Pour en finir avec cette confusion qui semble ne déranger que moi, découvre l’histoire du caducée d’Hermès. Un objet souvent confondu avec le bâton d’Asclépios (l’emblème des professions médicales) par les mêmes personnes incapables de faire la différence entre une fourchette et un trident. 

Caducée en bronze, début du Ve siècle avant notre ère © Dallas Museum of Art

Les serpents du caducée

De la même manière que les perches à selfies permettent d’identifier les touristes venus se regarder ailleurs que dans leur miroir, le caducée permet d’identifier (presque) à coup sûr le dieu Hermès (Mercure pour toi, le Romain). Peu importe la manière dont il l’a reçu, le caducée est l’attribut d’Hermès et se présente toujours sous la forme d’un bâton autour duquel s’enroulent deux serpents. Cet objet naît d’un affrontement reptilien et se fige comme le symbole incarné de la réconciliation, de l’entente et de l’équilibre autant que de l’ambiguïté. L’article pourrait s’arrêter là tant la symbolique des éléments qui composent le caducée semble limpide. Mais puisque tout le monde n’a pas ta fulgurante intelligence, je continue. 

Sur un chemin, deux serpents se battent alors qu’Hermès s’apprête à croiser leur route (la version mythique la plus communément admise). N’étant pas la moitié d’un footballeur, Hermès a la sagesse de ne pas exciter les bestioles ; au contraire, il les sépare à l’aide d’un bâton (parce qu’il est quand même badass), apaisant le conflit et réconciliant les deux parties qui s’enroulent autour du dit bâton.

Jean-Antoine Idrac, Mercure inventant le caducée. Marbre daté de 1878 et conservé au Musée d’Orsay © Musée d’Orsay

Or si l’image est élégante, le mythe ne sort pas de nulle part. Dans la nature, les combats de serpents se déroulent précisément de cette manière : les reptiles s’entrelacent jusqu’à ce que le plus fort parvienne à plaquer la tête de son adversaire au sol sans que jamais l’un ou l’autre n’utilise ses crochets car le serpent est gentleman. Un spectacle fascinant qui avait toutes les qualités pour devenir un mythe séduisant. Car un combat de serpents est autrement plus symbolique qu’un combat de hamsters. Le serpent seul est un archétype de l’inconscient culturel. Les grands dieux démiurges sont toujours dans leur première représentation, des serpents. Partout cet animal est lié à la vie autant qu’à la mort. Son venin est mortel tandis que, lui, semble éternel (il mue – « je couds » – les esthètes comprendront ), il se prélasse au soleil mais vit tout aussi bien dans les profondeurs humides de la terre. 

Dans son expression la plus simple, le serpent est une ligne qui peut prendre n’importe quelle forme, il est potentiellement capable de tout représenter. Il incarne ainsi la vie et la mort, le bien et le mal ou encore le potentiel de cette ligne capable d’adopter une forme encore inconnue. Le caducée incarne tout cela de manière indéchiffrable car aucune des possibilités qu’il offre n’apparaît clairement. Les possibilités de son développement sont aussi infinies qu’énigmatiques. L’objet est parfaitement hermétique. 

Le caducée incarne l’ambiguïté résidant entre des forces antagonistes. Il est un flou énigmatique contenant le potentiel de l’équilibre des contraires. 

Jean-Antoine Idrac, détail de Mercure inventant le caducée. Marbre daté de 1878 et conservé au Musée d’Orsay © Musée d’Orsay

Jean-Antoine Idrac, détail de Mercure inventant le caducée. Marbre daté de 1878 et conservé au Musée d’Orsay © Musée d’Orsay

Or Hermès est hermétique (vois-tu le lien ?) : ses fonctions mêmes le désignent comme tel. Il est à la fois le héraut des dieux et le protecteur du commerce, des passages et des voleurs, des échanges et des alchimistes ; un dieu du mouvement, de la transformation, de l’adaptation et du secret. 

Pour ne pas être trahi dans ses missions, le dieu doit être ambigu. Il promet à Zeus de ne jamais dire de mensonges tout en précisant qu’il ne pense pas être capable de toujours dire la vérité : ambiguïté. Il est aussi le père d’Hermaphrodite qui sera métamorphosé en une créature à la fois mâle et femelle (sans doute le premier personnage à soumettre l’idée de l’écriture inclusive), une créature ambiguë. Le caducée revendique et incarne cette ambiguïté. Il est la figuration du dualisme fondamental et de sa conciliation. En équilibrant les forces contraires, le caducée entend atteindre l’harmonie et la paix. Or ces forces contraires sont partout dans la nature, dans le cosmos ou dans l’âme humaine. Ce champ d’action universel pourrait donc être équilibré ; encore faut-il être capable de distinguer les forces antagonistes.

