Ces épingles à cheveux luxueuses n'étaient pas seulement prisées pour leurs merveilleuses gammes de bleus. La symbolique de l'oiseau en Chine devait influer sur la jeune femme utilisant le bijou.

Un objet traditionnel

Bien que présente dans toutes les civilisations, l’épingle à cheveux a particulièrement prospéré en Asie pour atteindre des sommets de virtuosité dans l’Empire du Milieu. Les artisans qui créaient et confectionnaient ces objets étaient coutumiers de pratiques qui n’auraient aujourd’hui jamais obtenues l’aval de la PETA.

Les ornements de cheveux, et particulièrement les épingles à cheveux, étaient connus en Chine depuis plus de 2000 ans. Déjà vers 1200 av. J.C., la reine Fu Hao, épouse du roi Wu Ding de la dynastie des Shang, se fit enterrer avec pas moins de 527 épingles à cheveux en os ou en jade. Autant dire que ce genre d’accessoires n’était pas une mince affaire et que les épingles avaient déjà toute leur place dans la parure ostentatoire des femmes de pouvoir badass (la dame fut nommée général(e) par son roi de mari et fut à la tête d’une armée de 25 000 soldats).

L’épingle à cheveux (plus que les coiffes, couronnes et autres diadèmes) apparaît comme un objet quotidien pour toutes les classes de la société chinoise et ce à toutes les époques. Tout comme au Japon, la chevelure en Chine fait l’objet de nombreuses croyances religieuses et superstitieuses ; son ornement porte de fait une forte connotation symbolique.

Épingle en plumes de martin-pêcheur. Chine, fin dynastie Qing, XIXe siècle © Fareastasianart.com

La simplicité de l’épingle – qui se présente sous la forme d’une baguette ou d’une épingle à deux branches – permet une grande variété de motifs et de matériaux, ces derniers permettant de refléter le statut social du propriétaire. Si l’objet est commun chez les femmes, il est aussi apprécié de la gente masculine. Durant l’antiquité, l’épingle se dit « jī » (笄), signifiant à la fois « épingle » et « jeune fille » car on offrait une épingle à cheveux à la jeune fille de 15 ans, alors en âge de se marier. Ce qui atteste – tu le verras – du lien entre l’objet et sa charge symbolique associée à la chevelure.

La malchance du martin-pêcheur

Dans le domaine de l’épingle, les Chinois mirent rapidement la barre très haut avec la création de l’art dit tian-ts’ui, littéralement, « parsemé de martin-pêcheur ». Ce laborieux et onéreux procédé nous est décrit par Mary Parker Dunning (née aux Etats-Unis en 1879) dans son ouvrage Mrs. Marco Polo Remembers :

« J’ai acheté une épingle en plume de martin-pêcheur. La base de l’épingle se compose d’argent bon marché. Puis, le merveilleux artisan, un patient lunetier chinois, saisit une barbe de l’aile de l’oiseau [précisons que la bestiole est morte à ce moment précis], la passe dans un peu de colle et l’étend sur la base d’argent. Puis une nouvelle barbe, qu’il étend à côté de la première. Puis une autre et une autre encore, sans fin, causant mal de tête et fatigue des yeux, jusqu’à ce qu’il ait disposé les filaments de l’aile de l’oiseau si proches les uns des autres qu’ils semblent être une pièce d’émail. »

Autant les Européens pensaient avoir poussé le vice avec la marqueterie d’écailles de tortue et de laiton, autant les Chinois leur rappellent gentiment qu’en matière de techniques chelous, ils dominent largement le sujet.

Il faut bien reconnaître que le résultat est à couper le souffle de finesse et de beauté.

