Les Mayas produisirent de nombreuses formes d’excentriques, ces silex taillés quasiment impossibles à reproduire aujourd’hui. Si la forme la plus spectaculaire est celle du Dieu K (ou K’awiil), il existe des formes plus épurées en rapport direct avec cette divinité.

L'excentrique du serpent Och Chan

Comme expliqué dans l’article dédié aux excentriques mayas, le Dieu K est étroitement lié au serpent dans les croyances mayas. Les éclairs – qui sont symbolisés par des serpents dans l’art de cette culture – sont en effet un des attributs du Dieu K. L’étymologie même de K’awiil semble renvoyer à la foudre, aux éclairs et à l’orage.

Or, il existe une homophonie maya entre chan signifiant « ciel » et chan signifiant « serpent », les deux mots liés l’un à l’autre appuient d’autant plus la symbolisation de l’éclair ou de la foudre par le serpent. Ceci pour que tu comprennes pourquoi le serpent Och Chan est identifié à l’orage et à l’éclair.

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Excentrique Maya en silex coloré. Entre le VIIe et le Xe siècle © Detroit Institute of Arts

Pour boucler la boucle, nombreux sont les spécialistes des Mayas à avoir proposé une identification du Serpent Vision (une importante bestiole de la mythologie maya) à Och Chan. Le Serpent Vision a pour principale fonction de relier le monde physique au monde surnaturel, tout comme le fait le Dieu K.

Le Dieu K (ou K’awiil) étant la force qui permet la magie, la transformation et la transcendance dans la pratique rituelle maya, ce dieu est ainsi l’essence même de Och Chan : car ce serpent transcende les différents mondes et circule allègrement du monde physique au monde surnaturel dans lesquels il s’adapte.

[Clique pour agrandir] Site Maya de Yaxchilan, Mexique. Période du Classique tardif. Photographie du linteau 15 de la structure 21 représentant la dame Wak Tuun, une des femmes du roi Oiseau-Jaguar IV durant un rite d’autosacrifice face au Serpent Vision. © Bristish Museum
[Clique pour agrandir] Représentation du Serpent Vision d’après le linteau. © British Museum

Le Serpent Vision ou Och Chan était invoqué lors des auto-sacrifices et permettait d’entrer en communication avec les esprits des ancêtres.

Excentrique maya en obsidienne à la forme stylisée d'un serpent. Classique ancien, cira 550 - 950 de notre ère.

© Sotheby’s

L'excentrique du dragon barbu

Toujours dans le domaine du reptile, les Mayas ont associé Itsamna (dieu du ciel, du jour et de la nuit et inventeur de l’écriture) au « Dragon Barbu » une sorte de lézard relié au Serpent Vision, et donc au serpent Och Chan. De la gueule du « Dragon Barbu » sortent les visions des dieux et des ancêtres déifiés, il est étroitement lié au lignage royal. Même combat que le Dieu K.

En bas à droite, à côté de l’excentrique du serpent Och Chan, deux excentriques en silex clair du "Dragon Barbu". © Artkhade

Les Mayas associaient l’obsidienne, pierre volcanique et vitreuse noire, au Dieu K. Ils la pensaient comme étant une incarnation de ce dieu sur terre et aussi comme le résultat du choc lorsque la foudre frappait la surface terrestre.

Le Dieu K était de fait l’intermédiaire entre le monde humain et l’inframonde (le monde des divinités auquel on accédait par des cavernes). L’obsidienne rappelait par sa couleur ce monde profond et mystérieux et, par sa provenance supposée, son lien avec le ciel.

Le panthéon maya attribuait différentes formes à ses divinités et les dieux se métamorphosaient, changeant de visage, une fois la nuit tombée. Passant de la vie diurne à la « mort » nocturne, ces divinités circulaient d’un espace à l’autre, passant du ciel à l’inframonde souterrain puis retournant au ciel une fois le jour levé. Chacune de leur forme physique correspondait à un de ces mondes.

C’est ce que traduisent les excentriques du Serpent Och Chan et du Dragon Barbu. Ces formes liées directement au ciel (par la foudre ou par Itsamna, ledieu du ciel) étaient taillées dans des silex de couleurs claires, symboliquement associées au ciel et au soleil diurne. Et donc en opposition à l’obsidienne noire réservée aux formes nocturnes des dieux.

Excentrique Maya en silex coloré. Entre le VIIe et le Xe siècle. © Detroit Institute of Arts
Excentrique en obsidienne de la période du classique tardif. Circa 550 – 950 de notre ère. © Worthpoint

Les caches où étaient déposés les excentriques en obsidienne du Dieu K, du Serpent Och Chan ou du Dragon Barbu formaient une unité dans la diversité, un cycle éternel se régénérant continuellement grâce à l’alternance du jour et de la nuit incarnée dans les formes et les couleurs des pierres.

La figure du serpent, symbolisant l’éternité dans de nombreuses cultures (voir l’Ouroboros) tient encore ici une place essentielle. Et lorsque le serpent se mord la queue – ici par ses différentes formes physiques renvoyant à l’univers mythologique et infini des Mayas – c’est encore une fois à la vie éternelle à laquelle les humains essaient d’accéder.

Figure de serpent en obsidienne. Teotihuacan, (200-250), © Jorge Pérez de Lara Elías. INAH. Courtesy of the Fine Arts Museums of San Francisco.
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