Reconnaître les forces contraires pour les manipuler

Séparer, distinguer les choses les unes des autres est un processus intellectuel qui nécessite une capacité à prendre de la distance. Mettre à distance les choses, les séparer physiquement pour les mieux distinguer sous-entend également prendre de la distance avec soi-même. Pour faire simple, séparer l’instinct de la raison pour ne pas se foutre sur la gueule avec le premier venu et préférer, par exemple, un raisonnement étayé de plusieurs points clairs, expliquant raisonnablement pourquoi le crétin auquel tu t’opposes est le résidu vicié d’une procréation en laboratoire entre un candidat de télé-réalité au QI anormalement bas et une complotiste convaincue que Bill Gates finance les scientifiques pour injecter des exhausteurs de goût dans la chair humaine et alimenter ainsi sa chaîne de restaurants cannibales. La raison doit permettre d’arriver à un accord sans recours à la castagne. Finalement, il s’agit de mettre à distance le monde sensible pour privilégier le monde de la raison et des idées. Tout se résume à concilier les pulsions intérieures et les sollicitations extérieures grâce à ce qui te sert d’esprit et à… t’adapter. 

Si tu réfléchis bien, il s’agit d’une démarche circulaire : les choses existent, tu les distingues les unes des autres pour les comprendre ce qui te permet de les réunir à nouveaux, en tant qu’antagonismes par exemple. Et le processus peut reprendre en opérant une distinction au sein même de ce que tu viens de distinguer puis en opérant à nouveau une réunion et ainsi de suite. 

Extrémité surmontant un kerykeion en bronze datant de la fin VIe ou tout début du Ve siècle © MET Museum

La distinction permet donc aussi bien la séparation que la confrontation et la réunion, soit la communication et les passages entre toutes choses. C’est ce qu’on nomme l’intelligence à mètis qu’incarne le dieu Hermès. En grec, la mètis désigne la ruse de l’intelligence à savoir une intelligence capable de brouiller les pistes, d’emprunter impunément aux forces contraires (qu’on est donc capable de distinguer) pour aboutir à une nouvelle forme de possible ; encore une fois, l’adaptation est capitale. La mètis, c’est le bâton qu’utilise Hermès pour séparer les serpents puis les réunir dans un mouvement spiralé parfait, un mouvement circulaire ascendant. Un mouvement identique au processus intellectuel permettant d’élargir peu à peu un raisonnement en accumulant de plus en plus d’idées précises (donc distinguées les unes des autres). 

Paradoxalement, si le caducée est un objet statique, l’élan spiralé des serpents indique pourtant qu’il est toujours en mouvement ou en train de passer d’un état à l’autre (d’une force antagoniste à l’autre), à l’instar du dieu Hermès (messager, voyageur, commerçant, voleur, berger, alchimiste, hermaphrodite). Le mouvement spiralé des serpents évoque l’évolution d’une force ou d’un état. Dans la nature, la spirale hélicoïdale est partout (pommes de pin et écailles de l’ananas, coquilles d’escargot, cyclones et même le pangolin), généralement construite selon la suite de Fibonacci. Or le changement d’état permanent d’Hermès et des spirales est précisément incarné par la mue  (vie, mort puis renaissance) des serpents et la capacité qu’ils avaient – imaginait-on – à se régénérer. L’ouroboros n’explique rien d’autre. 

Caducée en bronze. Circa 470 - 480 avant J.C. L'inscription en dialecte dorique indique que le caducée est la propriété de la ville sicilienne de Syracuse. © Roman Raacke pour Stiftung für die Hamburger Kunstsammlungen

Néanmoins, tu opposeras vite comme j’imagine que tu le fais (ne me dis pas le contraire je serais terriblement déçue), que l’entrelacement parfait des serpents du caducée, s’il évoque un mouvement spiralé propre à illustrer un changement d’état, doit avoir un point originel. En effet, tu es décidément d’une sagacité fine et véloce que je ne me lasse pas d’admirer. Et bien mon petit lapin, tu seras sans doute étonné d’apprendre que le caducée n’est pas un objet inventé par les Grecs. À son origine, le point originel du caducée était très clair.

Le dieu Caducée

Au Louvre est conservé un vase à libation en stéatite verte daté vers 2150 avant ce maigrichon de Jésus. Ce vase sumérien est dédié à Ningishzidda par Gudea, le prince de Lagash (ancienne ville de Sumer). L’objet est décoré de deux serpents sculptés s’enroulant autour d’un tronc d’arbre, l’ensemble représentant Ningishzidda.

