Les automates d’oiseaux chanteurs ou siffleurs sont parmi les automates les plus complexes jamais réalisés. Ils sont aussi les plus anciens et retrouvent aujourd’hui l’attention des collectionneurs. Pourtant, s’ils sont devenus l’objet de toutes les convoitises, leur création n’avait pas pour unique fin d’imiter les oiseaux.

Pendule cage à oiseau automate et siffleur, mouvement attribué à Jaquet-Droz à Neufchâtel, vers 1780, bronze et cuivre doré, panneau de tôle laquée, époque Louis XVI © Gazette Drouot

L’automate de l’oiseau démoniaque 

Dans sa quête de création de vie à partir de l’inerte, l’humain parvint à créer des automates de plus en plus perfectionnés capables de reproduire des gestes techniques de manière toujours plus autonome. Nos robots actuels en sont les héritiers. Malgré cette apparente vie, leur volonté fut toujours dictée par celle de leur créateur. La voix manquait pour donner aux premiers automates l’illusion (presque) parfaite de la vie. Ce qui subjugue le plus Homère décrivant les servantes automates du dieu Héphaïstos est qu’ « elles [aient] voix et force ». La parole et le mouvement sont véritablement les caractéristiques premières de la vie (ce sont d’ailleurs les deux premières choses que l’on attend d’un nouveau-né). Dès l’Antiquité, la reproduction de la voix humaine fut une obsession car sans doute c’est par la voix que l’Homme exprime sa volonté propre (raison pour laquelle on « donne sa parole », on engage sa volonté). Donner à un automate la capacité de parler serait approcher d’un peu plus près les pouvoirs d’une divinité. Quant à la question de savoir comment un automate soumis à la volonté de son créateur pourrait exprimer sa volonté propre (coucou les dogmes religieux), je te renvoie à la lecture du premier article dédié au sujet, article que tu aurais du lire depuis longtemps, avec tout le mal que je me donne ce serait la moindre des choses. Autour du IIIe et IIe siècle avant notre ère, les premiers automates d’oiseaux chanteurs gazouillaient allègrement à Alexandrie où l’ingénieur Ctésibios (285 – 222 av. notre ère) avait déjà conçu un système hydraulique capable d’imiter leurs chants. Selon la modulation des ouvertures de ce système, il était même possible de produire de manière reconnaissable le chant de différentes espèces d’oiseaux. Cet automate fut notamment repris par Héron d’Alexandrie (Ier siècle de notre ère).

Héron d'Alexandrie, Pneumatica 1,16 : dessin technique d'un appareil hydraulique à chants d'oiseaux artificiels, Manuscrit de Venise, Biblioteca Marciana, Gr. 516, suiv. 172v. Ce codex du XIIIe siècle est le plus ancien texte connu du Pneumatica de Heron d’Alexandrie.

L’invention devint, comme l’iPod en son temps, aussi merveilleuse et désirable qu’inabordable aux pécores. Les pauvres durent ainsi se contenter encore longtemps des trilles et glissades artistiques mais désordonnées des chants d’oiseaux naturels nuls. Si les Antiques se donnaient tant de mal à imiter la nature c’était avant tout pour en percer les secrets et en maîtriser les forces. Ces petits automates pépillants furent les premières tentatives mécaniques d’imitation du chant avec, pour idéal, l’objectif d’imiter le chant – et donc la voix – de l’humain. 

En attendant que Terminator nous chante une berceuse, les pioupious mécaniques auront de beaux siècles devant eux. À Bagdad ou à Constantinople, plusieurs califes possédèrent des « arbres aux oiseaux » placés au centre d’une fontaine qui, sous ses abords rafraîchissants, cachait sa véritable vocation de système hydraulique insufflant vie et voix aux oiseaux automates. Auprès de cette fontaine où l’eau parfumée accompagnait de son clapotis le chant ininterrompu d’oiseaux mécaniques, on ne pouvait qu’admirer la puissance d’un personnage capable de posséder telle merveille à une époque où la seule occupation des pauvres était de mourir et de n’être pas même capable d’apprécier le luxe. À Byzance, le trône dit de Salomon siégeait tout à côté d’un arbre également habité d’automates d’oiseaux chantants. 

