L'origine des feux d'artifices n'est pas aussi festive qu'on pourrait l'imaginer. Invention chinoise, le feu d'artifice a vocation à éloigner les mauvais esprits avant même d'éloigner les ennemis. Histoire de la première arme à feu.

Une erreur paradoxale

Comme d’autres d’inventions bruyantes, le feu d’artifice fut inventé par des enfants afin de pourrir la vie de leurs parents. Des enfants chinois précisément. C’est un peuple qui a la découverte (et le bruit) dans le sang et ce dès le plus jeune âge.

Comme chacun sait, le bambou est omniprésent en Chine et sert un large éventail d’usages depuis fort longtemps. Tu n’ignores pas non plus que le bambou est un végétal robuste dont l’intérieur creux est par conséquent rempli d’air. Sans remettre en question tes connaissances en physique, permets-moi de te rappeler un principe simple : l’air froid lorsqu’il est chauffé se dilate et prend donc plus d’espace que l’air froid. L’air emprisonné dans le bambou, s’il est chauffé, va donc se dilater à tel point que le végétal ne pourra plus le contenir et finira par exploser. Ainsi naquit le premier pétard de l’humanité. Ce phénomène semble avoir été découvert autour de 200 avant notre ère et fut nommé bàozhú (de bàozha qui signifie « exploser » et de zhu qui désigne le « bambou »).

Jeune garçon plaçant un chapelet de pétards dans la gueule d'un monstre dragon évoquant Nian. Nouvel an 1937. © Carbonated sur Flickr

Aux alentours de l’an 800 de notre ère, le bàozhú va servir une toute nouvelle cause. Alors que l’alchimiste européen s’échine à trouver la pierre philosophale qui transformera les métaux en or et éventuellement prolongera sa misérable vie déjà ruinée par l’utilisation excessive de mercure, le Chinois lui, homme raisonnable, s’entête seulement à rechercher l’élixir d’immortalité. Pour se faire, il s’intéresse aux matériaux présentant de singulières propriétés : l’or qui ne ternit jamais, le mercure qui est un métal liquide ou le sulfure capable de s’enflammer. Parallèlement, l’alchimiste chinois connaît depuis longtemps les effets du salpêtre – tous les manuels d’alchimie de la dynastie Tang (618 – 907) mentionnent la préparation du salpêtre. C’est un must-have du parfait petit alchimiste. Ce nitrate de potassium prend la forme de cristaux blancs sur les murs humides ou sur certains sols et sert alors comme engrais ou comme conservateur de produits alimentaires. Autrement dit, le salpêtre aide ou « prolonge » la vie des végétaux et des aliments et ça, le Chinois se dit que c’est une piste intéressante pour devenir immortel. Le voilà qui mélange le salpêtre avec du sulfure. Et du carbone sous forme de miel séché. Puis, après quelques essais infructueux, le miracle se produit enfin : l’alchimiste chinois fait littéralement exploser son laboratoire.

L’alchimiste chinois vient de créer la poudre noire, le plus ancien explosif chimique et le seul connu jusqu’au milieu du XIXe siècle, avant qu’on ne découvre les horizons étincelants et prometteurs de la nitroglycérine et de la nitrocellulose. La plus ancienne recette connue apparaît dans un manuel militaire chinois imprimé en 1044 bien que la poudre noire existe déjà depuis longtemps.

En plaçant un peu de cette poudre dans un bambou que tu jetteras au feu, tu obtiendras un feu d’artifices. Si au contraire tu forces la dose, tu auras entre les mains une bombe artisanale made in China.

Illustration d’une bombe à fragmentation du XIVe siècle. Extraite du livre Huolongjing de la dynastie Ming. Les points noirs représentent les billes de métal expulsées lors de l’explosion de la bombe.
Trois grenades explosives de la dynastie Ming. Terre cuite, district de Jizhou, Tianjin. Musée de la Grande Muraille de Chine à Beijing

L'usage de la poudre noire s'étendit rapidement à l'art de la guerre mais ce ne fut pourtant pas son premier usage.

