Le succès jamais démenti du poison tient à peu de choses. Grâce à lui, le meurtrier a (presque) toujours un coup d’avance : quand on ne sait pas de quoi on peut mourir, on ne se déplace jamais avec le bon antidote.

Coupe en agate (pierre taillée à la fin XIVe / début XVe. Monture en or émaillée datant de 1571 © RMN / Daniel Arnaudet, 1993

Par précaution, les hommes tentèrent toujours de se prémunir d’une attaque au poison, fourbe et inopinée. C’est depuis l’antiquité une activité plutôt fumeuse qui, jusqu’à récemment, finissait parfois d’achever le type qui venait de se faire empoisonner. Néanmoins, cette pratique fut en partie à l’origine de superbes objets d’art que Louis XIV affectionnait particulièrement : les objets en pierres dures et gemmes.

Des recettes d'anti-poison aussi vieilles qu'inefficaces

Le Damigeron Evax est un lapidaire astrologique grec qui donne une idée de l’utilisation des pierres et des gemmes à visées thérapeutiques. Comme dans la pensée indienne et chinoise, on retrouve dans ce texte très ancien (c’est pas la peine de chercher, on n’a pas de date) une réflexion sur l’interdépendance des différents éléments du cosmos et leur répercussion sur le corps et la psyché humaine.

Les planètes et les astres sont reliés à différents endroits de la Terre ainsi qu’aux animaux, aux plantes, aux pierres et bien sûr à des parties spécifiques du corps humain. Un déséquilibre quelconque des forces astrales trouve donc invariablement un écho dans le corps. Il convient alors de rééquilibrer ces forces en s’aidant des trois règnes (animal, végétal, minéral) correspondants aux astres en conflits. Toutes ces considérations prennent forme dans la conception d’une amulette. Dans le cas des pierres et des gemmes, il est à noter qu’une pierre pouvait être rendue plus efficace en la gravant – à l’effigie d’un dieu par exemple.

L’antiquité produit de nombreux lapidaires ; on peut citer celui de Théophraste (- 371 – – 288 av. J.C.), celui des Cyranides (dont la rédaction s’étire du Ier au IVe siècle), ou encore celui de Pline l’Ancien (23 – 79). Une pratique bien païenne donc. Néanmoins, la connexion entre lapidaires et médecine refait surface au XIe siècle.

Une fois revenus sur le devant de la scène, les lapidaires deviennent un part intrinsèque des manuscrits médicaux, preuve que les pierres étaient un élément essentiel de la pharmacie et de la thérapie médiévale. Bien qu’acceptée comme science médiévale, les professionnels de la médecine ne se lassaient pas d’ajouter et de retirer des noms de la liste de leurs lapidaires selon les résultats qu’ils obtenaient sur leurs cobayes patients.

Coupe en sardoine d'Iraq datée du IXe siècle. Monture est datée de 1665. Collection e Louis XIV © RMN / Daniel Arnaudet, 1997

Parmi les grands spécialistes des cailloux au Moyen-Âge, il en est quelques-uns qui marquèrent leur temps. Marbode de Rennes (1035 – 1123) notamment, théologien bénédictin et évêque de … Rennes (suis un peu) a lui aussi donné dans le recensement de roches miraculeuses dans son Liber Lapidum Seu Gemmis (en pompant généreusement sur le Damigeron Evax semble-t-il).

La bibliothèque de l’université de Rennes I possède un exemplaire de ce manuscrit de 60 strophes, chacune traitant d’une pierre. Cependant, la connaissance restreinte des pierres dures et des gemmes au Moyen-Âge limite le nombre de pierres citées à une quinzaine que l’on pouvait effectivement trouver sur le marché. Parfois certaines pierres sont citées sous deux noms différents sans compter les « pierres » d’origine animale comme l’alectoire ou les perles. Pour ta gouverne, l’alectoire est une concrétion pierreuse (un bézoard précisément) qu’on trouve dans les entrailles des coqs. C’est un peu dégueu mais c’est la pierre des athlètes : elle est supposée étancher la soif. L’histoire ne dit pas si ça fonctionne aussi pour les alcooliques.

