Les Pierres Runiques Vikings

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Les Gaulois avaient le goût de la pierre dressée. Un goût plus tard partagé par les Vikings dont la culture ne se résumait pas au pillage et aux cheveux tressés. Les pierres runiques qu’ils nous ont laissées sont des témoins essentiels de cette civilisation bien plus raffinée que les aventures d’Astérix tendent à nous le faire croire.

Un homme se tient à côté de la pierre runique suédoise située près d’Odensala.
L’inscription runique témoigne que « Ulv, Härbjörn, Näsbjörn et Häming ont fait élever la pierre à la mémoire de Borgulv, leur père. »
© mashable.com

 

Portrait de Viking

Je m’en vais te dresser un rapide portrait de l’homme viking sans quoi tu n’entendrais goutte à leurs cailloux gravés. Le mot « viking » dérive du mot latin vicus qui désigne une place marchande ou un comptoir. Car les Vikings sont avant tout des marchands spécialisés dans la denrée luxueuse, ils sont la place Vendôme de l’Europe avec déjà un service de livraison type Amazon. Ambre, fourrures et esclaves sont chargés sur leurs bateaux que tu cesseras imminemment d’appeler drakkar pour les désigner par leur véritable nom : les knörr  (comme les bouillons en cube). Il existe une typologie précise des différents bateaux vikings ; les knörr sont des navires de commerce tandis que le snekkja est un bateau de guerre.  Le drakar avec un seul k (le second a été ajouté de manière fantaisiste) est un mot du suédois moderne désignant un dragon qui, au temps Viking, se disait dreki. Bien que ce dernier apparait souvent à la proue des navires, il ne désigne en rien le navire lui-même. Les Vikings chargent donc leurs marchandises sur ces knörr (dont la facilité de manœuvre laissera bouche bée leurs contemporains qui après avoir perdu la parole de stupeur perdront aussi leurs bras d’un coup d’épée, c’est là tout le génie Viking), ils chargent disais-je puis partent depuis la Scandinavie vers l’ouest ou vers l’est, pratiquant le cabotage. Ces marchands nommés boendr (pluriel de bóndi) constituent la cellule essentielle de la société scandinave ancienne.

Le bóndi peut s’apparenter à notre bourgeois médiéval : il est libre et possédant, par conséquent il se doit d’accumuler toujours plus de pognon et c’est dans ce but qu’il monte des expéditions. Les boendr sont également ceux qui connaissent (et font) la loi, ils sont médecins et prêtres, un peu comme nos coachs de vie d’aujourd’hui. Il est important de noter que les Vikings sont avant tout des marchands qui disposaient de nombreux comptoirs sur des itinéraires couvrant toute l’Europe d’ouest en est et au-delà de Byzance jusqu’en mer Caspienne. Ils ne cherchaient nullement à annexer des territoires, preuve étant leur incroyable faculté d’adaptation dans les zones où ils se sont installés. En à peine deux générations, les Vikings devenaient Normands, Anglais ou même Russes si l’endroit leur plaisait ; leur manie pyromane ne les empêcha jamais d’apprécier à sa juste valeur la culture locale. Leur première et (presque) unique motivation d’expédition était, je le redis, l’appât du gain. La vente de leurs luxueux produits rapportait du flouz mais les raids (grosso modo du milieu du IXe siècle au milieu du XIe siècle) venaient grossir les coffres d’objets précieux bling bling qu’ils ne trouvaient pas encore chez IKEA. Le Viking n’était pas fou, bien informé par des agents sur place il repérait les endroits fragiles mal défendus – comme les abbayes – s’approchait au maximum avec son snekkja et pillait jusqu’à plus soif en moins de temps qu’il n’en faut pour dire Realisationsvinstbeskattning (« plus-values » en suédois). Jamais les Vikings ne s’attaquèrent à de solides places fortes et ils prirent toujours soin d’éviter les batailles rangées qu’ils perdaient presque systématiquement pour des raisons évidentes d’effectifs (on loge moins de monde dans un snekkja que dans une cité fortifiée). Leur secret résidait dans ces expéditions commando (strandhögg) au cours desquelles ils volaient, ravageaient et incendiaient enlevant quelques personnes au passage pour alimenter leur commerce d’esclaves. Ces expéditions furent aussi l’occasion pour eux d’admirer l’art local des contrées visitées ce qui influença grandement leur art. Sur les territoires traversés ainsi qu’en Scandinavie, ils laissèrent des pierres dressées gravées de caractères runiques qui sont de rares témoignages de la culture viking.