Canon à main de la période Chong, Chine. Daté de 1424. © MET Museum

La thérapie "sons et lumières"

Étonnement, le premier usage de la poudre noire et du bambou ne fut pas de cramer les individus ayant l’impudence d’être désaccord avec les Chinois. Ces derniers s’en servirent d’abord pour effrayer les mauvais esprits, une préoccupation majeure en Chine et ailleurs. Car s’ils sont bien évidemment effrayants, les mauvais esprits sont notoirement néfastes et occasionnent de graves maladies ou malédictions qui vont notoirement à l’encontre de la recherche de l’immortalité.

Tandis que les esprits bénéfiques de la culture chinoise visitent la Terre en profitant de la lumière du soleil, les esprits néfastes kouaï ne se déplacent que dans l’ombre. Plus l’endroit est ténébreux, isolé ou désert et donc silencieux (c’est important), plus les kouaï sont audacieux et moins il est recommandé de croiser leur chemin.

Or d’après le Yi-Jing (易經), le Livre des Mutations (un corpus de divination de la Chine antique)  – dont tu as déjà vu le schéma sur des housses de canapés sans savoir ce que c’était – propose une solution pour se prémunir de ces êtres malfaisants.

Yi Jing "Le livre des mutations" © Jardin de Chine

D’après le Yi-Jing, les esprits bénéfiques procèdent du principe mâle de la vie Yin qui est l’éclair (la lumineuse force indivisible) tandis que les esprits malfaisants sont issus du principe femelle Yang, l’ombre, que Yin traverse et féconde. Ainsi, la lumière Yin peut traverser et « transformer » l’ombre Yang. En prenant exemple sur ce Yin capable de traverser et de transformer le Yang, le feu d’artifice très lumineux (Yin) fut utilisé pour faire fuir les esprits malfaisants (Yang) tapis dans l’ombre.

Feu d'artifice du Nouvel An chinois. © Thing Link

Jeter au feu un bambou rempli de poudre noire, c’est créer de la lumière dans l’obscurité – le principe du feu d’artifice donc – et troubler violemment le silence angoissant des lieux déserts dans lesquels s’épanouissent les kouaï.

La technique semble avoir été pertinente puisque l’objet en bambou fut bientôt remplacé par du papier dans lequel on déposait un peu de poudre noire et que l’on jetait au feu. Les premiers feux d’artifices ne furent donc pas aériens et leur utilité s’appuyait sur des croyances et des superstitions. Les Chinois les utilisèrent d’ailleurs lors des mariages et des naissances pour porter chance aux héros du jour. AUjourd’hui, la tradition perdure toujours.

Les feux d’artifices en Chine au IXe siècle étaient par conséquent très différents de ceux auxquels nous sommes habitués. On est d’ailleurs encore loin des gerbes d’étincelles colorées. Mais cette pratique demeure intacte dans la célébration du Nouvel An chinois et s’appuie sur la légende du terrible Nian.

Nian le terrible, monstre terrifiant résidant toute l’année au fond de la mer, émergeait la dernière nuit du dernier jour de l’année et s’en allait dévorer bétail et hommes. Le dernier soir de la douzième Lune, les gens s’enfuyaient dans les montagnes, espérant échapper au monstre. Un jour pourtant un vieillard engagea les habitants à se défendre et à lutter contre le monstre, idée contre laquelle ils n’étaient pas foncièrement opposés mais à laquelle s’opposait un cruel manque de pratique.

Le vieillard ayant constaté que toutes les bêtes avaient peur du bruit et du feu, élabora un stratagème pour effrayer Nian. À la nuit tombée, les villageois illuminèrent leur village de milliers de lanternes, éclairant également chaque pièce de leurs maisons. Alors, Nian sortit de la mer se ruant vers le village. Mais bientôt les lumières lui brûlèrent les yeux. Hors de lui, le monstre chargea les maisons mais brusquement, le vieillard s’interposa brandissant devant lui un long bambou qu’il enflamma. Le bambou explosa dans un bruit assourdissant terrorisant un peu plus Nian qui n’en pouvant supporter davantage retourna dans les abysses de l’océan.