Ningishzidda est une divinité chthonienne subalterne du panthéon sumérien. Il est associé à la végétation, à la croissance (des plantes et du bétail) et à la décomposition. Pour faire simple, à la fertilité et donc à la vie et à la mort. Une des plus curieuses caractéristiques de ce dieu tient à ce qu’il meure à la saison froide (il est alors sous terre) et renaît à la saison chaude (il émerge du sol). J’espère que tu vois où je veux en venir. Les serpents sont idéalement choisis pour incarner ce dieu qui possède toutes leurs qualités : représentation symbolique de la vie et de la mort et capacité à renaître (l’ouroboros). Si ce n’est que le caducée est ici un dieu et un objet. Un objet éclairant la nature originel du bâton d’Hermès. 

Sur le vase de Gudea, les queues des deux serpents s’entrelacent autour de la base de l’arbre. Les écailles des serpents sont gravées avec autant de soin que les détails indiquant l’écorce de l’arbre. 

Gobelet à libation de Gudea, vouée à Ningishzidda, prince de Lagash © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Mathieu Rabeau

Gobelet à libation de Gudea, vouée à Ningishzidda, prince de Lagash © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Mathieu Rabeau

Ningishzidda est la divinité auxiliaire d’une divinité principale et en ce sens, Ningishzidda est souvent placé à côté ou bien dans une main de la déesse Mère Ishtar, divinité astrale. La lecture symbolique d’une telle image est limpide : la déesse Mère Ishtar utilise Ningishzidda pour propager la fertilité qui est garantie par la vie et la mort.

L’arbre autour duquel s’enroulent les serpents correspond à l’arbre de vie, cette image antique symbolisant l’origine et la force de la vie. L’arbre est tenu par le déesse Mère. Or il se trouve que Ningishzidda fut vraisemblablement le dieu lié aux racines des arbres. Ces racines, tu as eu le temps de les observer pendant le confinement (si tu as un jardin, sinon j’imagine que tu étais occupé à terminer Netflix), sont sinueuses comme des serpents : les racines (arbre et serpents) sont les ingrédients antagonistes nécessaires à la vie et à la mort. Ningishzidda est donc l’outil, le messager lié (par les racines si je puis dire) à la déesse Mère et chargé de répandre la fertilité.

Or si l’arbre de vie est confondu avec la mètis d’Hermès (c’est-à-dire le bâton du caducée. Il s’agirait de suivre un peu), alors cela ne fait que renforcer l’idée que la fertilité est le résultat du potentiel résidant entre les forces contraires. Ce qui devrait te donner une piste pour comprendre que le manichéisme n’est pas un concept éclatant de subtilité. 

Plaquette : la déesse Ishtar au lion tenant son arme (caducée). Terre cuite moulée. Période des royaumes amorrites - période d’Isin-Larsa, 2e millénaire av J.‑C. © RMN-Grand Palais / Franck Raux

Ningishzidda, le dieu caducée, est le messager de la déesse Mère tandis que notre caducée grec est l’attribut d’Hermès le messager et fils de Zeus, dieu des dieux. L’étymologie du nom de sa mère Maïa, l’aînée des Pléiades, renvoie en grec à la maternité et en latin à l’idée de « grande déesse ». Quand bien même les étymologies sont parfois troubles, Hermès n’a besoin que d’être le messager de son père pour établir un lien avec le mésopotamien Ningishzidda. Enfin, enfonçons le clou, Ningishzidda est un dieu hermaphrodite car porteur de deux serpents dont tu sais qu’ils sont des forces contraires : l’un est mâle, l’autre femelle. Je t’épargne toute la symbolique phallique qui fut attachée au bâton / arbre de vie et que l’on peut tout aussi bien coller à un tuyau, des gressins ou à n’importe quoi d’autre, fais-en ce que tu veux.

Ningishzidda est donc un dieu secondaire chthonien hermaphrodite, mourant et renaissant avec la végétation, messager de la déesse Mère (divinité astrale) et incarné par deux serpents symbolisant des forces antagonistes autour d’un arbre de vie, potentiel biais d’harmonie.  

Hermès est quant à lui né dans une grotte (environnement chthonien) et circule librement des Enfers (où il accompagne les âmes des défunts mortels) vers l’Olympe (où réside son père éternel). Il porte comme attribut un caducée symbolisant l’harmonie des forces contraires : de la vie et de la mort (la fertilité), du bien et du mal (la pondération), etc.