Pierre runique découverte en 2014 
dans le nord-est de l’Angleterre à Sockburn

 

Les Runes : les Lettres du Nord

Les runes sont les lettres d’un alphabet scandinave (et d’abord pangermanique) qui dépasse la période viking ; il existe donc des runes non vikings. L’étymologie du mot renvoie à l’action de creuser, graver (dans de la pierre, du métal, du bois) ainsi qu’à l’idée d’un « secret chuchoté », de mystère et de magie. Cette magie supposée des runes a parfois un peu trop infusée dans l’esprit ravagé de certains néo-gourous-yogistes-anémiés qui pensent que l’écriture runique est magique… Les runes sont autant magiques que je suis Dieu (mais il est vrai que le doute subsiste), elles ont la même valeur que notre « abracadabra » : elles entrent dans la pratique magique mais ne le sont pas in fine. L’écriture runique était utilisée dans tous les domaines de la vie des Vikings, de leurs inventaires à leur poésie. À ma connaissance, aucun Viking pauvre n’a vu sa comptabilité s’améliorer par magie simplement parce qu’elle était écrite en caractères runiques. Et si c’était le cas, je serais riche à millions (et ce n’est pas le cas).

Alphabet runique
In : Les Vikings, Histoire, Mythes, Dictionnaire (voir bibliographie)

Autre caractéristique de l’écriture runique, elle s’écrit et se lit de gauche à droite ou de droite à gauche ou en boustrophédon (rare occasion de placer ce mot) c’est-à-dire alternativement dans un sens puis dans l’autre.

Chaque rune possède un nom et un son propre. Chacune illustre encore un concept parmi cinq domaines : divin, animaux thériomorphes (imaginaires et capables de se transformer temporairement), domaine naturel ou météorologique, végétal et humain. Chaque rune est ainsi un enseignement et leur ordre dans l’alphabet traduit une évolution spirituelle. L’alphabet seul de cette civilisation devrait suffire à t’enlever du crâne que les Vikings étaient des barbares sanguinaires.

C’est donc sur les nombreuses pierres runiques qui ponctuèrent les différents itinéraires vikings et les paysages scandinaves que les runes s’étirent esthétiquement sans que pendant longtemps on ne comprenne rien à ce qu’il était inscrit. Au mieux on imaginait qu’il s’agissait d’une partie de Tetris avant l’invention de la Game Boy mais sans la musique agaçante.

Pierre de Karlevi, fin du Xe siècle
Île de Öland, Suède
Érigée à la mémoire de « Sibbi le Bon, le fils de Fuldarr, et de sa suite »
S’en suit un poème scaldique et au dos une inscription non runique : « Au nom de Jésus »

 

Les Pierres Runiques : l’Autorité de l’Écriture

Contrairement à ce que tu imagines, la majorité des pierres runiques ne célèbrent pas des faits d’armes des contrées mises à sac par les marchands scandinaves ; elles sont en réalité de nature juridique, commerciale, religieuse, commémorative et même amoureuse.

Nous l’avons vu plus haut le bóndi est un possédant. Or, le bóndi n’échappe pas à sa destinée de mortel et va y passer un jour ou l’autre. Mais auparavant, il doit assurer sa postérité par la richesse et la propriété tout en veillant à ne pas froisser ses ancêtres qui lui ont permis d’être pété de tunesAinsi la famille joue un rôle essentiel dans cette société et les pierres runiques l’attestent.

On ne compte plus le nombre de pierres runiques érigées par les boendr de leur vivant pour revendiquer la possession d’une terre (la pierre est alors une sorte d’acte de propriété) voire pour se la raconter un peu en expliquant comment ils ont été bienveillants avec les pécores.

Pierre de Björklinge, Uppland, Suède
Le texte runique indique qu’un pont et la pierre ont été érigés en mémoire
de Sædjarfr ou Sigdjarfr, son frère. 
On remarque une croix chrétienne en haut de la pierre.

