Ce petit objet cousu sur le chapeau ou le vêtement fut au cœur de l’affirmation des individus au Moyen-Âge. Qu’elle soit religieuse ou profane, l’enseigne affiche le caractère d’un individu et sa place dans la société.

Notre époque contemporaine a perdu l’usage du chapeau et de la coiffe pourtant le couvre-chef fut durablement un indicateur puissant de la personne qu’il surmontait. La gestuelle et le discours symbolique qui l’accompagnait apparaissaient comme un véritable langage pour les Hommes du Moyen-Âge et de l’époque Moderne. Y adjoindre un accessoire telles qu’une plume ou une enseigne permettait d’approfondir la connaissance qu’on se faisait du porteur. Ce premier article traite des enseignes de pèlerinages, le second est dédié aux précieuses enseignes Renaissance dont François Ier fut friand. Dans le dernier article de cette série, tu découvriras les enseignes profanes et parfois olé-olé du Moyen-Âge.

Enseigne de pèlerinage espagnole (probablement Tolède) figurant l'emblème de l'immaculée conception. Émaux en champs levé sur laiton doré, première moitié du XVIIe siècle. © MET Museum

Les enseignes de pèlerinage : plus près de toi Seigneur

L’apparition des enseignes de pèlerinage découle en grande partie d’une pratique paléochrétienne orientale qui prêtait aux eulogies (de petites ampoules de terre cuite contenant de l’eau ou de l’huile bénite) les vertus de ce qu’elles contenaient. Plus tard, les petits médaillons de cire nommés « Agnus Dei » figuraient l’agneau pascal et l’image d’un saint ; ces images infusaient dans l’objet de telle sorte qu’on reconnaissait alors à ce dernier les vertus prophylactiques des personnages saints dont il était orné. Ces objets devenaient ainsi des souvenirs et des outils de dévotion privés. Leurs petites tailles ou la possibilité de les porter en pendentif permettaient de les garder au plus près du corps favorisant la transmission de leurs pouvoirs protecteurs ou thaumaturges au porteur de l’objet.

Lorsqu’au Xe siècle, l’affluence au sanctuaire de Saint Jacques de Compostelle devint aussi élevée que celle de Disneyland Paris pendant la parade de Noël, on se heurta à de véritables difficultés pour approvisionner les pèlerins en pecten, la fameuse coquille Saint Jacques. Or il s’agissait d’un business rapportant un paquet de blé aux locaux et surtout au clergé ; on ne pouvait décemment pas s’asseoir dessus (ni sur le blé, ni sur le clergé). La solution apparut au XIe siècle avec la création de coquillages en métal pourvus d’anneaux de fixation ou d’une broche à l’arrière. Simple et rapide à mettre en œuvre, financièrement accessible à toutes les bourses, la technique fit à nouveau couler à flot le divin pognon : l’enseigne de pèlerinage était née.

Les pèlerins affluant à Compostelle s’en retournent chez eux leur enseigne cousue au chapeau ou sur leur vêtement. L’objet ne tarde pas à faire des émules, notamment en France. Enseigne de pèlerin en plomb à forme de pecten. France, XVe siècle.

© MET Museum

La fabrication pour ainsi dire enfantine des enseignes participa de son succès. Le premier clampin venu pouvait grassement arrondir ses fins de mois si l’idée lui venait de se lancer dans le juteux business de l’enseigne de pèlerinage. Dans le cadre de fouilles à Rennes et au Mont Saint-Michel à la fin du siècle dernier (#XXe siècle), plusieurs moules à enseignes témoignant de cet artisanat furent découverts. Les objets étaient constitués d’un mélange de plomb et d’étain très facile à travailler et, comme les enseignes de Saint-Jacques, peu onéreux. Qualité pourrie et prix attractifs attiraient le chaland comme une promo sur le Nutella attire la ménagère bagarreuse tant et si bien que l’Église dû taper du poing sur l’autel.

Au Moyen-Âge, les privilèges étaient des lois et des droits associés à certains groupes sociaux ou corps de métiers et permettaient d’orienter le pognon vers la bonne cassette. Judicieusement guidée par son divin conseiller financier l’Église s’arrogea en partie celui de la fabrication des enseignes.

Cependant, les « faiseurs d’enseignes » ne furent pas tous Jésus friendly. Ayant sûrement le souvenir de l’épisode où le fils de Dieu chasse les marchands du temple, ils ne comprenaient pas pourquoi soudainement (et c’est compréhensible) les émissaires de Jésus voulaient jouer à la marchande et récupérer tout le brouzouf. Plusieurs procédures judiciaires portent le souvenir de ces conflits car du XIIe au XVIe siècle en Occident, le commerce des enseignes est plus que prospère et fait l’objet d’une véritable production de masse.

