Alors qu'aujourd'hui les doigts humains s’aplatissent pour mieux adhérer aux surfaces des écrans tactiles, découvre avec nostalgie l'histoire des plumes d'écritures, symbole par excellence de l'érudit à lunettes.

C’est donc avec émotion que cet article entend te narrer l’histoire des plumes d’écriture, heureuse époque où faire ses fournitures scolaires consistait essentiellement à buter des oies.

La divine et lucrative écriture

Les plumes comme outil d’écriture étaient déjà connues des Romains qui leur préféraient pourtant le calame, un roseau taillé en pointe que l’on utilisait sur des tablettes d’argile.

C’est au Ve siècle de notre ère que la plume prit progressivement le pas sur le calame en Occident. Entre le VIe et le IXe siècle, le goût esthétique accompagna également ce changement puisque la plume emporta la préférence par sa capacité à tracer des traits plus fins que le calame sur le parchemin. Le coup de grâce fut donné lorsque l’Occident découvrit le papier au XIIIe siècle : la calame tira définitivement sa révérence, cédant la place à la plume.

Néanmoins, ne manie pas la plume qui veut. La grande majorité de la population médiévale (aristocrates compris) est aussi illettrée qu’une pelle. Ce qui posa problème puisque cette même majorité faisait aveuglément confiance au clergé qui, avec l’angélisme qu’on lui connaît (#buché #inquisition #croisades), s’appropriait un gros paquet de blé et de richesses mobilières et immobilières sous prétexte qu’il gérait la paperasse. Amen.

Enluminure figurant un scriptorium. Yves de Saint-Denis, Vie et martyre de saint Denis, vol. I. Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Français 2090, fol. 12v. © Gallica

Du IXe au XIIe siècle, les scribes sont les seuls à savoir scriber, à maitriser l’écriture. Ils travaillent dans des scriptorium, sorte de salles d’écriture placées dans l’enceinte des monastères ou des abbayes. Un peu comme des incubateurs de Start-up d’aujourd’hui.

Lorsque Jésus assura :

Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt (Jean 13, 7)

Il est évident que nous pâtimes d’un cruel manque de clairvoyance face à la portée de cette déclaration.

L’écriture au Moyen-Âge est, tout comme durant les époques précédentes, l’instrument du pouvoir. Le propos est parfaitement résumé par Lévi-Strauss :

Quand nous regardons quels ont été les premiers usages de l’écriture, il semble bien que ces usages aient d’abord été ceux du pouvoir : inventaires, catalogues, recensements, lois et amendements, dans tous les cas qu’il s’agisse de contrôle des biens matériels ou de celui des êtres humains, manifestation de puissance de certains hommes sur d’autres hommes et sur des richesses. (Georges Charbonnier, Entretiens avec Lévi-Strauss, UGE, coll. « 10/18 », 1969).

Les scribes ou copistes maîtrisant l’écriture passent néanmoins le plus clair de leur temps à recopier des textes sacrés. Pour cela, comme pour l’enluminure qui ornent rapidement ces mêmes textes, ils utilisent la plume d’oie. Chaque copiste couvrait en moyenne quatre in-folio par jour (un in-folio mesure entre 35 et 50 cm de hauteur et entre 25 et 30 cm de largeur). Le problème majeur qui se posait à l’époque était la taille des plumes d’oies.

De l’état de la plume dépendait la netteté de l’écriture et puisque les copistes n’étaient pas vraiment là pour recopier des recueils de blagues (bien que certaines drôleries médiévales puissent laisser penser l’inverse), la plume devait être taillée (presque) constamment.

La corne qui compose les plumes est tendre et s’usait rapidement sur le parchemin dont la surface inégale était souvent rugueuse, sans parler des acides contenus dans l’encre qui favorisaient le ramollissement de la corne.