Le Moyen-Âge orientale, empruntant les technologies développées durant l’Antiquité, ne manqua pas de créer toutes sortes d’automates et d’horloges à automates avec toujours ce goût pour les oiseaux dont on parvenait désormais à imiter le chant avec succès. L’horloge aux paons d’Al Jazari en est l’exemple. Jusqu’au XIIe siècle, les automates furent seulement connus en Occident par des récits de voyageurs, des contes et des textes et par quelques rares privilégiés (Hâroun ar-Rachîd offrit à Charlemagne une horloge à automates).

Clepsydre aux paons (ou Horloge aux paons) - Page d'une copie du Livre de la connaissance des procédés mécaniques (Kitâb fi ma'rifat al-hiyal al-handasiyya) d'Al-Jazari - Egypte - Le Caire (?) - 1354 (le livre initial a été composé par son auteur en 1206, Le traité d'al-Djazari pour un sultan de Diyarbakir et traite des automates.) Louvre - Département des arts de l’Islam.

Personne dans nos contrées ne savait alors concevoir de tels mécanismes, ce qui convenait très bien à une Église catholique pour qui les relations avec le monde islamique était du même genre que celles régissant l’entente de Kaaris et Booba, sans oublier que l’innovation relevait carrément, selon elle, de la monstruosité (ce qui expliquerait pourquoi personne n’ajouta jamais ni sel ni pâté sur les hosties). L’idée que se faisait le monde médiévale catholique de ces machines démoniaques fut magnifiquement explicitée par le conte de Floire et Blancheflor dans lequel Floire est le preux chevalier musulman fort et courageux et Blancheflor la jeune fille catholique qui n’a pour qualités que d’être jolie et d’obéir. En résumé, le père de Floire qui n’apprécie pas l’idée que son fils soit amoureux de la païenne Blancheflor, envoie la mécréante à Babylone où elle est vendue à un émir. Ce dernier, évidemment dépeint comme un taré sanguinaire, épouse chaque année une femme différente en prenant soin de buter la précédente. Pour choisir son épouse annuelle, il n’a qu’à jeter un œil dans le jardin qu’il entretient (un harem clairement) évoquant un microcosme propre aux jardins orientaux ainsi qu’aux – je t’entends le dire – tapis persans. L’auteur nous offre une description mirifique de ce jardin où Blancheflor patiente béatement en attendant que Floire vienne la sauver au lieu de profiter du terrain pour s’armer jusqu’aux dents et monter une armée enragée de guerrières anti-mariage fatal. On a les héros qu’on mérite. 

Oiseau automate en métal de la maison Jaquet-Droz, 2015 © A Blog to Watch

Dans ce jardin vivent des oiseaux dont certains sont des automates suppôts de Satan puisque ces créatures musulmanes de l’enfer sont si réalistes et chantent avec tant de grâce que les oiseaux naturels s’essaient à les séduire. On tremble bien sûr à la lecture d’un telle vision d’horreur qui témoigne bien de toute la fourberie dont est capable le mécréant séducteur, le Sarrazin démoniaque. Encore une fois, les automates d’oiseaux chanteurs semblent les plus fascinants autant qu’ils sont les plus inquiétants : l’Orient a-t-il véritablement réussi à créer la vie en dehors de la volonté du divin créateur ? S’il s’agit d’un argument de plus en faveur de leur impiété, ces technologies ne tarderont pas à susciter un tel intérêt qu’elles pénètreront doucement les cours européennes avec, en tête de cortège, les oiseaux chanteurs que Philippe le Bon fit installer dans les jardins de son château d’Hesdin.