Trois lanceurs à feux d'artifices en fer. Chine, XIXe siècle. © Be Primitive

Depuis lors, Nian signifie « année » et à la veille du Nouvel An, chaque famille illumine sa maison et fait éclater de nombreux pétards en souvenir de cette nuit mythique et dans l’espoir de passer une année heureuse.

Allumer le feu, un art martial chinois

Une fois que les Chinois eurent réglé leur compte aux kouaï, ils s’occupèrent de leurs ennemis. Et avant même le début du XIe siècle, la Chine possèdait déjà un bel arsenal de bombes. Si ces dernières étaient relativement grossières, tu dois néanmoins prendre conscience qu’en ce temps là, les combats étaient relativement silencieux. Mis à part les gémissement des mourants et les bruits des armes s’entrechoquant, le champs de bataille n’était pas particulièrement bruyant comme il put l’être dans un passé proche.

Or l’arrivée d’une arme prenant feu et explosant dans un bruit dont le volume sonore n’avait sûrement jamais été atteint auparavant avait de quoi faire flipper les mecs d’en face. D’autant que les Chinois – qui eurent toujours le sens du spectacle – accrochaient également de petits pétards à leurs flèches.

La mise au point de projectiles explosifs impressiona et ouvrit la voie à un certain nombres d'inventions dans le domaine de la poliorcétique pour de nombreuses cultures asiatiques.

Détail d’un canon birman (1771-1799) © Royal Armouries Collections

La belle bleue !

La poudre noire et son utilisation militaire ou « festive » finit donc par s’exporter notamment grâce aux Mongols qui subirent l’invention avant de pouvoir se vanter de la faire subir à d’autres. Petit à petit, la poudre se répandit d’Asie en Europe avec le succès qu’on lui connaît, développant l’inventivité chez certains.

Il faut attendre la première moitié du XIXe siècle italien pour voir apparaître les premières fusées colorées bien que quelques expériences aient eu lieu dès le début du XVIIe siècle. Dans le cadre de spectacles pyrotechniques, la fusée se présentait sous la forme d’un cône dont la base contenait de l’essence et l’extrémité de petites boules faites de produits chimiques – nécessaires pour produire la couleur – et d’une charge explosive. Les couleurs étaient obtenues grâce à ces poudres métalliques.

Feu d'artifices donné le 15 mai 1749 sur la Tamise en l'honneur du Duc de Richmond.

Tu n’es pas sans ignorer que lorsqu’un élément brûle, il dégage une énergie sous forme de lumière. Tu sais donc par conséquent que tous les éléments brûlent à des longueurs d’ondes lumineuses différentes. En choisissant soigneusement les éléments métalliques en fonction de la longueur d’onde qu’ils dégagent en brûlant, on obtient donc une couleur du spectre lumineux.

Les éléments composés de strontium et de lithium produisent du rouge, le cuivre produit du bleu. Le titane et le magnésium permettent d’obtenir de l’argent ou du blanc, avec le calcium on obtient de l’orange, avec du sodium du jaune et avec le barium du vert.

En adaptant judicieusement cette connaissance à l’art des explosifs, les pyrotechniciens obtinrent toute une gamme de couleurs propre à enchanter les nuits de spectacles lumineux.

Anciens feux d’artifices chinois. XIXe siècle © Enabdullahu

Aujourd’hui la ville de Liuyang dans la province de Hunan est la plus grosse productrice de feux d’artifices au monde. Il y a de fortes chances pour que la plupart des feux d’artifices que tu aies vu dans ta vie aient donc été mis au point en Chine. On ne rigole pas avec ce business dans l’Empire du Milieu, particulièrement à Liuyang. La ville fournit près de 60% des 600 millions de dollars annuels que rapporte l’exportation chinoise de feux d’artifices dans le monde.

On notera tout de même l’ironie de l’histoire : la poudre noire nécessaire au développement des feux d’artifices fut avant tout une des premières armes chimiques mortelles quand son inventeur cherchait désespérément à vivre éternellement. BOOM.