Ces objets participèrent-ils de l’individualisation de la foi qui apparaît au XIIIe et au XIVe siècle ou en furent-ils seulement le support ? Difficile à dire, les pratiques se sont sûrement nourries des idéologies et inversement, le tout infusant dans une société qui donne peu à peu plus de place à l’individu. Souviens-toi que c’est à partir du IXe siècle qu’un second nom est ajouté à celui donné à la naissance, nom qui deviendra plus tard le patronyme.

Quoiqu’il en soit, l’enseigne issue de la production de masse accède paradoxalement au rang de relique pour celui qui la porte. Au XIIe siècle, tout début de la vogue des enseignes de pèlerinage, une condition doit être néanmoins respectée pour que l’objet soit efficace : l’enseigne doit avoir été en contact avec le reliquaire du lieu de pèlerinage. C’est ce qui lui aura permit d’absorber la puissance prophylactique ou thaumaturge du saint vénéré.

Or il se trouve que les lieux de pèlerinages sont parfois aussi fréquentés qu’un H&M un samedi de soldes et le pèlerin chétif ou arrivé trop tard ne pouvait pas même envisager de s’approcher au plus près du reliquaire. Mais lorsqu’on s’est tapé plusieurs centaines de kilomètres à pied, sans chaussures Quechua, qu’on a cramé ses économies pour dormir dans des auberges pleines de puces et de clodos, courant chaque jour le risque de se faire occire par des brigands aussi peu chrétiens qu’ils sont enthousiasmés par les perspectives économiques des pèlerinages, et bien on n’a pas envie de repartir avec une enseigne toute pourrie qui ne marche pas parce que l’accès au reliquaire était aussi embouteillé que le périph la veille d’un 15 août.

 

Alors que fait-on ? Et bien on feinte le reliquaire en équipant l’enseigne d’un petit miroir. Ainsi, le reflet du reliquaire permet à l’enseigne d’absorber le pouvoir du saint (et elle devient aussi très pratique pour vérifier son smoked eye entre deux abbayes).

Enseigne de pèlerinage à miroir (miroir manquant), XIVe - XVe siècle. Objet de fouille trouvé à Valenciennes, France. © lesmiracliers.over-blog.com

Peu à peu, les sanctuaires proposent à la vente des enseignes de saints qui n’ont plus rien à voir avec le culte local. La seule volonté des pèlerins est d’acquérir l’image d’un saint populaire qui, en contact avec le sacré d’un lieu, d’une eau ou d’une relique, acquerra des vertus prophylactiques.

Les boutons-enseignes : inutiles à la mode, utiles à la foi

Au XIIIe siècle, le vêtement voit l’apparition du bouton servant à le maintenir. Son usage se répand à la fin du XIVe siècle et durant le XVe siècle. Le bouton est donc un contemporain de l’enseigne de pèlerinage ; d’ailleurs une catégorie de bouton semble faire le lien entre boutons et enseignes, le bien nommée bouton-enseigne.

Catégorie peu étudiée aujourd’hui, ce petit objet de dévotion possède la même taille qu’un bouton mais la faiblesse de son système d’attache l’écarte de toute fonction utilitaire liée au vêtement. Et c’est heureux car à la lecture d’un texte chartreux intitulé Treictié des nouvelletez dou monde, le bouton est à ranger du côté des inventions diaboliques car faisant fi de toute pudeur, il rapproche honteusement les habits du corps, chair mortelle et vaine de laquelle est née la tentation (sale époque pour Rihanna) :

Lessiez donques, biau filz, le boutonnement, c’est a dire la vaine gloire dou monde

Le bouton-enseigne est fait de plomb ou d’un alliage de cuivre à forte proportion d’étain nommé bronze blanc. Une fois bien poli, ce dernier alliage présente un éclat semblable à l’argent qui, on l’imagine, devait être très saillant. L’iconographie de ces petits objets est également très proches des enseignes de pèlerinages. Ils étaient également produits en série et semblent s’orienter vers une dévotion plutôt « régionale » où les saints locaux, populaires (Saint Michel, Sainte Barbe) ou intercesseurs sont préférés à ceux thaumaturges. Peut-être étaient-ils également destinés à une catégorie plus modeste de pèlerins qui se déplaçaient dans des sanctuaires proches de chez eux de quelques heures ou jours de marche. De fait, aucun bouton-enseigne n’a été découvert à proximité des grands centres de pèlerinages tels que Saint Jacques de Compostelle ou Rome ; leur diffusion fut moins large que les enseignes médiévales mais ils apparaissent comme la dernière manifestation de ces objets cousus ou accrochés aux chapeaux et vêtements avant l’apparition des médailles pieuses portées en pendentif.