Automatiser la cage aux oiseaux

Ces oiseaux chanteurs mécaniques poursuivirent doucement leur chemin en Occident. On les retrouva dans la grotte d’Orphée construite dans les jardins de Saint-Germain-en-Laye à la demande d’Henri IV (1553 – 1610) ou dans la grotte de Thétys à Versailles conçue en 1664-1665. Ils furent néanmoins largement dépassés au XVIIIe siècle par les avancées technologiques d’automatiers de génie tels Vaucanson, Jaquet-Droz ou James Cox qui créèrent des mécanismes si spectaculaires qu’ils faisaient passer les oiseaux chanteurs pour de la vulgaire camelote. Ces innovations ne furent que les prémices augurant d’un âge d’or à venir pour les pioupious automates.

Détail d’une horloge à automate d’oiseau chanteur. Jaquet-Droz, 1754 © Crown Watch Blog

Au XVIIIe siècle, il était de bon ton chez les personnes de qualité (et par qualité, nous ne parlons pas ici de perfection de la physionomie mais bien de naissance), il était de bon ton, disais-je, de posséder et d’élever des oiseaux chanteurs à qui l’on enseignait des airs à la mode bien plus distingués que les pépiements désordonnés que leurs comparses sauvages donnaient à entendre aux pouilleux. Le serin des Canaries remportaient tous les lauriers dans ce domaine du chant lyrique appliqué aux piafs : le « musicien de la chambre » comme se plaisait à le nommer le naturaliste Buffon (1707 – 1788) avait parfois même un maître de musique personnel chez les aristocrates les plus huppés. La profession n’avait rien d’enviable puisque le serin n’ambitionna jamais d’élargir de sa propre volonté la variété de ses mélodies et ne fit non plus aucun effort pour en apprendre de nouvelles avec la rapidité qui sied à l’élève d’une maison distinguée. Il fallait donc répéter inlassablement à la flûte des airs qu’avec beaucoup de patience, le volatile finirait par retenir et imiter (un parallèle gênant avec l’enseignement imposé de la flûte au collège devrait douloureusement faire écho dans ton crâne). Heureusement, l’invention vers 1735 de la serinette (d’où vient le verbe seriner) vint alléger la peine des « gouverneurs de serins » avant de bientôt les faire pointer au chômage. Ce petit orgue mécanique à tuyaux et à cylindres « dont on joue à l’aide d’une manivelle » (Larousse) annonçait de nouveaux automates d’oiseaux chanteurs qui séduiraient non seulement l’aristocratie mais également toutes les élites et la haute bourgeoisie de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, en France aussi bien qu’en Asie. Au XVIIIe siècle, les horlogers et automatiers adaptèrent ces serinettes de plus en plus miniaturisées à des horloges-cages à oiseaux chanteurs. Les Jaquet-Droz se distinguèrent largement dans ce domaine et purent se targuer de compter la reine Marie-Antoinette comme cliente. 

Puisque les cages étaient suspendues, le cadran de l’horloge prenait place sous la base de l’objet et une complication du mécanisme horloger permettait d’enclencher les mouvements et le chant des oiseaux, par exemple à chaque heure.

Pendule cage à oiseau chanteur, automate à musique, cercle Jaquet-Droz, La Chaux-de-Fonds, vers 1800. © Koller Auktionen

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Les mêmes Jaquet-Droz aidés de leurs collaborateurs (Jean-Frédéric Leschot, Henri Maillardet et Jacob Frisard) mirent au point dans le dernier quart du XVIIIe siècle un sifflet à piston coulissant qui permit de remplacer le jeu d’orgues des serinettes tout en atteignant un réalisme de chant inégalé. Les petits orgues furent remplacés par ce seul petit tuyau de sifflet. Comme pour un trombone, une note s’élevait lorsqu’un piston coulissait dans le tuyau. Non seulement la gamme de notes étaient amplement élargie mais le système permettait aussi de reproduire les trilles des chants d’oiseaux avec la même rapidité et la même fluidité qu’un oiseau naturel. La commande de ce sifflet à piston se faisait par un jeu de cames et un petit soufflet pour fournir l’air, le tout relier au mécanisme de l’automate. Jacob Frisard (1753 – 1812) et Jean-Frédéric Leschot (1747 – 1824) furent les auteurs d’autres innovations importantes qui allaient contribuer à la multiplication des petits automates au XIXe siècle. Ils créèrent notamment le système permettant à l’oiseau de se replier, une fois le chant terminé, dans de petites boîtes comme des tabatières, entrainant derrière eux la fermeture du médaillon ou du couvercle. Par la suite, Frisard sera employé par les frères Rochat, créateurs parmi les plus extraordinaires d’oiseaux chanteurs automates.