Plusieurs pierres sont citées dans l'ouvrage de Marbode : le diamant, l’agate, le jaspe, le saphir, la chalcédoine, l’émeraude, le lapis hématite, la sardoine, l’onyx, la hyacinthe, l’améthyste, le corail, la cornaline ou encore le cristal (de roche). Certaines pierres comme la ligure, l’échite ou la céraune prêtent à confusion mais possèdent des propriétés extraordinaires.

Coupe en cornaline, or et émail. Collection du Grand Dauphin (1661-1711) © Museo Nacional del Prado

L’échite par exemple permet de repérer le félon qui souhaite te faire la peau :

Si vous craignez un jour qu’on ne vous empoisonne,
Pour éprouver celui que votre peur soupçonne,
Vous lui ferez-servir un mets bien délicat;
Vous glisserez d’abord l’échite sous le plat :
Si vos soupçons sont vrais, en efforts inutiles
Du traître s’useront les mâchoires stériles;
Il ne pourra pas même avaler un morceau.
Puis, retirez la pierre : artifice nouveau !
Le convive affamé, mange sans résistance.

Il est bien dommage qu’on ait aucune idée de ce qu’est cette pierre aujourd’hui. Elle eut été d’une excellente utilité dans bien des cas.

Marbode s’attache dans chacune des strophes à décrire les propriétés curatives ou protectrices des pierres. Il donne leur couleur et aussi le lieu où l’on peut les trouver. De là, nous pouvons en déduire que Marbode était certainement du genre casanier vu les indications géographiques pourries qu’il a laissé. Pour trouver l’échite, il explique qu’elle se trouve « cachée aux bords de l’Océan, 
dans l’aire des aiglons, dans le pays Persan ». Merci vieux, tu nous as bien aidé.

Finalement, ça n’a pas semblé bouleverser ses lecteurs puisque son bouquin est devenu une sorte de best-seller de fac de médecine, au moins jusqu’au XVIe siècle.

Coupe en jaspe, monture en or et rubis et perles. Dernier quart du XVIe siècle, pièce sortie de l'atelier des Sarachi à Milan. © RMN / Daniel Arnaudet, 1996
Coupe en sardoine datant de l'antiquité greco-romaine. Monture faite à Rome, milieu du XVIIe siècle. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Dans la même veine, Hildegarde de Bingen (1098 – 1179) écrivit un ouvrage dans lequel elle parla lapidaire. Ses visions lui auraient dicté les propriétés thérapeutiques des pierres dures et précieuses. Hildegarde fut une femme de lettres qui mena un travail remarquable notamment en matière de botanique. On lui excusera donc sa phase sous acides où elle discute médecine avec des cailloux. D’ailleurs cette partie là de son œuvre ne fut pas un véritable succès. Mais son délire travail tout comme celui de ses « confrères » témoignent bien de l’importance des lapidaires dès le XIe siècle et, par conséquent, de l’importance des pierres dans la thérapeutique médiévale.

Pour ce qui est des prescriptions, les remèdes sont souvent conçus sous forme de poudre et c’est ainsi qu’en 1534 cet imbécile de pape Clément VII (1478 – 1534) avala en l’espace de deux semaines pour 40 000 ducats de pierres précieuses en poudre. Chaque dose valait 3000 ducats d’or. Sachant qu’une dot paysanne chiffrait en moyenne entre 3 et 6 ducats en 1459, je te laisse faire le calcul, mais ça fait un paquet de paysans.