Bouton enseigne, XVe - XVIe siècle © Detecteur.net
Ensemble de dix-sept boutons-enseignes, XVe - XVIe siècle. © Piasa

Tout comme les enseignes, les boutons-enseignes furent retrouvés en grand nombre lorsque fleuves et rivières d’Europe furent dragués au XIXe siècle, raison pour laquelle ces objets sont aussi nommés « plombs de Seine ».

Tu peux t’interroger sur la raison qui poussa les propriétaires de ces objets à massivement les balancer à la flotte (sinon les fouilles archéologiques en auraient excavé beaucoup plus). Si pour les enseignes profanes il s’agissait sans doute d’éviter de se faire égorger (tu l’apprendras dans un prochain article), il en va certainement autrement des enseignes religieuses.

Après avoir été chassé de l’Éden, Adam n’en mène pas large et décide de se purifier dans le fleuve Gihon un des quatre bras du fleuve de l’Eden qui alimentaient tous les fleuves terrestres. L’eau vive apparaît comme le lien entre matérialité et spiritualité. L’immersion d’un corps ou d’un objet dans un fleuve ou une rivière légendairement alimentés par le fleuve de l’Eden revient à le plonger dans la pureté, dans le pardon. Le lien de la chrétienté avec l’eau est d’ailleurs représentatif : du baptême à la mort, l’eau participe de toutes les cérémonies religieuses. Balancer une enseigne ou un bouton-enseigne à valeur de relique dans l’eau d’un fleuve ou d’une rivière pourrait peut-être être un geste servant à remercier pour une prière exaucée ou bien à accompagner et appuyer cette dernière.

Le marque-page des vrais chrétiens

Plus précieuses et discrètes, les enseignes de pèlerinages des livres d’heures sont moins connues et plus rares. Ce sont pourtant les objets les plus représentés dans les livres d’heures où elles étaient cousues. Pour rappel, les livres d’heures sont le Netflix du Moyen Âge : ces superbes ouvrages enluminés regroupent des textes, des psaumes et des prières pour la pratique de la foi catholique, souvent dans un contexte privé. En lieu et place de l’épisode 3 de la saison 1 de Walking Dead par exemple, tu auras soin de sélectionner un texte à la gloire de Jésus qui est un peu un mort vivant lui aussi puisqu’il a ressuscité mais en conservant une diction bien plus compréhensible que ses collègues contemporains.

Ces enseignes apparaissent dans la seconde moitié du XVe siècle (particulièrement aux alentours de 1480 – 1490) et sont généralement faites d’une feuille de métal ou d’argent estampée. Cette feuille percée sur un de ses côtés permettait de la coudre à l’intérieur du livre d’heures. Ce type d’enseignes ne fut pas retrouvé dans le lit des rivières car, à l’image des livres d’heures qui les abritaient, ces enseignes étaient faites d’un matériau précieux et par conséquent réservées à des personnes aisées qui savaient bien l’importance de ne pas balancer son pognon dans la première rivière venue.

Si la grande majorité des enseignes de pèlerinage retrouvée est faite de plomb, c’est que la grande majorité des enseignes s’adressait aux pécores. Les plus aisés, les bourgeois et les aristocrates s’offraient de riches enseignes d’or, d’argent ou d’émail qu’ils portaient également cousues à leurs chapeaux et vêtements.

Seul Louis XI dit « Le Prudent » (1423 – 1483) – connu pour son mauvais goût vestimentaire – collectionnait les enseignes de plomb qu’il portait en accumulation sur ses vêtements et chapeaux, croyant dur comme fer (haha) que plus il en portait plus grands seraient les bénéfices. Il ne prenait pas une décision sans d’abord déposer un baiser sur une enseigne jugée appropriée pour l’occasion et cousait les plus précieuses dans ses livres ou au ruban de ses chapeaux (on en découvrit 42 de cette sorte après sa mort).

Enseigne de pèlerinage en plomb figurant saint Georges. Entre le XIIIe et le XVe siècle. © musee-moyenage.fr

De cet engouement médiéval pour les enseignes de pèlerinages naquirent des enseignes profanes plus ou moins précieuses et souvent hautement politiques. Élevées au rang de bijoux dans les cours royales de France et d’Italie notamment, les enseignes de la Renaissance furent aussi éphémères qu’emblématiques de cette nouvelle manière de penser et d’envisager un monde dont les frontières ne cessaient de reculer.

Enseigne quadrilobée émaillée figurant Adam sortant du tombeau. © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Michel Urtado
Enseigne de pèlerinage en or, émaux et rubis. Quatre anneaux d'attaches. XVIe siècle © Bonhams
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