Parmi les bonnes actions vikings, la plus appréciée était la construction d’un « pont » ; et par pont on n’entendait pas un viaduc mais plutôt une chaussée, un passage à gué ou tout bêtement un chemin, même nul. S’ils avaient eu du caoutchouc, ils auraient filé des bottes à tout le monde avant d’exiger la canonisation. Les Vikings sont devenus chrétiens autour de l’an 1000, ils ont sans doute trouvé cette religion très sympa car la conversion a été franche et rapide. Pour se faire pardonner leur paganisme encore tiède, l’Église les encourageait à construire des « ponts » qui fonctionnaient comme des indulgences et garantissaient aux ancêtres des constructeurs de ne pas rôtir en Enfer  – même si ça devait sembler une destination exotique attrayante aux yeux des Scandinaves.

Pierres de Jelling, Danemark, fin du Xe
Pierres commémorant la conversion au christianisme du Danemark et de la Norvège.
Les inscriptions évoquent l’histoire des parents d’Harald à la dent bleue
(ce dernier donna son nom au Bluetooth. Le logo du bluetooth est d’ailleurs la fusion des initiales runiques du roi) 

Souvent les pierres sont dédiées à la mémoire d’un membre de la famille, ce qui n’empêche pas de faire de l’humour (viking) comme en témoigne cette inscription : « Que Dieu aide son âme mieux qu’il ne l’a mérité » ou d’exprimer – puisque Tinder n’existait pas – à quel point on a envie de pécho la femme du voisin : « J’aime tellement la femme de cette homme que le feu me semble froid ». Les pierres témoignent de fait de leur rôle en tant qu’instrument de communication et donc de culture. Indirectement aussi on peut en déduire un certain degré d’alphabétisation de la société puisque les pierres sont exposées à la vue de tous et agissent comme des bornes dans le paysage.

Elles témoignent également de la christianisation de la Scandinavie puisqu’elles sont nombreuses à proclamer l’appartenance à cette nouvelle religion comme on peut le lire sur la pierre de Jelling ou la pierre de Fröso qui rapporte qu’un certain Austmadr « a fait christianiser le Jämtland » (nord ouest de la Suède).

La plus septentrionale des pierres jamais découvertes
se situe dans le Jämtland
Elle date de 1030 – 1050

 

Le Culte des Ancêtres chez les Vikings

Les Vikings aimaient donc les cailloux et leurs ancêtres, le summum étant d’unir ces deux passions en un même hobby et taguer un caillou expliquant combien on aime papi et mamie. Ça a l’air marrant comme ça mais ces pierres runiques étaient imprégnées d’une sacralité permettant d’établir un lien, pas seulement symbolique, avec les morts et d’en tirer une autorité terrestre.

Je t’ai expliqué précédemment que les boendr, non contents d’être marchands, étaient aussi des prêtres. En cela, ils maîtrisaient l’écriture runique et par extension la connaissance car, souviens-toi, l’écriture runique est en lien avec une sacralité, une idée de mystère et de magie.

La pierre de Stentoften en Suède porte une inscription du VIIe siècle décrivant
un sacrifice animal en échange d’une bonne récolte dans le cadre d’un rituel de fertilité.
Ça, c’était le genre de pierres runiques qu’on trouvait avant que Jésus
ne décide d’aller mettre les pieds dans la poudreuse.

Par ailleurs, la science des runes est liée au dieu Odin, dieu de la victoire (et non de la guerre) et des morts, patron des scaldes (auteurs de la poésie scaldique, une des formes littéraires les plus complexes du Moyen-Âge). S’il est borgne, c’est qu’il a engagé l’un de ses yeux dans la source du géant-dieu Mímir (la Mémoire) afin d’obtenir la connaissance de toutes choses. Odin, même s’il est vilain et perfide, est considéré comme le père fondateur de tous les lignages car aucune femme ne peut lui résister. Les boendr détiennent le titre de boendr car ils sont justement capables de justifier leur lignage ; ils seraient donc d’une manière ou d’une autre affiliés à Odin.

Pierre runique de Tjängvide – avant la christianisation 
Odin chevauchant Sleipnir, son cheval bionique à huit jambes
Les inscriptions runiques se situent dans la partie haute mais beaucoup sont effacées

Si on résume, le dieu Odin est à la fois le maître des runes, de la poésie, de la connaissance, des lignées et des morts. Il lie l’écriture runique à la poésie, au savoir, au lignage et donc au souvenir, à l’histoire et par extension à la commémoration. Or les pierres runiques incarnent précisément tout cela.