Un moine tenant un canivet avec lequel il taille une plume. Un des dix médaillons d’une page illustrant les étapes de fabrication d’un manuscrit, XIIe siècle. Bamberg, Staatsbibliothek Msc. Patr.5 folio 1v. © Blog Enluminure

La taille de plume devint au Moyen-Âge une discipline majeure quasiment élevée au rang d’art. Il existait différentes techniques et différentes tailles des plumes selon la graphie souhaitée.

Gerrit Dou (Leiden 1613 – 1675 Leiden), Érudit affutant sa plume. Circa 1632-35. Huile sur panneau ovale. ©The Leiden Collection

La concurrence déloyale des plumes polonaises

À la fin du XIIe siècle, l’enseignement était (quasiment) entièrement détenu par l’Église. La naissance des universités allait peu à peu bouleverser cet ordre.

Les scribes laïcs qui collaboraient avec les moines s’organisèrent en atelier autour des universités et inaugurèrent la laïcisation de l’écriture, fournissant les documents nécessaires aux études (de la logique, des mathématiques, du droit ou de la philosophie). L’écriture devint accessible à la bourgeoisie marchande qui fit gonfler la clientèle des ateliers laïcs. Ces derniers, croulant sous les commandes, se regroupèrent dans des guildes et des confréries dont la vocation n’était pas seulement de défendre leurs droits : elle protégeait également leurs techniques et secrets de fabrication : l’apprêt des plumes était devenu un art véritable.

Taille-plume de la fin du XVIIIe siècle. Manche en os sculpté, deux lames coulissantes. © Couteaux-jfl

Une plume de n’importe quelle bestiole en possédant est naturellement impropre à l’écriture car le calamus, le « tube » qui maintient les barbes et les barbules est recouvert d’une sorte de peau graisseuse renfermant la moelle qui a tendance à ramollir.

Pour remédier à ce problème et rendre le calamus rigide, les « apprêteurs » ou « faiseurs » de plumes (on notera par ailleurs l’absence totale d’imagination de ces professionnels de la plume qui ne furent pas foutus de faire preuve de fantaisie ; je propose « plumistes »). Ces plumistes privilégièrent les premières rémiges des oiseaux (les plumes les plus grandes des ailes, celles dirigées vers l’extérieur) et de préférence celles de l’aile gauche (j’ignore le pourquoi de cette préférence). Puis, les plumes étaient mises à tremper pendant plusieurs heures. Une fois que la corne était ramollie (étape de la trempe), elle était séchée puis mise à durcir dans du sable chaud ou des cendres. Puis on pouvait procéder à la taille de la plume.

Plumes d’écriture. © Essais de calligraphie

Au XVIIe siècle, le procédé fut modifié : la première étape consistait à retirer la pellicule extérieure de la plume en la grattant avec un couteau puis on la plongeait pendant un quart d’heure dans l’eau bouillante qui contenait une petite quantité d’alun et de sel. On terminait par passer la plume dans un poêlon de sable chaud avant de la mettre au four. Le procédé prit le nom de « clarification ».

C’est également au XVIIe siècle et XVIIIe siècle que le commerce de plumes d’écriture devient un business européen. L’intensification des relations commerciales, le développement des sciences et des arts accrurent les besoins en matériel d’écriture. La Russie, la Lituanie, la Pologne et la Poméranie se démarquaient dans cette production mais les plumes les plus renommées provenaient de Hollande. Leur panache blanc et les décorations géométriques appliquées sur la corne leur conféraient beaucoup d’élégance. En France, les villes d’Orléans et d’Auvillar dans le Tarn-et-Garonne étaient également productrices.

Taille-plume pliant, lame en acier, manche en écaille, viroles en or ciselé de rinceaux et feuillage, longueur : 9 cm. France XIXe siècle. © Kâ-Mondo

À cette époque, la noblesse et la bourgeoisie ont enfin appris à lire et à écrire. L’Église l’a dans l’os et du se résigner à partager (or le partage est une excellente chose lorsque Jésus l’affirme mais semble moins agréable à appliquer lorsqu’il faut partager le brouzouf).