Sur cette vidéo, le sifflet à piston coulissant se situe sur le côté gauche du système de cames, à l’opposé de la manivelle. 

Ces premiers automates miniaturisés à l’extrême devinrent la marotte d’une clientèle aristocratique riche. Les matériaux employés pour la réalisation des cages témoignent du raffinement et de la préciosité de ces réalisations qui oscillent entre horlogerie et bijouterie. Les oiseaux ne sont pas traité différemment. Puisque les petits volatiles battent des ailes, ouvrent et ferment le bec, penchent la tête, agitent leur queue et parfois même sautent de branches en branches, aucun élément de leur physionomie ne pouvait être délaissé. Par ailleurs, le naturalisme ayant fait des adeptes, il n’était (presque) plus question d’emplumer les bestioles à la manière d’une danseuse du Moulin-Rouge. Une grande attention était très souvent portée à l’espèce de l’oiseau selon le chant qu’on lui avait attribué ; cette tendance ne fit que s’amplifier au cours du XIXe siècle allant jusqu’à préféré la taxidermie d’un oiseau à un automate (dans ce cas, l’oiseau ne bougeant pas, on équipait la cage d’une boîte à musique). Si l’attitude et les mouvements se veulent le plus naturel possible, il en est de même pour le corps et les plumes. Le corps de métal est toujours recouvert de plumes véritables ou en métal émaillé. Les pattes sont souvent dorées ou argentées, le bec en corne ou en ivoire et les yeux sont parfois des pierres précieuses. 

Détail d’une horloge à automate d’oiseau chanteur. Jaquet-Droz, 1754 © Jaquet-Droz

Ces objets précieux et luxueux ne firent pas seulement le bonheur des Européens ; ils s’exportèrent dans le monde entier depuis Londres, alors capitale de l’horlogerie, où les automatiers et horlogers suisses les plus talentueux avaient leurs succursales. Les élites de Constantinople, de Chine ou d’Inde furent d’importantes clientes raffolant de ces automates à la fois bijoux technologiques et bijoux véritables mêlant élégamment métaux et pierres précieuses. 

Les innovations se multiplièrent et se miniaturisèrent toujours davantage. Les systèmes d’automates et de pistons à sifflet coulissant rapetissaient tant qu’ils furent bientôt intégrés dans des tabatières, des montres de poches, des pommeaux de canne ou même des pistolets ! Le XIXe siècle sera pour les oiseaux automates un siècle d’omniprésence dans les maisons et les poches des grands bourgeois et aristocrates jusqu’à entrer, à la fin du siècle, dans les grands magasins. 

L’âge d’or des automates d’oiseaux chanteurs

Les bouleversements politiques de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, notamment en France, bouleversèrent la production d’oiseaux automates à Genêve. La riche clientèle s’était expatriée quand elle n’avait pas tout simplement perdue sa tête. L’heure n’était plus à un émerveillement luxueux pour lequel le bon goût et la politesse voulaient que l’on ne compta pas. La nouvelle clientèle du XIXe siècle était certes moins fortunée que la précédente mais n’avait pas moins d’ambition que les élites d’Ancien Régime. Toujours admirative du faste princier, la haute bourgeoisie copia scrupuleusement les manières de l’aristocratie. Comme elle, elle aimait les oiseaux chanteurs et comme elle, elle comptait posséder ces automates qui avaient fait la réputation de Paris dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. 