Pour créer un tel bijou, l’artisan commençait par préparer une plaque d’argent en y soudant des fils de fer qui formaient les contours du motif dans lequel on plaçait les plumes. La colle permettant de maintenir les fines barbes de la plume était le plus souvent composée de poisson et d’algues. Cette colle spéciale très transparente s’appliquait chaude et permettait d’obtenir un aspect vitreux rappelant les émaux. Le travail était long, laborieux et exigeait beaucoup de concentration, réunissant ainsi tous les critères pour faire exploser le prix de vente. Paradoxalement, on observe précisément l’inverse en Chine aujourd’hui ce qui laisse augurer du prix du prochain iPhone si Apple décide de relocaliser aux États-Unis. Par ailleurs, le martin-pêcheur n’ayant pas le même gabarit qu’une poule bien grasse, un nombre considérable de ces volatiles furent sacrifiés pour parvenir à réaliser de telles pièces. Car à la taille de l’oiseau s’ajoutait un intérêt obsessionnel pour seulement une couleur de son plumage : le vert bleuté de son dos et de ses ailes. Le reste, poubelle.

Cette couleur bleutée semble avoir fasciné la Chine depuis toujours. Les poètes chinois médiévaux encensaient déjà ce bleu-vert chatoyant de l’oiseau admiré pour sa grande beauté.

Mais les Chinois ayant un sens aigu du cynisme ne manquèrent pas de souligner la malchance du martin-pêcheur, tellement beau qu’il attire l’œil de l’homme et donc de ses filets, entrainant logiquement sa perdition. Les pigeons ne connurent jamais ce problème.

Un mauvais timing

Bien que la couleur du plumage de l’oiseau soit la source de son massacre, on peut expliquer le succès du martin-pêcheur par une autre spécificité.

Très présent en Chine durant la saison chaude, il se tire fissa dès les premiers frimas de l’hiver, direction le sud pour une évidente recherche de confort climatique. Malheureuse coïncidence, son retour accompagne l’éclosion de la fleur de lotus sur laquelle il se pose joliment avant de se faire plumer par un méchant artisan plumassier prêt à tout pour obtenir les faveurs des bourgeoises. Le charmant thème artistique figurant un martin-pêcheur posé sur un lotus évoque ainsi poétiquement l’été dans nombre d’œuvres d’art chinoises.

Mais non content d’être associé au lotus, le voici batifolant en couple au moment des parades nuptiales. Il n’en fallait pas plus à la culture chinoise : ni une ni deux, l’oiseau devint un symbole de vertu et de fidélité conjugale.

Le lotus fleurissant en s’élevant au-dessus du limon est quant à lui un symbole de pureté, de perfection et de fertilité. Il est également le trône de Bouddha et le symbole de l’immortelle He Xiangu.

Une fois connu les symboliques des deux protagonistes de l’allégorie de l’été (le lotus et le martin-pêcheur, suit un peu), on obtient une charmante métaphore de la parfaite petite épouse !

Par sa couleur que le martin-pêcheur prêtait (de mauvaise grâce semble-t-il) aux bijoux, le voilà devenu un symbole de féminité. D’autant que les épingles les plus raffinées sont réservées aux femmes.

Reprenons-donc : les femmes doivent tendre vers un idéal de pureté et de fertilité, à l’image du lotus. Pour cela, leur chevelure joue un rôle important (souvenons-nous de la cérémonie où l’on offre une épingle à cheveux à la jeune fille en âge de se marier) et quoi de mieux qu’une épingle portant les couleurs d’un oiseau vertueux et fidèle pour parfaire cette charmante image ?

Et voici le plumage de notre pauvre oiseau particulièrement recherché pour les coiffes des futures mariées ainsi que dans la broderie de leurs vêtements.

Martin-pêcheur sur un lotus, anonyme, Dynastie Sung (960-1279) Feuille d’album, tapisserie de soie Musée National du Palais, Taïwan © Culture.teldap.tw

Cet artisanat typiquement chinois prit fin dans les années 1940, au moment de la montée du communisme en Chine. Nécessitant patience et minutie, ces pièces superbes extrêmement raffinées furent la cause du massacre des martins-pêcheurs en Chine, à tel point que le pays dut s’approvisionner auprès des Cambodgiens.

Ces derniers massacrèrent à leur tour les oiseaux qu’ils vendirent à bon prix aux Chinois. Ce commerce florissant fut tel qu’il apparut comme une contribution non négligeable à la richesse de l’empire Khmer.

Épingle chinoise en plumes de martin-pêcheur. Chine, XIXe siècle. Musée des Arts Décoratifs de Paris © Les Arts Décoratifs
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