Caducée en bronze. Circa 470 - 480 avant J.C. L'inscription en dialecte dorique indique que le caducée est la propriété de la ville sicilienne de Syracuse. © Roman Raacke pour Stiftung für die Hamburger Kunstsammlungen

Le caducée n’est pas un objet anodin, un simple sceptre de héraut divin. Il symbolise davantage. Il est la figuration d’une idée complexe qui sous-entend l’aspect énigmatique, insaisissable et fragile de la vie et de la mort, car nul ne voit d’où vient la vie et nul ne sait où mène la mort. Mais le tout tient à peu de choses. Seul le pressentiment d’une présence égale de forces antagonistes émerge comme une condition nécessaire à la fertilité. Un pressentiment s’appliquant de la même manière aux autres forces contraires pour atteindre une potentielle harmonie, un équilibre en devenir. 

La Mésopotamie ne fut pas la seule à incarner cette notion de fertilité par un caducée. En Inde, les nagakal (pierre de serpents) sont vénérées par des femmes souhaitant concevoir un enfant. Ces pierres ornées de deux cobras entrelacés sont placées sous l’aśvattha, l’arbre (figuier) sacré. Par ailleurs, c’est sous cet arbre que médite Nārada, messager et compagnon des dieux, à qui l’on attribue l’invention de la vīṇā, le premier instrument à cordes. Hermès est crédité de la même invention nommée lyre dans la mythologie grecque. Je ne saurais trop te recommander la lecture de l’article consacré à l’arc d’Artemis pour comprendre à quel point les cordes sont liées à l’idée même de la vie.

Nagakal (pierre de serpent) en grès. Inde, XVIIIe siècle © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Hervé Lewandowski

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À l’instar d’une Tina Arena à la fin des années 90, le caducée grec avait l’ambition de l’altitude et s’est donc enrichi d’une paire d’ailes ce dont ses ancêtres mésopotamiens et indiens étaient dépourvus. Le détail était en effet redondant du point de vue oriental si l’on considère les origines du caducée (circulant aisément du monde astral – où sa divinité tutélaire réside et le charge de répandre la fertilité – au monde souterrain où il réside lorsqu’il est en RTT). Néanmoins, la paire d’ailes affublée au caducée grec n’est pas inintéressante car elle pousse le symbolisme de l’objet vers une métaphore plus appuyée de la pensée. 

Huit dessins de caducées © Bank of England

Les ailes renvoient bien sûr à la rapidité d’Hermès mais également à sa finesse d’esprit, à son intelligence, à sa mètis. Elles symbolisent la capacité à élever l’esprit par la connaissance et à le libérer de la matière. Dans les deux cas, Hermès se révèle compétent. Le mouvement spiralé dont je parlais au début – et dont tu as bien entendu parfaitement intégré la nature – en est l’illustration. Quant à la séparation de l’esprit et de la matière, souviens-toi enfin qu’Hermès est chargé de guider les âmes des défunts vers les Enfers. Les ailes viennent parer à la perte de la symbolique de fertilité autrefois clairement attribuée au dieu caducée. Elles viennent renforcer l’idée qu’Hermès insuffle la mètis au bâton du caducée tout comme le caducée insuffle le pouvoir de fertilité (dans tous les domaines, y compris intellectuel) à Hermès. Le dieu et son attribut se confondent sans que l’on sache qui de l’un ou de l’autre est le plus puissant. Encore une fois, il y a un va-et-vient, une ambivalence. 

Ornement de cheveux en or et ivoire à forme de caducée. Fortunato Pio Castellani & Sons circa 1875 © Cooper Hewitt Museum

Emblème de l’ambiguïté, le caducée laisse entrevoir la myriade de potentialités permise par la fertilité de l’univers, de la nature, du corps ou de l’esprit. Il engage à la réflexion par l’ambivalence même des éléments qui le composent, initiant ce mouvement spiralé ascendant à la source même de la compréhension du monde qui nous entoure. La recherche d’harmonie à laquelle le caducée engage tend semble-t-il à nous faire accepter l’existence du flou, du potentiel inconnu, le point originel d’où émerge le caducée. Une quête initiée par l’énigme de l’origine de la vie et le mystère de ce que signifie la mort. 

  • CHEVALIER J. & GHEERBRANT A., Dictionnaire des symboles, Éditions Robert Laffond, collection Bouquin, 1986
  • FROTHINGHAM A.L., Babylonian Origin of Hermes the Snake-God, and of the Caduceus I. American Journal of Archaeology, vol. 20, no. 2, 1916, pp. 175–211. JSTOR
  • HAMILTON E., La mythologie, ses dieux, ses héros, ses légendes. Poche Marabout, 2013 
  • MAJOREL Florence. Hermès ou le mouvement spiralé de l'initiation. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1,2003. pp. 53-81; 
  • ROPARS Jean-Michel. Le dieu Hermès et l’union des contraires. In: Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, numéro 19, 2016. pp. 57-117; 
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