Boîte à oiseau chanteur en vermeil, émail et perles par Charles Bruguier père, Genève, peut-être 1828 © Sotheby’s

Au début du XIXe siècle, les frères Rochat et Charles Abraham Bruguier (1788 – 1862) furent les grands pourvoyeurs suisses d’oiseaux chanteurs de luxe. Bien sûr, d’autres horlogers suisses, français ou anglais s’essayèrent à cet art avec plus ou moins de succès mais Les Rochat et Bruguier furent les plus talentueux d’entre tous. On admirait le chant mélodieux et le naturel extraordinaire qui se dégageait de leurs minuscules automates d’oiseaux siffleurs. 

Tabatière musicale fermée. En or, émail et diamants à automate d’oiseau chanteur attribué aux frères Rochat et ayant appartenue au prince turc Shehzade Mahmud Celaddin Efendi,, circa 1804 © Bonhams
Tabatière musicale en fonctionnement. En or, émail et diamants à automate d’oiseau chanteur attribué aux frères Rochat et ayant appartenue au prince turc Shehzade Mahmud Celaddin Efendi,, circa 1804 © Bonhams

L’inventivité des créateurs d’oiseaux automates ne se contint pas aux seules boîtes qu’affectionnaient la bonne société et l’on vit bientôt des ouvrages exceptionnels – aujourd’hui d’une grande rareté – poussant encore plus loin les limites techniques. Dans les pommeaux des cannes et dans une multitude d’autres objets précieux, les oiseaux automates apparaissaient soudainement, gazouillaient pendant une quinzaine ou une trentaine de secondes durant lesquelles leurs mouvements rapides et fluides s’enchaînaient gracieusement, comme ceux d’un véritable oiseau. Un des plus rares objets qui ait reçu ces minuscules automates est aussi celui qui concentrait à l’époque toutes les technologies de la serrurerie et de l’horlogerie : l’arme à feu. Les frères Rochat réalisèrent dans la première moitié du XIXe siècle de rares exemplaires de pistolets dont l’action de détente faisait apparaître au bout du canon un automate d’oiseau chantant. Il s’agit d’un des mécanismes les plus complexes jamais réalisés.

Seulement quelques musées dans le monde se partagent les quatre seuls exemplaires de ces pistolets. Grâce à la maison de vente Christie’s, un particulier a pu acquérir la seule paire de pistolets à automate d’oiseau connue aujourd’hui.

Paire assortie de pistolets à oiseaux chanteurs attribuée aux frères Rochat. Or, émail, agate, perle et diamants, paire conçue pour le marché chinois. Circa 1820 © Christie’s

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Je ne saurais trop te recommander la vidéo faite par Christie’s pour apprécier le fonctionnement de ces armes factices incroyables (bien que la voix off soit anglaise, nul besoin de maîtriser cette langue pour apprécier la vidéo). Lorsque pour émerveiller tes amis tu dois aujourd’hui être à la fois écolo mais en ayant en poche le dernier smartphone, smartphone dont toutes les applications servent à retoucher des photographies médiocres vouées à enrichir des réseaux sociaux de tes prouesses en matière de fabrication de pain maison – ce dont tu es incapable sauf si tu es boulanger – ou de ta soudaine envolée lyrique accompagnée d’une sentence bouddhico-pilates sur fond de coucher de soleil, souviens-toi qu’au XIXe siècle comme à toutes les époques, on aimait frimer mais on le faisait avec honnêteté. 

Détail d’un des pistolets attribué aux frères Rochat. Or, émail, agate, perle et diamants, paire conçue pour le marché chinois. Circa 1820 © Christie’s

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Blaise Bontems (1814 – 1881) se distingua comme héritier de ces horlogers automatiers pugnaces et novateurs. Déçu du manque de réalisme (ou de variété ?) de la plupart des chants des oiseaux automates, il améliora efficacement le système existant en employant un soufflet à double effet actionné par un ressort moteur et relier à un réservoir à pression. Je t’épargnerai (bien que ce soit intéressant) le principe de fonctionnement de cet appareil. Sache néanmoins qu’il permit dès lors de reproduire fidèlement le chant de  presque n’importe quelle espèce d’oiseau. 