Naturellement, on ne commande plus ses livres d’étude dans les ateliers ou auprès des confréries de copistes – d’autant plus que Gutenberg est passé par là. On se fournit désormais auprès des marchands merciers-papetiers qui vendent en bottes des plumes d’oies, de cygnes ou de corbeaux déjà apprêtées pour l’écriture. Comme pour chaque bien de consommation, il existait  – sauf chez les communistes – différentes qualités de plumes. Pour les différencier, chaque botte était nouée avec des liens de couleurs différentes permettant de s’y retrouver entre le prix pouce et la plume qualité Mont-Blanc (nan pas la crème au chocolat).

Outils nécessaire à l’entretien d’une plume d’écriture. In Les instruments de l’écriture, de l’outil confidentiel à l’objet public (voir bibliographie)
Détail du taille-plume aux armes de Louis XV, vers 1745. En or, écaille, acier et bronze doré © Delorme & Collin du Bocage

Sachant qu’une oie pouvait fournir entre 10 et 12 plumes de qualité et qu’un « écrivain » utilisait en moyenne 5 plumes par jour, combien de personnes étaient-elles employées par la banque d’Angleterre qui consommait en moyenne (dans la première moitié du XIXe siècle) environ 27 millions de plumes de Saint-Pétersbourg par an ?

À ce rythme on imagine la fréquence à laquelle chaque « écrivain » devait tailler sa plume. Cette nécessité entraina l’apparition du métier de tailleur de plumes dont certains champions pouvaient tailler jusqu’à 100 plumes par heure. Des accessoires pour ne pas user trop vite les plumes firent ainsi leur apparition comme par exemple le rafraichissoir à grille ou à lame et le taille-plume à mécanisme simple ou à canivet.

Les accessoires les plus sophistiqués étaient même de taille à remplacer un tailleur de plumes qui, à l’image d’un serrurier parisien le dimanche, possédait une grille tarifaire propre à déclencher une attaque cardiaque chez n’importe quel sujet sain.

Le roi n'échappait en rien à cette activité de taille, ordinaire mais néanmoins indispensable.

Taille-plume aux armes de Louis XV, vers 1745. En or, écaille, acier et bronze doré. © Delorme & Collin du Bocage

Se faire plumer : histoire symbolique de la plume d'écriture

Jusqu’à ce que la plume d’écriture soit remplacée par la plume métallique, le plume d’oie dominait le marché. Cependant, d’autres espèces avaient également le privilège de se faire plumer pour la grandeur des textes de lois.

Les plumes de cygnes et de dindons étaient destinées avec celles de l’oie à des écritures de grosseur moyenne. Pour les écritures plus fines et pour le dessin, on préférait celles des canards ou des corbeaux. Au Moyen-Âge, on pouvait tout aussi bien utiliser des plumes de pélican, de faisan, de coq de bruyère, d’aigle ou même de paon, la fantaisie dans ce domaine n’avait pas de limite. L’époque moderne quant à elle privilégiait les espèces communes comptant de nombreux individus compte tenu de la très forte demande. Ces siècles furent parmi les plus sinistres de l’histoire aviaire.

Pourtant, le XIVe siècle avait entrepris un redéploiement de la fonction poétique de l’oiseau qui augurait une belle carrière pour les volatiles. Tout dans leur anatomie devint propre à l’allégorie, surtout à l’allégorie de l’écriture ou du poète : l’idée n’était pas nouvelle puisque Virgile (70 av. J.C. – 19 av. J.C.)déjà, était surnommé Le Cygne de Mantoue.