Par ailleurs, le remède n’empêcha pas le pape de mourir. Mais avec de la poudre de pierres précieuses dans le ventre. Le blingbling était né et donnerait naissance quelques siècle plus tard à Kim Kardashian

L'efficacité approximative des pierres dures

La correspondance entre une pierre et une maladie, une infection ou une partie du corps se faisait en général par sa couleur. Sur le principe grec similia similibus curantur (la guérison par les semblables), les pierres guérissaient les organes dont elles avaient la couleur. Ce qui signifie qu’un enfant de 4 ans normalement constitué pouvait être médecin.

Néanmoins, chaque pierre possédait des vertus plus ou moins apotropaïques et par conséquent une dimension magico-thérapeutique sans doute liée à sa rareté. Ce qui est rare est précieux et donc forcément un peu magique. Les lapidaires sont là pour en témoigner.

Les pierres dures et les pierres précieuses au demeurant thérapeutiques portent souvent une valeur symbolique et préventive forte. Certaines de ces pierres seraient donc capables de détecter le poison, voire de le neutraliser !
Mais au prix où se vendent les cailloux, le bas peuple ne peut pas se permettre d’ingurgiter de la poudre de pierre précieuse à chaque repas, juste au cas où la boniche aurait empoisonné le gratin.
Heureusement, les médecins – et Marbode – l’affirment, les pierres fonctionnent aussi en talisman, surtout si la pierre est enchâssée dans une monture d’or ou d’argent – ça flirte avec la sorcellerie mais bon, on n’a pas trouvé mieux pour justifier l’ostentation.

Ce "pouvoir" des pierres par contact avait déjà été reconnu par les Grecs, les Arabes, les Égyptiens ainsi que les Chinois et les Indiens. Bref, on ne gaspille pas un Golconde façon sucre glace, il suffit simplement de le toucher.

Diamant « Arcot II », 17,21 carats. Inde, Golconde. Fin XVIIIème, modifié en 1959 et en 2011. Collection Al Thani. © Courtesy of the Victoria and Albert museum

Le contact de la pierre suffit donc à se prémunir des gens malintentionnés moyennant quand même quelques précautions. Pour un résultat optimal il faudra s’être confessé, parfois avoir jeûné, être chaste serait évidemment un plus, voire une nécessité pour les femmes. Finalement, il faut être un bon chrétien. Parce qu’il ne faudrait pas que cette pratique hyper limite sur l’échelle de la crédibilité chrétienne ne se vautre dans la fange du paganisme le plus décadent. Comme ces tarés de Grecs et de Romains. Sachons séparer le bon grain de l’ivraie.

À partir de là, c’est l’escalade dans l’étalage des richesses. Et dans cette paranoïa médiévale suscitée par les empoisonnements, les coupes à boire, les nefs (des coffrets en forme de navire abritant le couvert, la serviette et parfois les épices et assaisonnements des puissants) se présentent sous des formes minérales rassurantes. Leurs vertus apotropaïques étant supposées se transmettre par le seul contact du propriétaire avec elles.

La rareté des minéraux, la finesse des gemmes attestent de la richesse et dissuadent aussi peut-être de s’en prendre à leur propriétaire qui aura, on s’en doute, les moyens de riposter (s’il ne meurt pas). C’est aussi pour le propriétaire l’espoir d’être protéger d’une mort violente et fourbe.

Louis XIV ou celui qui aimait en faire des tonnes

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Louis XIV constitue la plus fastueuse collections de pierres dures et de gemmes d’Europe. Il s’appuie pour cela sur une bonne partie de la collection de Mazarin qu’il racheta en 1665. La collection délirante du roi soleil compte pas moins de 823 gemmes réparties en 446 cristaux et 377 pierres diverses (inventaire de 1713).