Ses oiseaux automates firent l’admiration de toutes les influenceuses parisiennes de l’époque et attirèrent dans sa boutique, au 72 rue de Cléry, une clientèle qui pouvait choisir « entre l’espèce de volatile, le ramage, les mouvements, le plumage et différentes sortes de feuillages et de fleurs ». En à peine une quinzaine d’années, les créations pépillantes de Bontems s’exportaient partout dans le monde, jusque dans les grands magasins alors qu’un siècle plus tôt, ces merveilles ne sortaient pas des châteaux…

Boîte à oiseau chanteur, modèle n°11 par Blaise Bontems, circa 1890.

L’engouement pour ces petits oiseaux mécaniques fut tel qu’il n’épargna pas même les contes pour enfants. Dans Le Rossignol et l’Empereur de Chine écrit en 1843 par Hans Andersen (1805 – 1875), il est question de l’opposition nature/culture (et du marché chinois !) à travers une histoire opposant un rossignol véritable à son ersatz mécanique en pierres précieuses. Car la question se pose : aussi charmants soient-ils, ces piafs sont-ils l’avant-garde d’un monde que la Révolution industrielle imagine entièrement mécanisé ? Quelle est la place de la nature et du temps dans un monde où la machine régente jusqu’aux chants des oiseaux ? Ces questions qui résonnaient au XIXe siècle ne t’évoquent-elles pas les inquiétudes qu’éveille la révolution numérique ? 

Passés de mode aux yeux du grand public au XXe siècle, ces automates d’oiseaux chanteurs revinrent discrètement dans la haute horlogerie de la seconde moitié du siècle dernier. La maison Reuge qui racheta la maison Bontems dans les années 1960 réalise à nouveau aujourd’hui de somptueux automates d’oiseaux chanteurs et la clientèle fortunée moderne qu’on pensait stoïque passés les bouleversement de la révolution numérique s’arrache ces merveilles de mécaniques. De quoi alimenter la réflexion sur les impacts du numérique dans nos sociétés contemporaines. Dans les années 2010, un client fit même réaliser par les horlogers et artisans d’art de Reuge 15 automates d’oiseaux chanteurs qu’il distribua à ses amis les plus proches (dont je ne suis malheureusement pas, n’ayant à ce jour reçu aucun paquet). 

Quinze automates d’oiseaux chanteurs (Chiffchaff ou Pouillot Véloce) créé par Reuge © Watchonista

Parallèlement à cet engouement constant pour les chants d’oiseaux depuis l’Antiquité, les ingénieurs s’évertuèrent jusqu’à l’ère numérique à reproduire mécaniquement la voix humaine qui est maintenant dans presque toutes les poches (coucou Siri) et dans toutes les voitures. Certaines tentatives furent plus fructueuses que d’autres mais ne connurent, semble-t-il, jamais le même succès que ceux des chants des oiseaux automates. Ces derniers sont aujourd’hui rares et convoités. Les plus fortunés pourront s’offrir leurs cousins modernes sur de superbes montres suisses. Pour les autres, il reste la possibilité d’admirer ces bijoux d’horlogerie mécanique en salle de vente ou de devenir ami avec le monsieur qui en offre à ses copains.  

Remerciements tout particuliers aux automatiers François Junod et Frédéric Vidoni qui m’ont été d’une grande aide pour la compréhension de l’histoire et des mécanismes d’automates ainsi qu’à Virginie Bert du Musée de l’horlogerie et du décolletage pour ses explications limpides des mouvements d’horlogerie !

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  • Mély Fernand de. Biographie de Guillaume Boucher, orfèvre parisien du grand Khan. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 69e année, N. 2, 1925. p. 90
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