lire. 

Jacquemart de la Collégiale Saint-Pierre de Louvain © erfgoedcelleuven.be
Jacquemart de Romans-sur-Isère. Commandé à la fin du XIVe siècle.

La première horloge de Strasbourg élaborée entre 1352 et 1354 offrait à chaque heure le spectacle des Trois Rois Mages défilant devant la Sainte Famille ainsi que celui d’un coq. Ce coq de fer forgé et de bois, bec en avant et crête au vent, battant des ailes et chantant bruyamment semble encore incarner le pire cauchemar des Parisiens téméraires venus affronter l’impitoyable campagne française qui – sous des abords paisibles – dissimule son lot de monstres hurlants à des heures indues, les affronts de la volaille menant direct au procès. Ce coq est aujourd’hui le plus vieil automate d’Occident ; il est exposé au Musée des Arts Décoratifs de Strasbourg. 

Coq automate de la première horloge astronomique, dite horloge des Trois-Rois (1352-1354), il fut remployé dans l'horloge du XVIe siècle. Il s'agit du plus ancien automate conservé en Occident, chef-d'œuvre de mécanique médiévale reproduit dans toute l’Europe. Vers 1350. Bois et fer forgé polychrome © Musées de Strasbourg

L’horlogerie qui exigeait la réunion des connaissances et des savoir-faire en armurerie, en serrurerie et en ferronnerie devint rapidement la technologie de pointe du Moyen-Âge. Les mécanismes autrefois imposants se miniaturisèrent peu à peu dès le XVe siècle, de la même manière que nos ordinateurs pachydermiques de la fin du XXe siècle cédèrent petit à petit la place à des plaquettes tenant dans la main et contenant plus de technologies que nos vieux Windows 98 ne pourraient en supporter. Ce tournant mécanique médiéval donna naissance à des expérimentations technologiques nourrissant la réflexion philosophique. Cette maturation explosera au XVIIIe siècle mais davantage encore durant la révolution industrielle du XIXe siècle.

Globe céleste à mouvement d'horlogerie attribué à Gerhard Emmoser (horloger allemand actif entre 1556–84), 1579, pour l'empereur Rodolphe II (1552 - 1612) © MET Museum

Au Moyen-Âge, ces merveilles de modernité étaient évidemment réservées à ceux qui avaient du blé. Charlemagne les avait inaugurées, ses successeurs l’auront imité. Les horloges à automates de table furent parmi les divertissements les plus luxueux de la Renaissance.

Les horloges à automates de la Renaissance

Associés à ces petites horloges, les automates répondaient à des mécanismes par des gestes simples dans des scènes du quotidien, donnaient vie à des animaux ou à des sujets exotiques, un des sujets favoris pour ce type de réalisation. Les cabinets de curiosité accueillaient à côté des merveilles de la nature ces objets d’art qui se voulaient, dans une moindre mesure, aussi vivants que les lions, les éléphants et les singes des ménageries royales.

Pour la haute aristocratie et bourgeoisie, les automates étaient une manière de se divertir mais surtout de rivaliser avec ses pairs, d’exposer sa richesse et donc son pouvoir, posséder un objet inerte que l’humain animait de vie était tout un symbole…

Détail horloge à automate figurant un dromadaire monté, Augsbourg, vers 1595 – 1605 © Galerie Kugel

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À Augsbourg, les horlogers furent dans ce domaine des inventeurs et mécaniciens de génie qui alimentèrent généreusement les rivalités d’égo des cours d’Europe de leurs précieuses créations. Généralement de bronze doré ou de vermeil, les créatures des horloges à automates de cette ville allemande roulaient des yeux, ouvraient la gueule, frappaient ou picolaient dans des mises en scènes toujours originales.