Le culte des ancêtres fut le caractère dominant de la religion des Vikings avant le christianisme et, bien que l’évangélisation ait été une franche réussite, ce culte demeura car n’interférant pas trop avec le dieu unique, donc c’était cool. De toutes façons, à cette époque, personne n’avait envie d’aller taper dans le dos des Vikings en leur disant « Hey les blondes, Jésus s’en cogne de vos ancêtres alors vous remballez vos cailloux d’hérétiques et vous me déblayer la neige devant la sacristie ». Par ailleurs, les cimetières faisant défaut, les pierres runiques palliaient aux pierres tombales.

Ainsi, l’idée demeura (avec plus ou moins de force) que les ancêtres ou l’esprit tutélaire attaché à une famille veillaient sur cette dernière ; cette figure tutélaire portait le nom de hamingja.

La fylgia (mot signifiant « accompagner ») renvoyait elle aussi au culte des ancêtres. Elle était une sorte de prolongement de la figure tutélaire hamingja et correspondait assez bien à l’idée que l’on se fait d’un ange gardien.

Hamingja et Fylgia interféraient avec le monde des morts et celui des vivants : par leur intermédiaire les morts pouvaient s’impliquer dans la vie terrestre et inversement les vivants pouvaient solliciter l’aide des trépassés. Le dieu Odin, était également capable de circuler parmi les vivants et les morts comme bon lui semblait (pour notamment draguer de la femme Viking et créer de nouveaux lignages).

Les pierres runiques étaient ainsi des lieux de passage entre les deux mondes grâce aux dédicaces runiques. Si les boendr étaient détenteurs de cette haute prérogative qu’était la gravure de runes c’est que chaque rune portait une idée, un concept lié à la spiritualité qu’il fallait savoir manier avec précaution.


Pierre de Björketorp, VIe ou VIIe siècle
L’inscription runique porte une malédiction
rendue « puissante par le maître des runes »
condamnant à une mort certaine
celui qui osera briser les pierres (ça a fonctionné, les pierres sont toujours là)

Dans le cas des pierres runiques, graver des runes était un geste religieux et il s’agissait de ne pas trop faire le mariole en s’adressant aux ancêtres. Écrire que tonton Biôrn ne manquait à personne, même en y mettant les formes, c’était courir le risque de se faire bouffer par un ours à la première sortie en forêt car, grâce aux runes, tonton Biôrn était toujours un peu présent d’une manière ou d’une autre et pouvait dépêcher une malédiction bien pourrie pour se venger.

Les pierres runiques servaient à commémorer et les runes utilisées pour formuler cette commémoration insufflaient une autorité sacrée au texte. Les pierres runiques à caractère juridique, législatif ou commémoratif faisaient ainsi autorité auprès des vivants par la valeur même que ces derniers prêtaient aux runes. Car on pensait les runes capables d’établir un lien entre vivants et morts du fait de leur affiliation à Odin. D’où probablement la confusion qui a pu laisser entendre que les runes étaient magiques. Les runes ne sont pas magiques mais ont été investies de cette qualité sans que jamais on ait pu prouver la véracité de cette hypothèse.

Remettre en cause une inscription runique gravée dans la pierre revenait quasiment à remettre en cause l’autorité et la sacralité d’Odin (ou de Thor, souvent invoqué car protecteur des boendr et favorisant les entreprises humaines). Les motifs et la coloration des pierres runiques devaient favoriser la puissance magique des inscriptions. C’est ce que je t’expliquerai dans le court article suivant…

SOURCES :

  • BOYER R., Mythes et religions scandinaves, Riveneuve éditions, Paris, 2012
  • BOYER R., Les Vikings, Éditions Perrin, Collection Tempus, Paris, 2004
  • BOYER R., Les Vikings, Histoire, Mythes, Dictionnaire, Édition Robert Laffont, Collection Bouquins, Paris, 2008
  • Boyer Régis. Les Vikings et leur civilisation : les mystères qui subsistent sur ces questions. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 133e année, N. 3, 1989. pp. 782-803
  • Dillmann François-Xavier. La connaissance des runes dans l’Islande ancienne. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 153e année, N. 1, 2009. pp. 241-276
  • THIBAUD R.-J., Dictionnaire de mythologie et de symbolique nordique et germanique, Éditions Dervy, Paris, 1997

 

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