Porte-plume en or et outil permettant de tailler les plumes. Invention de Joseph Bramah (1748- 1814), les outils étaient considérés comme les plus performants de leur époque. Angleterre, XIXe siècle. © Sotheby's

Un peu partout dans le monde, la culture humaine a associé l’oiseau à la religiosité. En Occident particulièrement, le fait que l’oiseau s’envole et se rapproche du ciel fut bien sûr décisif. Par métonymie, l’oiseau fut rapidement réduit à ce qui lui permettait de voler : l’aile ou la cuisse la plume.

Bientôt, ce ne fut pas tant l’oiseau que son déplacement dans l’espace qui compta et cette réduction symbolique de l’oiseau à ses ailes allait mener vers une abstraction de haut vol (ha ha). Désormais, on se fout de l’espèce à laquelle appartient l’oiseau, ce qui compte c’est sa composante essentielle : l’aile et donc la plume.

Attention tout de même aux faux amis qui furent longtemps des sources d’insomnies crasses pour des générations de savants. Que faire de l’autruche ou de la poule qui toutes deux possèdent des plumes mais ne volent pas ? La poule ne fut pas tant un sujet d’angoisse puisqu’elle fournissait des œufs et se cuisinait parfaitement. L’autruche néanmoins posa problème. Jusqu’à ce qu’on parvienne enfin à en faire des sacs à main.

Les caractéristiques de l’oiseau devinrent ainsi les attributs des religieux et de leurs activités, comme l’écriture. Une spécialité quasi exclusive de la cléricature pendant plusieurs siècles. Dans l’Aviarium ou De avibus (petit traité sur la signification des oiseaux rencontrés dans la Bible) écrit par Hugues de Fouilloy (11..-1173?), lorsque la plume apparu pour la première fois, elle devint naturellement le symbole de la conversion à la vie religieuse.

Par extension, recevoir les plumes de colombe, fut synonyme de l’entrée en religion puisque la plume est un « outil » d’élévation.

Un oiseau coopératif tenant un couteau dans son bec. Manuscrit italien enluminé du XIVe siècle, Italie du nord. Bodleian Librairies, University of Oxford. © Bodleian Librairies

Or, la plume d’écriture fut également le symbole de l’élévation sociale et intellectuelle : maîtriser l’écriture revenait à maîtriser les lois, le droit et à posséder par conséquent un pouvoir sur les biens et les hommes. Tout comme les anges chrétiens sont pourvus d’ailes, les hommes maîtrisant l’écriture – l’art de manier la plume – échappent à l’enfermement terrestre, ils peuvent s’élever dans la spiritualité, dans la créativité (l’écriture poétique par exemple) et plus prosaïquement dans la société par une meilleure connaissance du monde.

Si aujourd’hui cette dimension symbolique de la plume semble vouée à disparaître, on retrouve pourtant cette nécessité de maîtriser une technique – au sens de la technè grecque – dans la connaissance pratique et pas seulement théorique du codage informatique. Apprendre et maîtriser le langage informatique c’est apprendre à agir dans un environnement où la place du numérique ne cesse de croitre.

Apprendre à écrire, quelque soit l’outil, c’est donc s’ouvrir des portes de compréhension pour mieux comprendre le monde dans lequel on vit. Et ainsi éviter de devenir un gros cassos.

  • COHEN M. et PEIGNOT J., Histoire et art de l’écriture, Éditions Robert Laffont, Paris, 2005
  • Collectif, Le livre des symboles, réflexions sur des images archétypales, Taschen, Köln, 2010
  • Sous la direction de GARENFELD B., Stylos, plumes et crayons, Éditions H.F. Ullmann, Potsdam, 2010
  • JEAN G., L’écriture mémoire des hommes, Éditions Découvertes Gallimard, Paris, 1987
  • ROBERT B., Les instruments de l’écriture, de l’outil confidentiel à l’objet public, Éditions Alternatives, Paris, 2008
  • POMEL, Fabienne (dir.). Cornes et plumes dans la littérature médiévale : Attributs, signes et emblèmes.Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010