L’imagination n’était stoppée que par la limite technique du concepteur. D’autres réalisations plus pieuses et donc nettement moins amusantes mettaient en scène des crucifixions ou des flagellations ainsi que des Vierges en majesté ; ainsi, à chaque heure sonnant, le propriétaire avait tout le loisir de se morfondre en priant. Je préfère – de loin – ce type d’automates de Augsbourg (fais péter les watts !) :

Vidéo de l'exposition de la Galerie J. Kugel "Un Bestiaire mécanique, horloges à automates de la Renaissance" © Galerie Kugel

Lors de l’exposition qui leur fut dédiée par la galerie parisienne Kugel (que je vis, chanceuse que je suis), plusieurs pièces étaient d’allure orientale. S’il s’agissait pour certaines d’un orientalisme à la mode, beaucoup d’autres formaient en réalité une rançon offerte à partir du XVIe siècle par l’Empereur du Saint-Empire romain germanique au sultan d’Istanbul pour maintenir la paix en Europe. Raison pour laquelle on préférait les figures d’élégants cavaliers enturbannés plutôt que des types en mini short portant fraise et courant après des biches.  

[Clique pour agrandir] Horloge à automate figurant un ours et son dresseur turc, Augsbourg, vers 1580 - 1590 © Galerie Kugel
[Clique pour agrandir] Horloge à automate figurant un singe, Augsbourg, vers 1620 - 1630 © Galerie Kugel

Le monopole horloger germanique ne laissa pas beaucoup le loisir aux autres pays de se démarquer dans ce domaine. Les automates européens de la Renaissance sont rares et ceux nés hors des terres teutoniques le sont plus encore.

Pour le Moyen-Âge, l’honneur français tient tout entier dans le coq strasbourgeois, un symbole avant l’heure (haha). Alors que Lyon et Blois étaient capitales françaises de l’horlogerie, un seul malheureux automate patriote nous est connu à ce jour. Il s’agit d’un cerf attaqué par un clébard opiniâtre.

Horloge à automate figurant un cerf. Signé N. LE. CONTENÇOIS sur le collier Paris, milieu du XVIe siècle, collection privée © Galerie Kugel

Par ailleurs, la précision de ces horloges était toute relative puisque le mécanisme d’échappement annulaire garant de la régularité de la mesure du temps était librement adapté aux mouvements de l’automate, comme les roulements des yeux par exemple. Cela dit, l’imprécision fut une spécificité de l’horlogerie médiévale jusqu’au XVIIe siècle avant que Christian Huygens (1629 – 1695) n’ait l’amabilité d’inventer le pendule en 1652. Concluons-en que la ponctualité ne fut donc la politesse des grands qu’après avoir régler ce problème majeur. 

Les horloges à automates modernes

L’invention du pendule allié au mécanisme d’échappement à ancre inventé en 1754 allait permettre des avancées technologiques considérables dans le domaine de l’horlogerie et, par extension, dans celui des automates. Le fonctionnement de base d’une horloge à balancier n’est pas sorcier et si je l’ai pigé, il n’y a aucune raison pour que tu ne le comprennes pas. 

Pour activer le système, il faut d’abord une source d’énergie : le ressort plat (ressemblant à un rouleau de réglisse), raison pour laquelle il fallait remonter les horloges anciennes, lorsque le ressort était détendu il fallait le tendre à nouveau pour insuffler une nouvelle énergie au mécanisme. L’énergie du ressort est déployée et transmise par un système de roues dentées (le train de rouages) au balancier qui rythme le temps. Or il faut réguler cette énergie pour qu’elle parvienne au compte-goutte, seconde par seconde, sous peine de transformer le balancier en un ersatz de cocaïnomane accro à la caféine.

Pour cela, on utilise un système d’échappement au sommet du train de rouages. L’échappement va séquencer l’énergie transmises par les rouages en petits morceaux grâce à son ancre qui ressemble à une fourche à deux dents. Cette ancre retient puis relâche une par une les dents du dernier rouage et transmet un par un ces petits morceaux d’énergie au balancier. Le balancier reçoit cette énergie dont la « taille » des morceaux (le temps déversé par chaque dent du rouage) est déterminée par la masse et la longueur du balancier. C’est en réglant la longueur et la masse du balancier que l’horloger parviendra à obtenir des morceaux d’énergie d’une seconde pile.