Parmi toutes ces merveilles, on trouve des gemmes antiques, byzantines, orientales et médiévales mais aussi des œuvres praguoises, milanaises ou germaniques du XVIe siècle. Cependant, le roi ne semble pas avoir accordé beaucoup de crédit aux pouvoirs attachés à ces minéraux. Il ne renia pourtant pas la puissance symbolique attachée à ces objets : en remettant d’actualité les repas en public, il fit placer la nef royale sur sa table à la vue de tous, histoire de rappeler à tout le monde qui était le patron (les souvenirs de la Fronde étaient encore frais). Par ailleurs, la nef abritait toujours les serviettes du roi que des larbins touchaient d’une mouillette de pain pour vérifier qu’elles n’aient pas été empoisonnées.

Nef monumentale en lapis lazuli. La nef est une œuvre italienne du XVIe siècle, la monture date des années 1670 © RMN / Daniel Arnaudet, 1993

Pourtant la médecine traditionnelle du XVIIe siècle emploie toujours les minéraux comme en témoigne le Droguier du Jardin du Roi fondé en 1626 sous Louis XIII et toujours en activité durant le règne de Louis XIV.

Nicolas Lémery (1645 – 1715) – formé auprès de Christophe Glaser (1615 – 1672) chimiste du Jardin du Roi et apothicaire ordinaire de Louis XIV – est notamment l’auteur du célèbre Dictionnaire universel des drogues simples publié en 1698. Il recense, entre autres, les minéraux utilisés dans la pratique courante de la médecine. On y retrouve précisément les pierres dures et gemmes utilisées pour les objets de la table des princes et des rois depuis l’époque médiévale : du cristal minéral, de l’émeraude, du grenat, du lapis hématite, du lapis lazuli, de la marcassite, des perles, du rubis, du cinabre ou encore du topaze.

Si aujourd’hui ces objets de pierres dures, rehaussés de gemmes, nous apparaissent comme les souvenirs de pratiques raffinées, ils n’en demeurent pas moins les témoins d’une époque où la médecine amalgamait science, magie et religion. Une époque où les affections rares et exceptionnelles ne pouvaient trouver de remèdes que dans des soins tout aussi précieux et inhabituels.

La médecine lapidaire perdura longtemps avant d’être oubliée ou mise de côté dans le courant du XIXe siècle. C’est au New Age des années 1970 que l’on doit le retour en force de ces pratiques. Si les avis sont partagés quant à l’efficacité des minéraux dans le domaine de la thérapeutique, on ne peut nier que cette pratique a sérieusement été mise à mal par un nombre considérable de guru en sarouel. Tout le monde n’a pas le talent de Louis XIV pour allier faste et crédibilité.

  • Sous la direction de Nicolas Milovanovic et Alexandra Maral, Louis XIV, l’homme et le roi, Skira Flammarion, Paris, 2009
  • DILLEMANN Georges. La pharmacopée au Moyen Âge. II. Les médicaments. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 57ᵉ année, n°200, 1969. pp. 235-244.
  • HOSSARD Jean. Les vieux remèdes minéraux. Métaux, pierres précieuses et terres médicinales : Robert Francheville, in Æsculape, 1929. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 18ᵉ année, n°67, 1930. pp. 26-27.
  • LAFONT Olivier, Van ROBAEYS Catherine. La pratique de l’art de l’apothicaire au XVIIe siècle : information fournie par deux inventaires après décès. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 80e année, n°295, 1992. pp. 453-466
  • LANCELLOTTI Maria Grazia. Médecine et religion dans les gemmes magiques. In: Revue de l’histoire des religions, tome 218, n°4, 2001. pp. 427-456.
  • MARBODE, Liber Lapidum, numérisée par Marc Szwajcer, disponible ici : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/marbode/lapidaire.htm
  • RIDDLE, John M. LITHOTHERAPY in the Middle Ages…: Lapidaries Considered as Medical Texts. Pharmacy in History, vol. 12, no. 2, 1970, pp. 39–50.
  • SAULE Béatrix, « Insignes du pouvoir et usages de cour à Versailles sous Louis XIV », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne], | 2005, mis en ligne le 18 juillet 2007