Mécanisme d'échappement montrant le mouvement de l'ancre et du balancier.

Plus l’oscillation (balancier trop long) est longue, plus l’horloge risque de retarder car chaque morceau d’énergie sera délivré plus lentement (plus long qu’une seconde), au contraire, plus l’oscillation est courte (balancier trop court), plus l’horloge risque d’avancer.

Bien sûr, ce système s’est peu à peu complexifié au fil de l’histoire mais c’est une base. À partir de ce mécanisme transmettant de l’énergie, l’idée est d’ajouter des trains de rouages et échappements pour orienter l’énergie vers d’autres mécanismes.

Dès le fin du XVIIIe siècle alors que les automates de Vaucanson, de Jaquet-Droz et de James Cox ont séduit et fasciné la haute bourgeoisie et les cours européennes, l’horlogerie était déjà une véritable industrie : le temps n’était plus religieux, il était désormais mécanique et Londres en était la capitale. Très bientôt, ce titre reviendrait à la Suisse et à la région de Franche-Comté. Les biens et les savoir-faire circulaient entre ces villes et régions, tissant un maillage d’artisans d’art nécessaires à la production d’horloges automates luxueuses pour les Européens mais également pour l’Asie. Les horlogers faisaient ainsi appel à des graveurs, des bijoutiers, des émailleurs ou des joailliers pour réaliser horloges et montres à automates, des plus élégantes aux plus polissonnes. Depuis que je sais que tu apprécies la gaudriole (en témoignent les résultats spectaculaires de l’histoire du godemichet), voici de quoi jaser : Genève fut particulièrement célèbre pour ses « conversation pieces » comme aiment à les nommer nos amis britanniques. Cette belle réputation tient aux montres automates érotiques suisses que l’Église pourchassait et détruisait, les rendant de fait d’autant plus désirables et particulièrement rares aujourd’hui. En témoigne cette montre de poche en or et émail attribuée à Jaquez-Droz et destinée au marché chinois, circa 1790.

Au début du XIXe siècle, l’horlogerie commença peu à peu à s’industrialiser grâce à des machines qui accéléraient le travail et le simplifiaient parfois. Les horloges à automates devinrent ainsi plus abordables pour la bourgeoisie. Au XIXe siècle, les horloges à automates se multiplièrent et proposaient de petites scènes quotidiennes animées qui se mettaient en mouvement lorsque la sonnerie – souvent musicale – retentissait. Cette musique n’était plus véritablement jouée par un automate musicien comme ceux de Vaucanson ou de Jaquez-Droz mais émanait d’une boîte à musique intégrée dans le socle de l’horloge et reliée au train de rouage du mécanisme à pendule. Les automates animés par des rouages, des cames et des tiges métalliques étaient également une complication du système horloger.

Pendule à automate en bronze doré, signée Louis-Jacques Vaillant. L’automate se met en marche au passage des heures. Paris, époque Empire, vers 1810-1815 © La Pendulerie

Le XIXe siècle s’empara du pouvoir technologique et le temps devint l’apanage des riches bourgeois qui le séquençaient pour servir une révolution industrielle avide de vitesse. Dès lors, les goûts de la bourgeoisie (qui étaient ceux de l’aristocratie d’Ancien Régime, on ne se refait pas) s’imposèrent : les passions pour la musique et pour l’élevage de petits oiseaux chanteurs, alors très à la mode, n’étaient pas seulement l’occupation sage et vertueuse des jeunes filles de bonne famille, elles étaient surtout le goût dominant. Naturellement, les automatiers imprégnés des hobbies de leur clientèle développèrent à cette époque des automates plus vrais que nature et héritiers en droite ligne des automates d’oiseaux chantants de l’Antiquité…

Remerciements tout particuliers aux automatiers François Junod et Frédéric Vidoni qui m’ont été d’une grande aide pour la compréhension de l’histoire et des mécanismes d’automates ainsi qu’à Virginie Bert du Musée de l’horlogerie et du décolletage pour ses explications limpides des mouvements d’horlogerie !

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